L’éducation sexuelle chez les enfants et les adolescents

Le débat sur l’éducation sexuelle connaît de nombreuses controverses parfois, dues à la méconnaissance de son objet. On croit trop souvent que l’éducation sexuelle revient à apprendre aux enfants à se reproduire et en ce sens, les induit à le faire le plus rapidement possible, comme si les enfants, dès qu’ils apprendraient l’existence de la sexualité, s’y jetteraient. Or, l’éducation sexuelle doit être définie plus largement, elle consiste à l’étude de la reproduction, de l’anatomie humaine, du consentement, des rapports amoureux sains, de la contraception ou encore des maladies sexuellement transmissibles. En fait, l’éducation sexuelle regroupe tout le thème propre à la sexualité du début de la relation jusqu’à la fin de celle-ci, et non pas seulement l’acte sexuel en lui-même. Ainsi, elle permet aux jeunes femmes et aux jeunes hommes une meilleure connaissance de leurs corps, une meilleure appréhension des relations amoureuses, un questionnement sur leur genre et leur sexualité (leur identité sexuelle) et sur d’autres comportements à risques qu’ils pourraient avoir. L’éducation sexuelle est au coeur des débats actuels, les débats sur la pédérastie et le consentement, sur la pornographie ou encore sur les mutilations génitales (comme l’excision chez la femme). Armés de connaissances, les enfants seraient capables de se défendre contre ces différentes atteintes qui peuvent venir de toutes parts (de la famille, de la société).

Le problème est de croire qu’en ne parlant pas de la sexualité et du sexe, l’enfant sera comme protégé dans une sphère inviolable. Ne pas donner d’éducation sexuelle reviendrait à ne pas pousser l’enfant dans cette voie. On dramatise les relations sexuelles, on en fait quelque chose de mystérieux et de secret. A tenir un tel secret, elles paraissent sombres et redoutables. Pire que cela, à les tenir cachés, à en faire des non-dits, on livre les enfants à d’autres éducateurs. L’éducation sexuelle échappe à la famille muette et à l’école impuissante pour se faufiler dans les conversations entre jeunes inexpérimentés où règne la loi du plus fort, pour se déformer dans un visionnage de contenu pornographique duquel les parents font semblant d’ignorer l’existence, pour devenir une psychose ridicule. Ainsi, l’enfant n’obtiendra pour éducation sexuelle, que des espèces de ragots, d’histoires avortés d’autres enfants qui n’ont pas eu d’éducation eux-mêmes, que des images parfois extrêmes de relations humaines déshumanisantes et déshumanisées. L’enfant, gardé loin d’un secret trop dur ? incompréhensible ?, est mis à l’écart de son propre corps, de ses propres pulsions et finit par les traduire d’une manière erronée et fantasque. Les enfants, loin d’être des êtres de pureté, détachés de toute sexualité, sont des êtres de pulsion et de désir. Les enfants se masturbent, se touchent, découvrent et cherchent à savoir.  Faire semblant et ignorer leurs questionnements, inventer des mensonges ou des histoires, ou remettre à plus tard ce qui sera vécu comme de la frustration ne fait que créer des relations anxiogènes et malsaines entre des êtres qui, soumis à leur puberté, exploseront dans les excès.

Ainsi, l’éducation sexuelle doit être questionnée sur de nombreux points. Si elle doit être dispensée, elle doit être réfléchie. Il faut savoir qui enseigne cette matière. Est-ce finalement aux parents d’apprendre à leurs enfants la sexualité ? Et si c’est le cas, que deviendront les enfants des parents qui refusent d’en parler, de ceux qui en parlent mal eux-mêmes mal informés ? Si le rôle revient alors à l’école (que tous les enfants fréquentent), quel professeur doit l’enseigner, sous quel nom, de quelle façon ? Il faut aussi se questionner pour savoir à quel âge les enfants sont près à recevoir une éducation sexuelle. Doivent-ils être informés le plus tôt possible, dès la maternelle ? Ou le plus tard possible, afin qu’ils ne pratiquent pas avant un certain âge, protégés par leur ignorance ?

Le tabou de la sexualité empêche encore aujourd’hui les pays à produire une réelle éducation sexuelle qui soit efficace et utile pour les enfants et adolescents. Mais loin de n’être un enseignement que théorique, l’éducation sexuelle traite de problèmes tangibles et pressants : les infections sexuelles, les grossesses non désirés, le consentement, le genre, l’homosexualité, la bisexualité, l’asexualité etc. Il convient de dépasser ce tabou pour connaître d’abord les enjeux d’une telle éducation sexuelle avant de traiter différents cas pratiques, notamment les pays scandinaves et le cas particulier de l’abstinence pour les pays états-uniens.

Les enjeux de l’éducation sexuelle

En tant que sociologue, Durkheim (Débat sur l’éducation sexuelle, 1911) s’intéresse à l’acte sexuel et à l’éducation qu’on pourrait prescrire aux jeunes hommes concernant un tel acte. Pour le sociologue, l’acte sexuel n’est pas un acte physique comme un autre, il porte en lui un message complexe et ambiguë qu’il convient de saisir dans son originalité :

S’il y a une pudeur, l’acte sexuel est l’acte impudique par excellence ; il viole la pudeur, il en est la négation et, puisqu’elle est une vertu, il a, par cela même, un caractère immoral. Mais, d’un autre côté, il n’est pas d’acte qui lie plus fortement les êtres humains ; il a une puissance associative et, par conséquent, moralisatrice, incomparable. Est-il étonnant que, en face d’une relation aussi complexe, aussi ambiguë, la conscience morale reste hésitante, troublée, perplexe, divisée contre elle-même ? Elle ne peut ni le préconiser, ni le condamner, ni le louer, ni le flétrir, ni surtout le déclarer indifférent ; car s’il l’émeut en des sens contraires, il n’est pas un côté par où il la laisse insensible. C’est pourquoi elle l’accepte, mais tout en prescrivant qu’il s’enveloppe d’ombre et de mystère.

Il convient de traiter l’acte sexuel comme un acte particulier, dont la contradiction empêche de dresser une éducation précise et adéquate. Ce serait cette bipolarité (crainte et attraction de l’acte sexuel) qui empêcherait de traiter de la sexualité. Cependant, ne pas traiter de la sexualité, c’est en même temps ne pas traiter des enjeux concernant la réappropriation du corps par l’enfant ou l’adolescent.

Les différents enjeux concernent le corps, et le corps en lien avec la personnalité. On retrouve les problématiques de la pédophilie ou de la pédérastie, la question de la prévention, et celle de l’identité sexuelle, l’énorme problématique de la pornographie et celle de l’égalité des sexes. Je dirai un mot brièvement de chacun des enjeux avant de passer aux solutions des pays.

Il faut distinguer rapidement pédophilie et pédérastie, la première étant l’attraction sexuelle pour de jeunes enfants et la seconde, représentant une relation entre une personne mûre et expérimentée et un enfant (également au sein d’une relation sexuelle). Le mot pédérastie renvoyant à une pratique de la Grèce antique, elle a été mise en avant dans les années 70 notamment en Europepour défendre les relations sexuelles entre un adulte et un enfant, prétextant une relation réciproque. Concernant la pédophilie, quelques chiffres pourront nous éclairer sur son importance : en France, 9 fois sur 10 les abus ne sont pas transmises aux autorités, 30% des pédophiles ont été eux-mêmes victimes pendant leur enfance, en 2012, on a recensé 14 796 aggressions sur mineur, seulement 7% des viols sont dénoncés et 70% des parents attendent avoir des preuves avant de se rendre aux autorités (voir le Colosse aux pieds d’argile) ; aux Etats-Unis, 747 000 délinquants sexuels sont enregistrés, 300 000 jeunes Américains risquent actuellement d’être victime d’exploitation sexuelle à fins commerciales (d’après le National center for missing and exploited children). Les chiffres parlent d’eux-mêmes mais comment les comprendre ? Comment comprendre la répétition de pédophilie par des personnes ayant eux-mêmes vécues la pédophilie ? Comment comprendre les récidives ? Comment comprendre que les parents ne respectent pas la parole de leurs propres enfants ? Nombreuses questions ne peuvent se suffire de l’explication par l’éducation sexuelle, cependant, il est intéressant de noter qu’isolant les enfants de la sphère de la sexualité, son discours sur celle-ci (ses accusations) n’est pas pris au sérieux. On ne croit pas un enfant en matière de sexualité car il ne connaît pas la sexualité. Pire encore, le manque de connaissance de son propre corps empêche l’enfant de mettre un nom sur des agissements. Incapable de s’approprier son propre corps, il ne rend même pas compte que ce que font les pédophiles avec lui ne doit pas être. Défendre une éducation sexuelle dès le plus jeune âge comme dans certains pays nordiques (Norvège ou Suède) permet de sensibiliser les enfants aux questions pédophiles et de redonner le pouvoir aux enfants concernant leurs corps. Les pays présentant le plus d’abus sexuel sur mineurs sont (voir International Business Times, un article de L. Laccino) : l’Afrique du Sud (62% des garçons de moins de 11 ans croit que le viol n’est pas un acte violent et le tiers des filles apprécient le viol d’après les rapports), l’Inde (48 000 enfants ont été enregistrés entre 2001 et 2011 pour des abus sexuels), le Zimbabwe (en 2011, il y a eu 3172 affaires pédocriminelles), le Royaume Uni (en 2012, 2013, 18 915 crimes sexuelles contre des mineurs de moins de 16 ans et 4171 aggressions sexuelles sur des enfants filles de moins de 13 ans) et les Etats-Unis (en 2010, 16% des adolescents agés de 14 à 17 ans ont été des victimes sexuelles. Ces chiffres seront bien sûr à mettre en lien avec l’éducation sexuelle reçue par les membres de chaque pays (l’éducation sexuelle seule ne pouvant tout expliquer).

Toujours concernant la réappropriation du corps, l’éducation sexuelle permet aux hommes et aux femmes de connaître les parties dont ils sont composés : on entend bien sûr chez l’homme, le pénis, mais le gland, le scrotum, le rectum, les testicules ou encore la prostate, chez la femme, l’urètre, le clitoris, la grande et la petite lèvre, les ovaires et l’utérus etc. Une bonne connaissance de son corps mais également du corps de l’autre sexe. Cependant, là encore, il ne faut pas réduire la sexualité à une manière physiologique de comprendre le corps et de le faire fonctionner. Dans la sexualité, il y a encore tout un affect, une dimension psychologique qui conduit l’acte. C’est ce que Durkheim opposait au Dr. Doléris qui n’en faisait qu’une dimension physiologique. A ce titre, le consentement a une place de choix. Au-delà de connaître son corps, il faut savoir ce qu’on veut faire à notre corps et ce qu’on accepte que les autres fassent à notre corps, et plus encore, savoir exprimer cette volonté. Les chiffres parlent d’eux-mêmes encore (voir Planetoscope pour les statistiques en temps réel), dans le monde, on recense 685 viols par jour (déclarés) soit 250 000 par an (principalement aux Etats-Unis, en Inde et en Afrique du Sud), concernant les mariages forcés (c’est-à-dire l’absence de consentement), dans 27% des cas, la victime du mariage n’a pas 18 ans, dans 80 %, ce sont des femmes, avec le Pakistan en tête de cette pratique à 41% de ces mariages (voir le rapport du Foreign and commonwealth office par le Royaume Uni le 25 juin 2020). L’éducation sexuelle voudrait promouvoir un véritable consentement lors de l’acte sexuel. Elle donnerait les clés pour pouvoir refuser l’acte, certains aspects de l’acte ou encore résister à la pression du ou de la partenaire.

Dans la même idée de consentement, de réappropriation du corps et de la connaissance de ce dernier, on tente d’arriver à une meilleure compréhension de soi-même. La question physiologique devient une question psychologique concernant l’identité sexuelle. L’identité sexuelle se définit  comme un ensemble de comportements qui déterminent le rôle et le genre de l’individu (Larousse). L’identité sexuelle compte l’homosexualité (aimer le même genre que le sien), l’hétérosexualité (aimer un genre différent que le sien), la transsexualtié (sentir appartenir à un genre qui n’est pas biologiquement le sien), l’asexualité (personne qui ne ressent pas  ou peu d’attirance sexuelle) ou la pansexualité (un individu qui peut être attiré par tous les types de sexualité). Aux orientations sexuelles s’ajoutent des pratiques de vies comme le travestissement. L’éducation sexuelle viendrait mettre en avant ces différentes orientations sexuelles, non pas enfin de “contaminer” les enfants comme cela pourrait être la crainte, mais plutôt de révéler la véritable identité de ce dernier. Il n’y a pas d’éducation neutre concernant la sexualité. Même les familles qui restent dans le silence donne une certaine éducation sexuelle à leurs enfants : notamment par leur formation propre (si l’enfant est dans une famille hétéro ou homosexuelle, à travers la culture cinématographique ou littéaire, la culture religieuse etc.) Et pourtant, on pense que ce serait l’éducation à la sexualité qui contaminerait les enfants en leur mettant dans la tête des idées “non naturelles”. Il ne revient pas à l’éducation sexuelle d’être une éducation à telle ou telle sexualité, mais d’être une éducation secondaire, comme l’école l’est à l’éducation primaire (familiale), et de présenter d’autres horizons qui existent et ont le droit d’exister. Mais encore une fois, l’éducation sexuelle effraie dans l’idée qu’elle pourrait pervertir l’enfant, le “changer”. Comme si parler d’homosexualité transformerait tous les enfants en homosexuels. Il y a là un débat plus profond que celui de l’éducation sexuelle dans lequel je n’entrerai pas ici.

L’éducation sexuelle veille à ce que l’enfant ne manque pas d’éducation à la sexualité, car comme nous venons de les énumérer, elle recoupe des aspects fondamentaux de l’enfant (consentement, corps, identité sexuelle). Cependant en l’absence d’une telle éducation, l’enfant, curieux quoi qu’on en dise, va devoir aller rassasier la curiosité ailleurs. C’est de là que naît l’intérêt pour la pornographie et l’apprentissage entre amis. La pornographie devient une véritable éducation sexuelle qui biaise les rapports sociaux et humains entre les personnes : 25%  des recherches effectuées sur Internet concernent un site à contenu X soit 68 millions de recherches par jour, aux Etats-Unis, 40 millions d’adultes affirment aller sur des sites pornographiques régulièrement, 90% des jeunes de 8 à 16 ans affirment avoir regardé des vidéos à caractère pornographiques (volontairement ou non), l’âge moyen de consultation de contenu pornographique est à 11 ans, 116 000 recherches par jour sont faites pour du contenu pédopornographiques (voir Rédaction affaires de gars, février 2015). Le magazine Femina rapporte quant à lui, qu’une personne sur 10 n’a jamais vu de films pornographiques (17% de femmes, 3% d’hommes), 11% d’enfants de 4 à 12 ans ont été mis en contact de contenu pornographiques étant abonné à Canal+ entre minuit et 6h du matin, 84% des sondés disent que le contenu pornographique est écarté de la réalité mais 61 % des femmes se disent excités par ce contenu, 23 626 211 est le nombre de fois où le mot “porn” a été cherché sur Internet. Je ne mets ces chiffres en avant que pour montrer la banalité de la pornographie. Loin de traiter si cela est une mauvaise chose ou une bonne, il s’agit plutôt de critiquer sa propension à devenir l’éducation sexuelle à proprement dites. Comme mis en avant par les chiffres, beaucoup de mineurs (jusqu’à 8 ans) accèdent au contenu pornographique. Un de leurs premiers rapports à la sexualité est un rapport pornographique. Il y a, bien sûr, une différence entre une photographie d’une personne nue et un film à proprement parler, mais le contact de la jeunesse contemporaine à la sexualité est un contact mystérieux, impersonnel, semblant interdit et tabou. L’éducation sexuelle quant à elle, veut ramener sur le devant de la scène la sexualité, en faire une éducation positive en présentant ses aspects, ses bienfaits, ses limites. Au risque de refuser ou de mal faire une telle éducation, elle sera remplacée par la pornographie pouvant parfois s’assimilier à de la torture humaine.

Finalement, tous les enjeux de l’éducation sexuelle se recoupent dans un enjeu important, qui dépasse la seule sphère de l’éducation sexuelle mais trouve un réel impact dans celle-ci, c’est l’égalité des sexes. Education à la sexualité dit aussi éducation à l’égalité des sexes. Au lieu de faire de l’autre sexe, un autre incompréhensible, on apprivoise les différences et on les rend bégnines. Ce serait d’une part, détruire le mystère autour du corps de la femme (qu’on croit magique au Moyen-Âge et qu’on ne comprend toujours pas aujourd’hui), détruire la grossierté de celui de l’homme et rendre le corps à la femme et à l’homme. Car d’autre part, redonner le corps à la femme, c’est lui redonner du pouvoir. Il y a une culture de la domination du corps de la femme, que ce soit par le biais de l’enfantement que par celui de l’asservissement sexuel (jusqu’à l’excision, qui revient à retirer le clitoris chez la femme). On veut disposer du corps de la femme mais en jouir seul. On veut supprimer le désir en elle mais ressentir du désir, soi. La culture du viol et de la violence aujourd’hui traite de ces différents aspects. L’éducation sexuelle serait ainsi un moyen pour la femme de redevenir maîtresse de son corps, de son plaisir, de sa sexualité. Ne pas subir les désirs d’une ou d’un autre, ne pas subir son corps (comme des grossesses non désirées par manque de protection ou des infections sexuellement transmissibles). On fait de la femme la nouvelle responsable de son corps. 

Pour conclure cette présentation des enjeux et par là, l’intérêt d’une telle éducation, il convient de rappeler que l’éducation, c’est d’abord mettre en œuvre la maxime : Mieux vaut prévenir que guérir. Concernant la sexualité, on ne peut que prévenir. Une fois que la grossesse démarre, que l’infection a contaminé ou que le premier rapport a été violent, il y a déjà des séquelles. Il faut appréhender cet acte sexuel dont l’ambiguïté et la contradiction fait toute la profondeur. Et loin d’en faire un tabou, il faut le dompter et le comprendre tel qu’il est afin que l’on est pas à guérir une population déshumanisée.

Les cas pratiques

L’éducation sexuelle sera maintenant étudiée dans sa mise en pratique dans différents pays. Nous verrons d’abord les pays de la Scandinavie qui parient sur une éducation sexuelle dès le plus jeune âge, avec une approche concrète, scientifique et dédramatisée. Puis, dans un second temps, nous verrons le cas des Etats-Unis d’Amérique pour lesquels on oscille entre une hyper-liberté de la sexualité et un puritanisme originel.

Les pays de la Scandinavie

Les pays de la Scandinavie sont les premiers en Europe à avoir pris au sérieux l’importance d’une éducation sexuelle. La Suède en tête de liste est le premier pays à avoir mis en place une éducation sexuelle à l’école mais également accessible à tous moments à la télévision ou encore sur Internet (voir l’article de N.A, L’éducation sexuelle en Suède, 2017 auquel j’emprunte beaucoup).

On voit apparaître une éducation à la sexualité en 1955 en Suède (contre 1973 en France de manière facultative et 2001, de manière obligatoire, quand elle n’existe pas encore en Tunisie par exemple, projet pensé depuis 2018). L’histoire de l’éducation sexuelle en Suède est portée par de grandes figures féminines comme la femme médecin, Karolina Widerström (1856-1949) ou Elise Ottesen-Jensen (1886-1973) avec son livre Etres humains en danger (Människor i nöd, 1932). L’éducation sexuelle est pensée comme une amélioration de la condition des femmes et s’inscrit dans un mouvement d’émancipation de celles-ci : la contraception est légalisée en 1938 pour les femmes, l’avortement est autorisé sous certaines conditions par la loi sur l’avortement de 1938 et celui-ci est rendu gratuit par le loi de 1974, l’âge du constentement en Suède est de 15 ans. On voit apparaître un lien intrinsèque entre connaissance et appropriation de son corps et émancipation féminine. Pour lutter contre la désappropriation du corps (comme la pédérastie, le viol, les violences familiales ou les mariages forcées), l’éducation sexuelle apparaît comme un solide rempart.

L’éducation sexuelle suédoise recoupe deux enjeux : d’une part, responsabiliser les jeunes concernant leur vie (ou future vie) sexuelle, notamment la contraception et la prévention d’IST, et d’autre part, permettre aux jeunes de vivre une vie sexuelle épanouie (lutte contre les stéréotypes ou contre les discriminations des minorités sexuelles). Les professeurs doivent donc être ouverts concernant les questions sur la sexualité, le genre, le consentement. Ils répondent de manière volontaire et tolérante aux différentes questions, participant ainsi à l’éducation et à la dédramatisation de la sexualité. De plus, l’enseignement sexuel est un enseignement transversal. Il débute à l’âge de sept ans et traverse les différentes matières que sont la biologie ou l’histoire. Il ne s’agit par conséquent pas de réduire la sexualité à un phénomène organique et de le traiter de manière impersonnelle et scientifique mais bien plutôt, de comprendre son corps et les enjeux moraux ou sociétaux qui accompagnent les enfants dans leurs relations avec les autres. Le but de l’éducation sexuelle est double : à la fois de donner le corps aux enfants et de leur conférer une vision saine et sereine de la sexualité.

L’apprentissage de l’éducation sexuelle est guidée par des manuels scolaires proposé par la Skloverket (direction nationale de l’enseignement scolaire), on trouve de nombreux titres qui du sexe en général, du sexe masculin ou encore du sexe féminin (jusqu’à l’existence du clitoris et de son orgasme) : Sexe à la carte (Sex pa kartan) présente les pratiques sexuelles comme la masturbation, l’homosexualité ou les zones érogènes ; l’Atlas sexuel des écoles (Sex i skolan) traite l’éducation sexuelle en rapport avec notre identité personnelle et notre développement ; Le livre sur le “zizi” (Lilla Snoppboken) de Dan Höjer (2004) répond à différentes questions sur le pénis et son aspect culturel et le Lilla snippaboken de Dan Höjer concernant les questions sur l’organe reproducteur féminin (le rôle des poils pubiens, l’usage des tampons ou le rôle des règles etc.)

En résumé, la Suède prend à cœur de traiter dès le plus jeune âge des questions de développement personnel à travers la thématique de la sexualité. Si l’éducation sexuelle commence à sept ans, les manuels concernent souvent les tranches d’âges de huit à treize ans, et il existe des programmes d’éveil à la sexualité mettant en scène les organes reproducteurs masculins et féminins, participant à la dédramatisation de la sexualité. L’émission Snoppen och snippan de Bacillakuten participe à cette ambition de faire connaître et accepter le corps à l’enfant dès le plus jeune âge : “Zizi et Zézette quelle équipe ! Zézette et Zizi chantent notre refrain ! Zizi et foufoune sur nos corps !” sont les paroles extraites de la chanson de Johan Olstrom issue de l’émission.

Cette chanson ayant fait l’objet d’une polémique en Suède même, je me permets de mettre les réponses des différents membres de l’émission afin de montrer la fervente défense de l’éducation sexuelle en Suède : Caroline Ginner, rédactrice de SVT Barnkanalen répond ainsi : “Gardez le secret pour que les enfants ne sachent rien de leur pénis ou de leur vulve jusqu’à l’âge de 18 ans. Il est probable qu’ils ne remarquent rien avant” (non pas sans ironie) ou encore la directrice du projet de l’émission Kajsa Peter répond en ces termes : “Bacillakuten a pour ambition d’apprendre aux enfants le corps humain et ses fonctions. Nous espérons que la chanson va les aider à en apprendre plus. La chanson fait partie intégrante de notre vision d’apprendre en s’amusant, ce que nous croyons être le meilleur moyen de les atteindre”.

Dans la même idée en Norvège, Line Jansrud parle de sexualité dans son émission “Pubertet”. De manière totalement décomplexée, elle montre des organes génitaux véritables, parle à la fois d’orgasmes, d’éjaculation, de contraceptions etc (retrouvez son émission sur NRK Super). Cette chaîne publique permet aux enfants entre huit et treize ans d’accéder à du contenu sur l’éducation sexuelle, de manière maligne et scientifique.

Ces analyses peuvent être mises en rapport avec la moyenne de l’âge du premier rapport sexuel pour ces différents pays (carte issue d’un article du Figaro, par L. Quillet “Les Islandais sont ceux qui font l’amour le plus tôt dans le monde”, 2013) :

Ainsi, on voit que les pays de la Scandinavie ont les âges moyens les plus bas. Est-ce à dire que l’éducation sexuelle incite à la pratique sexuelle ? Ou plutôt que les adolescents sont plus matures sur le sujet ? Il ne faut pas immédiatement lier éducation sexuelle et pratique sexuelle, mais plutôt comparer l’épanouissement sexuel des Scandinaves et ceux des autres pays.

D’autres comparaisons peuvent entrer en ligne de compte : l’activité sexuelle est la plus présente au Brésil, en Allemagne et en Australie (A. AMCN, 2017 dans Swigg), les hommes brésiliens ont 27 partenaires au terme d’une vie, les Australiens, 25 et les Espagnols 21, tandis que les Mexicaines 14, pour 13 et 12 pour les Brésiliennes et Australiennes. En ce qui concerne les viols, le Planetoscope a recensé 5 960 viols par an (déclarés) en Suède contre 84 747 viols déclarés aux Etats-Unis et 10 108 en France, 66 196 en Afrique du Sud. Une carte de l’ONU nous permet de mettre en avant les violences faites aux femmes dans le monde :

Toutes ces comparaisons de données nous permettent d’ajouter des informations concernant la sexualité en Suède ou en Norvège au vu de leur éducation sexuelle. Elles seront à garder en mémoire lors de notre étude sur les Etats-Unis.

Avant de passer à ceux-ci, il convient pourtant de mettre en avant les difficultés d’une telle éducation sexuelle : elle pose selon moi deux questions majeures. D’une part, la question de la dédramatisation de la sexualité : peut-on vraiment apprendre en s’amusant ? La sexualité peut-elle être dédramatisée à ce point ? La sexualité restant du domaine de l’intime, de l’individuel ne doit-elle pas garder une forme de sacré, de secret ? Ou doit-on s’accorder avec C. Ginner et d’un air moqueur, balayé ce secret ? D’autre part, elle met en avant la question de l’âge des enfants : peut-on réellement enseigner la sexualité à des personnes si jeunes ? Quels impacts cela peut-il avoir sur leurs futurs comportements ? Doit-on vraiment croire que parler de sexualité signifie inciter à la sexualité ?

Les Etats-Unis d’Amérique

Dans un second temps, je voudrais m’intéresser au cas des Etats-Unis, pays dans lequel l’abstinence est revendiquée comme une contraception à part entière et surtout, comme une éducation sexuelle. Entre l’hyper-sexualisation des pays occidentaux et la morale encore profondément religieuse des Etats-Unis, se trouve un débat original sur l’éducation sexuelle. Loin de faire de la sexualité, une réelle matière, une étude et une connaissance, les Etats-Unis font encore de la pratique sexuelle, un tabou religieux et promeuvent l’abstinence pour parer à ses différents risques (infections, grossesses etc.)

Il convient de revenir rapidement sur l’histoire de l’éducation sexuelle aux Etats-Unis pour ensuite étudier les statistiques concernant la politique adoptée par le pays. Les Etats-Unis vont faire intervenir un certain nombre de lois et de lobbys pour promouvoir l’éducation sexuelle par la pratique de l’abstinence (c’est-à-dire, pas d’éducation sexuelle). J’assois mon travail sur l’investigation du National Coalition against Censorship (NCAC) auquel je renvoie vivement le lecteur (National Coalition Against Censorship – National Coalition Against Censorship (ncac.org).

En 1981, pour répondre à la libération de la parole autour du sexe, notamment porté par le féminisme des années 70 (j’emprunte ces analyses à Claire Greslé-Favier, dans son article Abstinence only ? Une politique fédérale des années 1990 et 2000”), le Congrès fait passer une loi connue sous le nom de la “chastity law” (loi de chasteté), c’est l’Adolescent Family Life Act (AFLA). Cette loi encourage les adolescents à s’abstenir d’avoir des relations sexuelles avant le mariage et à auto-discipliner leurs désirs. Par la suite, une nouvelle loi de 1996 promet un nouveau système pour permettre aux Etats de mettre en œuvre l’éducation sexuelle appelée abstinence-only-until-marriage, traduit par seul-l’abstinence-avant-le-mariage. Cette loi spécifie huit critères, connus sous le nom de “A-H definition”. Prenons le critère C qui déclare : “il faut apprendre que l’abstinence de toute activité sexuelle est la seule manière certaine d’éviter les grossesses non-désirés, la transmission de malade et les autres problèmes de santé associés” ou encore le critère E : “il faut apprendre que l’activité sexuelle en dehors du contexte du mariage entraîne de force chance d’avoir des effets psychologiques et physiques nocives”. Il ne faudra pas longtemps pour comprendre la volonté de tels critères : ils apparaissent pour effrayer et, presque, menacer les adolescents concernant les pratiques sexuelles. Certains critères s’approchent plus de la morale religieuse et des bonnes mœurs que d’un réel intérêt pour la santé des adolescents.  En 2000, le Congrès crée le programme centré sur l’abstinence “abstinence-only program”. En 2006, un nouveau programme est voté renforçant les valeurs conservatives, notamment l’importance et l’intérêt du mariage et de la structure familiale traditionnelle, avec la figure du père (fatherhood). L’Etat lève des fonds (176 millions de dollars) pour soutenir la loi AFLA.

En même temps, il ne faut pas lire l’histoire états-unienne de manière linéaire et surtout, homogène. Parallèlement à ces mesures conservatistes, des émissions comme Lovin’ Fun, animé par Doc et Difool sur Fun Radio (1990) promeut une dédramatisation de la sexualité et une mise à distance de la morale traditionnelle : “Ce n’est pas sale”, prônent-ils. En même temps, l’élection de Barack Obama (2009-2017) permet un ralentissement de ces projets de loi sur l’abstinence. Cependant, loin de les supprimer, on assiste plutôt à une mise en suspens timide, le budget de 2010 élimine la plupart des fonds pour le programme “abstinence-only”, le remplaçant par des programmes tournés vers l’utilisation de contraceptifs afin de réduire la grossesse des adolescentes.

Ce programme d’abstinence a été porté dans les années 1990 par les chrétiens conservateurs aux Etats-Unis.  D’une part, les adolescents ont une très mauvaise connaissance de la contraception. Ainsi, même si l’âge moyen du premier rapport se situe autour de 17 ans, comme les pays d’Europe, les grossesses chez les adolescentes sont dix fois plus nombreuses dues à cette méconnaissance. D’autre part, il apparaît comme la volonté politique de promouvoir l’abstinence est teintée de morale et de religion, ordonnant aux adolescents de vivre une vie déterminée. Nous pouvons citer ici certains des critères de la loi de 1996 qui apprennent “qu’une relation monogame fidèle dans le cadre du mariage est la norme sous condition laquelle l’activité sexuelle peut avoir lieu” par exemple. Les Etats-Unis ignorent par là toutes les problématiques que nous avons mises en avant sur l’identité sexuelle, l’orientation sexuelle ou encore le genre. La loi dicte la pratique que doivent avoir les individus. C. Greslé-Favier nous rappelle que c’est suite à la libération de la parole portée par le féminisme, les dénonciations de viols, la transmission expansive du SIDA ou d’autres maladies sexuelles que les Etats-Unis ont décidé de réagir de cette manière. La solution trouvée pour endiguer le problème a été d’enfermer la sexualité dans l’institution du mariage (le mariage homosexuel a été reconnu en 2015 aux Etats-Unis).

Malheureusement, il semblerait que loin de faire ses preuves, l’abstinence soit un échec pour lutter contre ces différents problèmes (grossesses, infections etc.) Et finalement, l’abstinence se transforme plus en une sorte de vertu religieuse, de bonne conduite (surtout chez les jeunes filles) qu’en réel moyen de se protéger contre les risques de pratiques sexuelles dangereuses. On pense, bien sûr, à la déclaration de Paris Hilton selon laquelle elle souhaite retrouver sa virginité (hyménoplastie) pour l’offrir à son futur mari. La virginité et l’abstinence n’apparaissent plus comme un moyen de lutter contre les dangers de la sexualité, mais comme une condition d’être de la femme qui doit pouvoir se justifer d’être vierge à son futur mari (thématique qu’on retrouve pareillement dans le débat pour les certificats de virginité). Cette loi pour l’abstinence fait par conséquent l’objet de nombreuses critiques. On peut en recenser certaines exposer dans le Journal of adolescent Health. Les auteurs dénoncent une violation des droits de l’homme des jeunes adolescent.e.s, en ce qu’ils ne peuvent pas avoir un accès à l’information ; ils y dénoncent également un stigmatisation ou exclusion d’une partie de la jeunesse, cette partie même qui n’aurait pas respecté les règles de l’abstinence, ces jeunes filles par exemple qui se retrouvent enceinte au lycée ; l’abstinence selon eux, renforce les stéréotypes et l’inégalité entre les genres, in fine, derrière l’abstinence, c’est la virginité qu’on commande, et cet ordre est toujours plus fort pour les jeunes filles que pour les jeunes garçons, ces dernières se retrouvent prisonnières d’un système dans lequel leurs corps est à la disposition d’un futur mari ; l’éducation sexuelle par l’abstinence empêche également de penser d’autres programmes sur la sexualité, en effet, sous couvert de conseiller l’abstinence, on se passe complètement d’informer sur les moyens de contraceptions ou les pratiques dangereuses. C’est ce que nous pouvons voir dans ce graphique que j’emprunte à l’article du Monde “Abstinence-only” : la psychose américaine du sexe” par D. Roucaute, 2012 (GUTTMACHER INSTITUTE).

Les auteurs dénoncent qu’entre 2002 et 2014, le pourcentage d’écoles qui enseignent la sexualité humaine a chuté de 67 à 48 %, et celles qui enseignent la prévention contre le VIH a chuté de 64 à 41%, soit moins d’une école sur deux !

Pour conclure sur le cas de l’abstinence, il faut jeter un œil aux statistiques du pays concernant la jeunesse (voir également les images utilisées pour les pays de la Scandinavie). Ainsi, d’après les statistiques de BrandonGaille (2014) : les Etats-Unis se situent à la première place concernant la transmission d’infections sexuelles et de grossesses adolescentes (pour les pays “développées”), de plus, chaque année, on compte neuf millions de nouvelles infections chez les adolescents et les jeunes adultes dues à des relations sexuelles non protégées, un états-uniens sur trois affirme ne pas avoir reçu d’éducation sur l’utilisation de la contraception, 41% des adolescents disent n’en savoir que très peu sur les préservatifs et trois quart des adolescents affirment ne pas avoir eu d’éducation concernant la pillule contraceptive. Finalement, 87% des écoles (privées ou publiques) en 2006 apprenaient aux élèves que la méthode la plus efficace contre les maladies et les grossesses, était l’abstinence.

Il suffit d’un rapide coup d’œil pour constater la divergence totale entre les deux politiques, celle des pays de la Scandinavie et celle des Etats-Unis. Notre étude ne prétend pas déterminer si l’une des deux politiques est la bonne et l’autre la mauvaise. Il s’agit plus de mettre en parallèle deux politiques radicalement opposées et de voir ce que disent les chiffres par rapport à elles. Cependant, loin de se contenter des rapports statistiques, il faut aussi s’intéresser à la santé mentale des adolescents et à leur épanouissement. La vraie question à poser est comment permettre aux adolescents de s’épanouir sexuellement ? Pour cela, la politique à adopter doit pouvoir répondre de tous les enjeux que nous avons mis en avant en I, mais ces enjeux restent problématiques et difficilement abordables d’un pays à l’autre, la culture, les mœurs, les religions empêchant parfois d’en traiter certains.

L’initiative mise en place par l’UNESCO que j’encourage à consulter (résumé du rapport sur l’étude mondiale de l’éducation sexuelle : L’Éducation sexuelle complète: une étude mondiale, 2015 – UNESCO Bibliothèque Numérique) nous interroge sur la possibilité d’une éducation sexuelle semblable pour tous les pays. Il est, au contraire, plus à penser que chaque pays doit trouver sa voie et le juste milieu entre épanouissement sexuel de sa jeunesse et histoire du pays.

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