Les célébrations du centenaire de la Lettonie : une fière indépendance [4/4]

De 2017 à 2021, la Lettonie célèbre son centenaire d’indépendance à travers un programme culturel d’une grande richesse. Sur cinq ans, le projet LV100 (Latvia100), piloté par le bureau du centenaire du ministère de la Culture, soutient plus de 800 initiatives et événements en Lettonie et ailleurs dans le monde. L’année 2018 est particulièrement importante car elle marque le centième anniversaire de la déclaration d’indépendance du pays. Pour comprendre l’histoire, la culture et la société lettones ainsi que les enjeux politiques qui sous-tendent ces célébrations, le Journal International s’est rendu sur place. Dossier.

Quatrième partie. Politique : promouvoir son identité et ses valeurs à travers des initiatives aux objectifs de long-terme

Le programme des célébrations du centenaire comprend plusieurs projets de grande envergure, dont certains promeuvent les costumes traditionnels lettons, les films nationaux, la langue lettonne ou encore l’accès à la culture pour les écoliers. Ces initiatives ne sont pas autotéliques et ont des visées de long-terme qui ne se comprennent pleinement qu’en recontextualisant la situation géopolitique dans laquelle s’inscrit la Lettonie.

Depuis l’effondrement de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), la Lettonie subit l’influence politico-médiatique russe sur son territoire. Une influence que l’on pourrait qualifier de soft power. Avec, en 2016, 37,5% de la population ayant comme langue maternelle le russe et 25,6% ayant l’ethnie russe, le Kremlin dispose effectivement d’une audience pour sa communication politique en Lettonie.

Parmi les informations propagandistes, il y a par exemple cet article de Sputnik Latvijas (l’édition lettone du fameux média russe), publié en 2017, qui évoque les marches aux flambeaux. Ces dernières renvoient à l’une des traditions de la célébration du jour de l’indépendance du 18 novembre 1918, durant laquelle les Lettons se déplacent tous ensemble, torche à la main, sur un circuit défini. Pour Sputnik, cette marche a des origines nazies et témoigne de la montée du fascisme dans le pays.

Dans un autre article, de Russia Today cette fois, des précisions sont apportées : si cette marche est nazie, c’est parce qu’elle aurait été créée après la guerre par le parti nationaliste d’extrême droite Tout pour la Lettonie !, qui aurait puisé son inspiration dans les défilés nazis de 1930. En réalité, les archives lettones nous informent que ces marches aux flambeaux pour célébrer l’indépendance existaient déjà au moins depuis les années 1920 dans le pays. Il ne s’agit que d’un exemple parmi d’autre de désinformation russe en Lettonie. Mais celui-là est d’autant plus symbolique que les médias cherchent ici à travestir le sens d’une célébration annuelle à laquelle s’identifient de nombreux Lettons.

La tradition de la marche aux flambeaux, le 18 novembre 2018. Crédit : Toms Norde, Kultūras ministrijas Latvijas valsts simtgades birojs

Une réponse lettone au soft power russe ?

Étant donné la puissance politico-médiatique russe, la Lettonie a donc tout intérêt à répondre à ce soft power russe si elle ne veut pas perdre la main sur l’image qu’elle renvoie sur la scène internationale et envers ses résidents russes et russophones. Et force est de constater que les célébrations du centenaire ont la grandeur de cette ambition. De nombreuses initiatives ont ainsi été pensées pour avoir un écho à l’étranger.

Par exemple, l’Institut letton a organisé, dans le cadre du centenaire, un circuit touristico-médiatique sur quatre jours, du jeudi 15 au dimanche 18 novembre. Une douzaine de journalistes de différents pays ont été conviés (le Journal International y a participé en déposant sa candidature). Les différentes étapes de ce parcours organisé incluaient la visite guidée de musées, de lieux de savoirs et de culture, de sites mémoriels ou encore d’endroits fréquentés au quotidien par les Lettons comme le gigantesque marché central, le bar alternatif Kaņepes kultūras centrs ou bien quelques lieux de restauration.

Pour les organisateurs, il ne s’agissait pas tant de partager avec le plus grand nombre l’esprit des festivités que de donner un large aperçu de l’histoire, la culture et la société lettones. Les journalistes ont ainsi pu relayer la parole des acteurs lettons eux-mêmes et informer à partir d’une expérience de terrain inédite. Dans le contexte géopolitique actuel, cela constitue donc aussi – sans s’y réduire –, une forme de réponse lettone aux attaques propagandistes russes qui visent à ternir l’image du pays.

Des enjeux diplomatiques…

Au-delà de cet affrontement médiatique russo-letton, « la célébration du centenaire de la Lettonie, c’est aussi l’occasion de faire la promotion de la Lettonie à l’international, de contribuer aux échanges économiques et donc de renforcer la compétitivité des entreprises lettonnes », reconnaît le descriptif officiel du programme LV100. Le ministère des Affaires étrangères letton est ainsi impliqué dans les festivités et coordonne le Programme national letton de diplomatie symbolique. Ce dernier se divise en sept segments et valorise l’histoire et les valeurs de l’État letton, consolide les acquis du présent pour préparer l’avenir, soutient le cinéma, la littérature, les arts musicaux et visuels à travers différents projets de coopération et diffuse l’esprit des festivités du centenaire à travers le monde. Il n’est pas impossible que l’invitation de journalistes étrangers se situe aussi dans ce cadre.

Dans le même registre de diplomatie symbolique, la parade militaire du 18 novembre a représenté une véritable démonstration de force. Avec vingt-deux pays invités, chacun disposant d’un petit régiment pour le défilé, la Lettonie a non seulement montré qu’elle est une puissance militaire mais aussi qu’elle peut s’appuyer sur de nombreux alliés. Dans l’estrade présidentielle, Raimonds Vējonis a assisté à la parade aux côtés des présidents de l’Estonie, de la Lituanie, de la Finlande et de l’Islande. « En 100 ans, nous avons combattu pour l’indépendance de notre pays et nous sommes levés pour notre droit à l’autodétermination. Aujourd’hui, nous pouvons vraiment être fier des accomplissements de notre pays », a déclaré le Président letton.

Les troupes défilent devant l’estrade présidentielle. Crédit : Toms Norde, Kultūras ministrijas Latvijas valsts simtgades birojs

Et des politiques publiques à l’échelle nationale

S’il y a donc de nombreux projets de portée internationale qui entrent dans le cadre du Centenaire, il ne faut pas oublier ceux qui se bornent aux frontières du pays, tout aussi nombreux, sinon plus. Parmi les initiatives les plus politiques, avec des visées de long-terme, il y a par exemple le Sac d’école letton (Latvian School Bag). Initié en septembre 2018, il vise à rendre accessible la culture du pays à quelque 200 000 écoliers lettons, qu’ils résident dans la capitale ou ailleurs. Plus de 40% du budget total des célébrations du centenaire est dédié à cela, soit 13 millions d’euros.

Concrètement, les écoliers sortiront plus souvent des murs de leurs écoles pour visiter des musées, des institutions culturelles ou participer à divers événements. Ce programme continuera après les cinq années de célébration.  « Le Centenaire est un formidable élan pour la création de valeurs durable. Nous voulons offrir le plus beau cadeau d’anniversaires à nos enfants et à nos jeunes. Le sac d’école letton offre à chaque écolier la possibilité de faire l’expérience de la Lettonie, indépendamment de leur localisation ou de la capacité financière de leurs parents. Le sentiment d’appartenir à notre territoire et à notre pays peut être acquis grâce à une participation active dans la découverte des valeurs naturelles et culturelles sur place », a déclaré le ministre de la Culture, Dace Melbārde.

Les enfants recevront également l’Encyclopédie nationale, qui fait partie des autres projets majeurs du Centenaire. Elle a pour objectif de contenir en langue lettone toutes les informations pertinentes à propos de la Lettonie.  La version numérique officielle a été dévoilée le 18 décembre à l’adresse http://enciklopedija.lv/.

Les célébrations du centenaire letton, malgré leur grande hétérogénéité, partagent donc un même sol politique. À travers la promotion de sa culture, de sa société, de son histoire, la Lettonie défend et construit son identité sur le long-terme. Elle répond aussi, sciemment ou non, au soft power russe en déployant un dispositif médiatico-événementiel jusqu’alors inimaginable pour un si petit pays. Seul l’avenir permettra alors de voir si les investissements présents pour créer une synergie entre le culturel, le politique et l’économique porteront leurs fruits.

Photo de bannière. La foule au soir du 18 novembre 2018 devant le Monument de la liberté. Crédit : Kaspars Teilans, Kultūras ministrijas Latvijas valsts simtgades birojs


Dans le même dossier:
Histoire : comprendre l’importance des célébrations du centenaire [1/4]
Culture : un rayonnement culturel sans équivalent dans l’histoire du pays [2/4]
Société : inclure l’ensemble des acteurs de la société dans les célébrations du centenaire [3/4]

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