Crédit Lily Cornaërt.

Leipzig et les Schrebergärten, le jardin à l’allemande

Leipzig a vu naître les « Schrebergärten » à l’heure de l’industrialisation. 150 ans plus tard, ces jardins ouvriers sont le reflet de nouvelles préoccupations éthiques et environnementales.

Leipzig est une ville verte. C’est une ville de lacs, de parcs et de cours d’eau, mais c’est aussi la ville des Schrebergärten. « Jardins de Schreber », « jardins ouvriers », ou  encore « jardins familiaux ». Ces parcelles individuelles sont regroupées en d’immenses colonies de jardins et séparées par des clôtures. On en compte aujourd’hui 39 000 à Leipzig. Le phénomène y est né en 1864. Les Schrebergärten, nommés ainsi en hommage au médecin Moritz Schreber, offrent aux ouvriers un espace vert dédié aux loisirs, à l’écart de l’usine et de l’habitation.

La tradition s’instaure et ces jardins se multiplient dans toute l’Allemagne. Depuis la fin du XIXème siècle, ils n’ont jamais cessé d’exister. Pendant les deux guerres mondiales, ils sont un moyen pour les familles de subvenir à leurs besoins alimentaires. Dans l’Allemagne de l’Est, les jardins offrent aux citoyens un réel espace de liberté et d’intimité. Dans ceux-ci, on tente d’échapper à la surveillance de l’État collectiviste.

Les colonies de jardins sont détenues par la municipalité et gérées par des associations de locataires. Cet espace de liberté est un droit qui se veut accessible à tous. C’est pourquoi les jardins se louent mais ne s’acquièrent pas. Les loyers ne s’élèvent généralement qu’à une centaine d’euros par an. Les détenteurs de jardins sont principalement retraités. Mais aujourd’hui, de plus en plus de jeunes familles et de colocations d’étudiants cherchent à louer un jardin.

« Un endroit pour faire un feu de camp ou se détendre dans un hamac »

Pour leurs détenteurs, les Schrebergärten sont aujourd’hui encore un moyen d’entretenir un lien à la nature en ville. Il y a quelques mois, Jan Bellgardt, 31 ans, doctorant en Sciences Politiques à l’Université de Leipzig, a décidé avec trois amis de louer un jardin près de chez eux au sud de la ville. À leur arrivée, le terrain était en friche. Aujourd’hui, c’est un jardin organisé avec un potager, des arbres fruitiers, des parterres de fleurs. « Je voulais que l’on ait un espace vert à nous, à l’intérieur de la ville, un endroit où l’on pourrait faire un feu de camp ou se détendre dans un hamac ».

Crédit Lily Cornaërt.

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Jan et ses amis font pousser leurs propres fruits et légumes biologiques, qu’ils consomment au quotidien. Leur colonie de jardins, située près du fleuve qui traverse la ville, entre les quartiers très branchés de Connewitz et de Plagwitz, comporte près de 900 parcelles. Pour Jan, avoir ce jardin, c’est être plus près de la nature. « Je peux voir les saisons changer, ça m’aide à connecter de nouveau avec la nature, à repenser les questions environnementales et alimentaires ».

 « À l’écart de la ville »

Pour sa part, Stefan Purr, 30 ans, médecin, a loué un jardin pendant 3 ans car il avait envie de plus d’espace. Pendant ses études, son jardin lui a servi d’atelier pour sculpter du bois. Plus tard, il a appris à travailler la terre, et a créé un potager. En même temps, il a aussi gardé une partie du jardin pour les arbres et le bois. Pendant la moitié de l’année, il vivait plus ou moins illégalement dans la cabane du jardin. « J’étais autorisé à y dormir, mais pas à y habiter ». Le prix très bas du loyer n’était pas le seul avantage. « Bien sûr, c’était très peu cher. Mais j’avais aussi envie de vivre dans mon jardin. C’était à l’écart de la ville, c’était un endroit agréable ».

À l’image des clôtures identiques qui séparent chaque parcelle de celle de ses voisins, les colonies de jardins sont en réalité très encadrées. Chaque colonie est régie par une association, qui possède un règlement. Chacune met en place des réunions régulières. Ainsi, dans certaines colonies, la taille des haies et des clôtures, la couleur de la cabane ou encore les types de plantes autorisés sont réglementés. En 1951, un concours a été créé à l’échelle nationale, Die deutsche Meisterschaft der Kleingärtnervereine. Celui-ci récompense le meilleur jardin d’Allemagne. En 1983, le gouvernement a mis en place le Bundeskleingartengesetz, une loi fédérale sur les jardins familiaux.

La liberté, mais bordée de clôtures

Ces réglementations strictes peuvent être vécues comme un poids pour les locataires. Elles peuvent mener à des tensions. Parfois, c’est l’impression de surveillance entre voisins qui pose problème. « Nos voisins étaient plutôt sceptiques lorsqu’ils ont vu des jeunes comme nous reprendre un jardin abandonné », explique Jan. « Ils avaient vu plein de gens arriver et repartir sans qu’il n’y ait d’amélioration sur la parcelle. Mais dès qu’ils ont vu que l’on voulait s’occuper du jardin assez sérieusement, ils ont tout de suite été plus sympathiques et nous ont apporté de l’aide ».

Les colonies cherchent en général à promouvoir un sentiment de communauté. Elles organisent donc des événements et des rencontres entre voisins. Ces jardins sont les garants d’une tradition allemande, à la croisée entre goût pour la nature et pour l’associatif ; mais cette tradition est aussi le reflet de préoccupations plus contemporaines.

Crédit bannière : Lily Cornaërt.

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