Les États face au changement climatique

« Stratégies des Etats », « sécurité intérieure », « nouvelles opportunités stratégiques ou économiques », « Vulnérabilité inégale » … Quels sont les impacts géopolitiques du dérèglement climatique ?

Il semble que les gouvernements soient de plus en plus sensibles à la possibilité d’un effondrement de la civilisation thermo-industrielle à l’échelle planétaire provoqué par le dérèglement climatique (multiplication des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations, fonte accélérée des glaciers et du pergélisol arctique relâchant des poches de méthane, d’hydrate de carbone ou encore de protoxyde d’azote, etc.), l’effondrement de la biodiversité (6e extinction de masse en cours) et l’épuisement des ressources (minerais, hydrocarbures, biomasse, etc.).

Pour éviter des pénuries et les tensions sociales et géopolitiques qu’elles engendreraient, le monde doit faire plus avec moins, notamment au vu de la courbe croissante de la démographie. Cela suppose donc des investissements massifs dans l’innovation technologique, énergétique et sociale. Toutefois, malgré la pléthore d’initiatives citoyennes aux échelles locales, il semble manquer cruellement de politiques audacieuses aux échelles nationales et supra-nationales, afin de tendre vers une économie décarbonée.

Plusieurs mouvements citoyens se sont alors mis en marche. Ils visent leurs gouvernements nationaux respectifs, voire parfois les instances internationales telles que l’Union européenne (UE) ou l’Organisation des Nations unies (ONU). En effet, diverses manifestations en faveur d’actions concrètes pour sauver/préserver la planète, dont le Mouvement mondial des grèves étudiantes pour le climat initié par Greta Thunberg en Suède, ont tenté de responsabiliser leurs élites afin que celles-ci prennent des mesures sérieuses visant à réduire la pollution, les déchets, la consommation notamment d’énergies, etc.

Une chose est sûre, en revanche : les États prennent assurément ces risques en compte pour leur propre sécurité intérieure.

Depuis quand les États prennent-ils en compte les enjeux climatiques ?

Les années 2000 ont vu l’irruption inédite des enjeux climatiques dans les stratégies de défense, allant au-delà des simples alertes déjà émises par les milieux militaires depuis les années 1980.

L’exemple le plus saillant est celui de l’armée américaine : en octobre 2003, le Pentagone fait fuiter un rapport intitulé « Conséquences d’un changement climatique abrupt sur la sécurité nationale américaine ». Ce rapport fait l’effet d’une bombe dans un contexte où l’administration Bush, engagée dans sa « war on terror » en Afghanistan et en Irak, n’est pas franchement réputée pour sa sensibilité aux enjeux climatiques.

Toutefois, pour la première fois de leur histoire, les États-Unis définissent le réchauffement climatique comme une menace à part entière, redoutant de fortes tensions sociales à l’échelle nationale et des crises voire guerres internationales, liées à une possible dégradation des infrastructures et de la santé publique, mais aussi de la production agricole, de l’accès à l’eau et aux différentes sources d’énergie.

Cette prise de conscience trouve sa concrétisation dans l’ouragan Katrina en août 2005. Faute de pouvoir accéder à la Nouvelle-Orléans inondée, l’armée américaine se voit alors contrainte de recourir à une société de mercenaires, Blackwater, pour secourir la ville. Actant son incapacité à assurer la sécurité de ses concitoyens sur son propre territoire, la Défense américaine, traumatisée, entame une profonde remise en question de sa légitimité. Depuis lors, elle n’a eu de cesse d’intégrer les problématiques environnementales à sa stratégie.

Comment la Chine répond-elle aux enjeux climatiques ?

De son côté, la Chine a également su adapter sa géostratégie à l’heure du dérèglement climatique. La stratégie chinoise de « Nouvelles routes de la soie », projet titanesque de développement d’artères de communication ferroviaire et maritime depuis la Chine jusqu’à la Grande-Bretagne et l’Afrique, reflète une certaine prise en compte des enjeux climatiques.

Afin de subvenir aux besoins d’1,5 milliard de Chinois.e.s, le gouvernement de Xi Jinping conçoit en effet les nouvelles routes de la soie comme un ensemble de canaux de ressources irriguant le pays en flux tendu. Cette route n’a donc pas seulement pour but de développer une hégémonie mondiale ou de nouveaux débouchés commerciaux, mais bien davantage de garantir l’approvisionnement de la Chine, et donc sa sécurité intérieure.

De la même manière, si la Chine a amorcé son « grand virage » de 2014 en signant avec Barack Obama un accord ambitieux en matière de pollution, c’est avant tout pour des questions de santé publique. En effet, la pollution y fait plus d’1 million de morts par an, dissuadant bon nombre d’individus de travailler à Pékin et dans de nombreuses métropoles nationales, tout en amputant l’économie chinoise de plus de « 33 milliards d’euros » (267 milliards de Yuan) chaque année. Face à cette crise, le gouvernement chinois, pourtant connu pour son autoritarisme, s’est vu contraint d’écouter la voix de la société civile et de faire de la lutte contre les particules fines une priorité nationale.

Que fait la Russie ?

Parmi les États ayant le mieux compris les enjeux liés au réchauffement climatique se trouve enfin la Russie.

Depuis 2013, les Russes ouvrent une « route maritime du Nord » reliant l’océan Pacifique à l’océan Atlantique, en passant par l’Arctique. Le pays déploie ses brise-glace pour étendre la période de navigation, et réhabilite d’anciens ports et villes sibériennes. Il entend faire de cette route maritime un axe stratégique.

Les armateurs chinois ne sont pas en reste et comptent bien en profiter, en faisant sillonner toujours plus de convois chaque année. Tirer parti de la fonte des glaces pour assurer son approvisionnement et renouveler ses ressources disponibles constituent donc l’une des stratégies des géants que sont la Russie et la Chine.

En effet, les grandes puissances mondiales rêvent du contrôle des eaux arctiques, de ses ressources (potentiellement 22 % des réserves mondiales en pétrole et en gaz naturel), et de sa position stratégique. Lors du forum sur l’Arctique de St Petersbourg, le 9 et 10 avril 2017, la Russie et la Chine ont signé le premier accord de coopération scientifique dans l’ArctiqueIl concerne le développement d’infrastructures scientifiques sino-russes comme le China-Russia Arctic Research Centre dans l’optique du développement d’une « route polaire de la soie », reliant l’Asie à l’Europe, qui facilite les échanges commerciaux. En 2018, 20 millions de tonnes de marchandises ont transité par l’intermédiaire de cette route. La Russie s’attend à ce que ce volume soit au moins quadruplé d’ici 2025

Toutefois, les températures annuelles moyennes augmentent deux fois plus vite sur le territoire russe que dans le reste du monde. En cause la fonte accélérée du pergélisol qui représente 70% du territoire russe. Ainsi, le pays devra faire face à de sérieux défis, notamment des catastrophes naturelles, la détérioration des bâtiments et des infrastructures (routières, côtières, énergétiques, etc.), et des pertes économiques importantes.

Par conséquent, en décembre 2009, la Russie s’est dotée d’une doctrine climatique, précisée en 2013 par un décret présidentiel, qui vise une baisse de 25 % à 30 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990. Présenté comme un effort de réduction, l’objectif marque en réalité une hausse, les émissions russes s’étant effondrées dans les années 1990 avec la chute du régime soviétique.

La Russie semble donc, jusqu’à présent, profiter bien plus du réchauffement climatique que de lutter et anticiper ses effets à moyen et long terme.

Au-delà de la vision manichéenne

Pour autant, cette histoire n’est pas le fait de « bons » et de « méchants ». Il faut dépasser la vision manichéenne, pour reconnaître que tous les États agissent avant tout en stratèges, prenant en compte la pression croissante sur les ressources.

Dès lors, aucun État n’aurait « intérêt au changement climatique », car si celui-ci offre de nouvelles opportunités stratégiques ou économiques (ouverture de nouvelles routes maritimes…), sur le long-terme, les menaces économiques, sanitaires et sociales sont bien réelles.

Photo de bannière. Crédit : Markus Spiske on Unsplash

Vous aimerez aussi