Les Baby Gangs : la jeunesse mafieuse

“La criminalité c’est notre jeunesse” déclare un habitant napolitain. Les Baby gangs sont le nouveau fléau de la ville italienne. Ils sont composés d’enfants et d’adolescents issus pour la plupart des quartiers historiques et défavorisés de Naples. Ces derniers ont grandi dans une ville sous l’emprise de la Camorra. Avec un rêve de mafia, de pouvoir et d’argent, ils ont constitué leur propre clan pour devenir les nouveaux grands mafieux de Naples. Armes en main, ils rackettent, volent, dealent et tuent. Malgré cette violence dans laquelle ils vivent, ils ne restent pourtant que des enfants sans éducation et issus de la pauvreté.

Crédits : David Cerrulo de Scampia

Le grand feu de joie de Saint Antoine

Chaque année, le 17 janvier, les enfants des quartiers napolitains honorent Saint Antoine en préparant un grand feu de joie au milieu de la ville. Cet acte charitable cache un tout autre aspect en réalité. Pour certains habitants, il est même le début du chemin qui mène à la délinquance et aux crimes : les Baby gangs. Ce rite de passage montre la rivalité entre quartiers.

Le but est de réunir le plus d’arbres pour faire le plus grand feu possible. Le vol des arbres appartenant aux autres quartiers et aux commerçants est monnaie courante. Les cocktails molotov le sont également. Ce sont les plus vieux, des adolescents, qui donnent toutes les astuces et conseils aux plus jeunes, des bambini de 9 à 13 ans. Ils leur indiquent comment voler les arbres, les cacher, et échapper à la police. Les enfants prennent ça pour un jeu en paradant avec de vraies armes.

Les parents se sentent quant à eux démunis en regardant leurs enfants rejoindre les baby gangs.

La fin de l’ancienne génération mafieuse et le début des baby gangs

Pour comprendre comment de simples gamins ont pris la voie empruntée par les plus grands mafieux, il faut remonter dans les années 1970. La création des nouveaux quartiers modernes de Scampia, la banlieue de Naples, en 1971 a été un échec. Cet échec s’explique par l’absence de services et d’infrastructures.

Le tremblement de terre de 1980 n’a rien arrangé. En effet, l’argent donné pour reconstruire a été utilisé par la Camorra. Cette dernière devient alors une mafia entrepreneuriale. La Camorra s’empare aussi des bâtiments de Scampia,”vele di Scampia” (les voiles). Elle met en place des trafics tout d’abord de cigarettes, puis d’héroïne et autres. Les mafieux ont modifié les structures de voiles de Scampia pour en faire une forteresse de la drogue.

Dans les années 80, c’est Paolo Di Lauro qui fait monter en puissance la Camorra à Scampia. Puis, c’est en 2004-2005 que tout explose. Paolo Di Lauro est obligé de s’enfuir. C’est alors son fils ainé Cosimo Di Lauro qui reprend les affaires. Cosimo rajeunit les différents clans des camorristes en changeant tous les anciens boss au nord de Naples par des jeunes. Cela déclenche une guerre au sein de la Camorra entre les générations. Cette guerre fait plus de 80 morts en une année. De nouvelles méthodes apparaissent et la famille, les amis, les proches sont de plus en plus attaqués. Puis Cosimo Di Lauro est arrêté et condamné à perpétuité, la même année que son père. L’organisation mafieuse dirigée par le fils de Paoulo Di Lauro s’effondre avec son arrestation.

Les jeunes essayent alors de s’emparer du pouvoir et luttent contre les dernières familles mafieuses, comme celle des Guiliano, dans de sanglants meurtres et règlements de comptes. Le 27 mars 2004, l’assassinat d’Annalisa Durante, une jeune de fille de 14 ans, met fin à une autre des plus grandes familles mafieuses de Naples et à son clan : les Giuliano. La jeune a été tuée par une balle perdue durant un conflit opposant Salvatore Guiliano et un clan opposé. La famille Guiliano perd alors tout son pouvoir. De plus, durant cette période, de nombreux clans se disloquent à cause des rivalités et des nombreuses arrestations de Boss.

Ces événements ont laissé un vide pendant un certain temps. Des gamins, avec une moyenne d’âge de 14-16 ans, ont alors monté leur propre clan pour prendre le pouvoir et devenir riche.

Photo de la famille et la population dans les rues de Naples à la suite du meurtre d’Anna Durant en mars 2004
Source: Wikipédia

La Camorra: une organisation particulière

L’organisation de la Camorra est très particulière. En effet, elle est divisée en plusieurs clans qui s’accordent entre eux et qui possèdent chacun leur territoire. A l’inverse, la mafia sicilienne est organisée par une structure pyramidale avec un seul grand chef et des sous-chefs. La Camorra ne possède donc pas de véritable structure organisée, et personne n’a réussi à l’unifier en raison de sa structure anarchique.

L’apparition des baby gangs n’a fait que renforcer cette désorganisation. Certains n’ont que 13 ans et sont pourtant des baby boss déjà passés par des centres pour mineurs. Les clans sont en perpétuel mouvance à cause de la structure horizontale de la Camorra. Ils ne possèdent pas l’expérience des narcos qui doivent gérer leur trafic international.

La violence et les meurtres repris par certains membres de la jeunesse napolitaine

Pour continuer leur business, ils instaurent comme leurs prédécesseurs, la peur et la crainte pour contrôler des bouts de quartiers. Cette guerre est quotidienne et aucune règle n’existe. La prise de cocaïne s’est banalisée et la plupart sont sous cette emprise. Cette consommation renforce évidemment les violences.

Les “stese” sont des raids meurtriers, devenus le nouveau fléau de Naples. Les jeunes débarquent sur leurs scooters et tirent en pleine rue, dans des places bondées, dans des quartiers rivaux et territoires ennemis, de jour comme de nuit. Ces raids font de nombreuses victimes innocentes. Ils utilisent des glocks, des Uzis, des Kalachnikovs… Les Napolitains qualifient ces actes d’attentats et d’action terroriste. L’ancienne mafia utilisait des tueurs professionnels la plupart du temps. Ce n’est plus le cas avec les baby gangs qui tirent à l’aveugle pour assassiner.

Ils définissent leur territoire en taguant leur nom sur les bâtiments qu’ils contrôlent. Les réseaux sociaux n’arrangent rien, et ont modifié le dynamisme mafieux. On peut y voir des photos de profils avec des gamins ornés de tatouages posant avec leurs armes. Sur les applications comme Facebook et Snapchat, les menaces de mort sont fréquentes.

Photo issue du Film Italien Piranhas de 2019 réalisé par Claudio Giovannesi

Pauvreté, contexte social, absence d’instruction et d’éducation en cause

Comment des enfants trouvent-ils le chemin des armes et des meurtres ?

A Naples, il existe une grande fracture sociale et économique entre les quartiers. Les quartiers espagnols sont une des zones les plus touchées par la pauvreté. En conséquence, on y retrouve le plus grand nombre de membres des baby gangs. Selon le Sénat français en avril 2020, le taux de chômage à Naples atteindrait plus de 12 % de la population. Cependant, ce chiffre est de 40 à 45 % dans les quartiers les plus défavorisés. Le chômage touche plus particulièrement les jeunes. Le taux avoisinerait en effet les 60%. Il ne faut cependant pas oublier l’économie souterraine. La plupart des jeunes travaillent au noir et enchaînent les petits boulots. Ils gagnent ainsi environ 70 euros par semaine.

De plus, les enfants des baby gangs ont des difficultés d’écriture et de lecture. Certains ont arrêté l’école en CM2.

La banalisation du crime se fait aussi par le contexte social dans lequel ils ont grandi, c’est-à-dire une société où la violence persiste. Les enfants napolitains ne jouent pas à la guerre mais à la Camorra. Les spécialistes qui s’occupent de la réinsertion des jeunes durant leur emprisonnement estiment que cette ville n’a rien à offrir à sa jeunesse.

A la recherche d’argent et de pouvoir

Ces jeunes asociaux sans éducation rêvent d’argent et de pouvoir. Le travail n’est pas une des voies possibles pour eux. Ils veulent tout, tout de suite et par n’importe quel moyen.

Les baby boss déclarent qu’ils gagnent entre 500 à 700 euros par jour en moyenne. Même s’il est difficile de l’estimer, la Camorra, en termes de trafic de drogue, représenterait une économie d’environ 7 milliards d’euro par an. Cet argent facilement gagné par le crime les détournent du travail légal. En effet, faire de nombreuses heures supplémentaires pour gagner une misère et arriver tout juste à vivre ne leur parait pas attractif.

Les babys boss ne veulent pas non plus commencer au bas de l’échelle. Ils cherchent à se faire respecter et n’hésitent pas à descendre chez les anciens mafieux sortis de prison pour leur dire que ce sont eux les boss maintenant.

La police et le gouvernement face aux baby gangs: une impuissance ?

La police napolitaine et son corps d’élite, appelé les “40 faucons”, tentent de lutter contre ce nouveau fléau. Ces jeunes dont les meurtres sont associés à ceux commis par les différents clans, font de Naples une ville comptabilisant le double de meurtres de Berlin en une année. En 2016, la police a saisi 10 tonnes d’explosifs, 1256 armes à feu et 23 000 munitions.

Les “40 faucons” circulent toujours à moto. Ils entravent la délinquance par de nombreuses fouilles, contrôles, et écoutes téléphoniques. Cependant, ils admettent eux-mêmes qu’ils manquent de moyens face à ce renouvellement générationnel incessant. Ils s’aident aussi des réseaux sociaux, et notamment des amitiés, pour comprendre la composition de ces clans et de leurs alliances. L’Etat, pour essayer de réguler ces gangs, a envoyé l’armée dans certains coins de Naples pour patrouiller mais la plupart des secteurs à risque ne sont pas couverts. Le gouvernement souhaite aussi détruire les voiles de Scampia depuis plusieurs années. Pourtant, 200 familles y vivent encore dans des conditions d’insalubrité extrêmes.

De plus, la police doit lutter contre plus de 200 clans qui comptent des milliers de jeunes appartenant aux baby gangs, et dont la relève est sans fin.

Photo de la police de Naples arrêtant le dernier baby boss du clan Di Lauro, Mariano Abete, en 2012

Crédit : THEBOSS

L’échec de la réinsertion sociale

La réinsertion sociale est un échec et le taux de récidive explose. Plus de 5000 jeunes sont arrêtés chaque année dans la région. 65% d’entre eux ont un parent emprisonné. Lorsqu’ils sont arrêtés et condamnés, ils sont envoyés dans des centres pénitentiaires comme Nisida, un des centres pour mineurs les plus difficiles.

Ces enfants déjà parents pour certains n’ont pas d’espoir de s’en sortir. Ils savent déjà qu’ils vont mourir jeunes. Les baby boss âgés de 13 à 30 ans ont une espérance de vie de seulement 2 ans. C’est pour cela que des associations comme « Libera », dans le cadre des programmes éducatifs antimafia, emmènent les jeunes dans les cimetières.

Malheureusement, certains juges napolitains pensent que les membres de baby gangs sont instrumentalisés par les anciens chef mafieux. Leur but serait d’instaurer la terreur au sein de la population napolitaine, et de revenir en tant que garant de la paix.

Photo du baby gang di montesanto (une des photos les plus célèbres de baby gang)

La médiatisation des baby gangs

C’est Roberto Saviano et son livre « Gomorra » au succès planétaire, qui ont médiatisé la Camorra et les baby gangs. Il a été l’inspiration de la série à succès « Gomorra ».

Les deux œuvres et leurs auteurs sont aujourd’hui au cœur d’un débat quant à leur implication ou non dans le suscitement de nouvelles vocations des jeunes aux baby gangs.

La population comme barrière entre les jeunes et la jeunesse mafieuse

Certaines personnes essayent en revanche d’aider les jeunes du mieux qu’ils peuvent. C’est par exemple le cas de David Cerrulo, qui a grandi dans les voiles de Scampia. Photographe aujourd’hui, il a lui aussi fait de la prison étant jeune à cause du trafic de drogue et s’est déjà fait tirer dessus. Il essaye désormais d’aider les jeunes pour qu’ils ne fassent pas les mêmes erreurs. Il photographie  notamment les jeunes de Scampia qui grandissent dans ce milieu destructeur.

Une société napolitaine en crise qui fait face à de nombreux défis

Aujourd’hui encore, les baby gangs reflètent l’état d’une société en pleine crise. Il faut tout de même préciser que Scampia n’est pas dirigé par un baby gang, et que la Camorra sévit toujours.

Ces jeunes sans aucun repère ne sont pas les seuls problèmes auxquels le Gouvernement italien doit faire face. En effet, il existe désormais une mafia nigériane appelée par certains médias « Camorra noire ». Elle n’est cependant pas issue de la Camorra. Elle provient de la migration qui se situe plus particulièrement à 35 km au nord de Naples à Castel Volturno. Les drogues, la prostitution de mineures et le trafic d’êtres humains sont courants. Des filles contractent une dette d’environ 60 000 à 100 000 euros pour passer en Italie et sont obligées de se prostituer pour rembourser l’organisation. Elles deviennent alors des esclaves. Les anciennes stations balnéaires comme Port Coppola sont laissées à l’abandon dans des états catastrophiques et la drogue circule encore et encore.

 

Je remercie Madame Charlotte Moge, Maître de conférences en Etudes italiennes à Jean Moulin Lyon 3, pour son aide.

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