Les Frères musulmans, berceau idéologique du djihadisme

Le corpus idéologique totalitaire des Frères musulmans, mouvement créé en Égypte en 1928 mais aujourd’hui à la tête d’un véritable réseau mondial, a engendré les mouvements djihadistes violents qui sévissent aujourd’hui dans le monde entier. Affaiblis voire pourchassés au Maghreb et en Égypte, évincés par Daech en Syrie, ils se replient aujourd’hui sur leurs avatars occidentaux dont l’un des principaux est l’UOIF, dans une Europe où on les envisage encore souvent comme des « islamistes modérés ».

Écrivain et documentariste passionné d’histoire contemporaine, Michaël Prazan a publié en janvier 2014 son dernier ouvrage, Frères musulmans : enquête sur la dernière idéologie totalitaire. Cette enquête s’intéresse de près à l’idéologie des Frères musulmans, qui s’avère être au fondement même de tous les mouvements terroristes djihadistes, s’attachant à mettre en lumière des éléments occultes tels que les liens de l’organisation avec le nazisme et le communisme soviétique, avec le terrorisme, ou encore le projet de mise en place d’un Califat islamique régional puis mondial par un « jihad offensif ». Les Frères musulmans sont ainsi démasqués comme le dernier mouvement politique à idéologie totalitaire après la chute du fascisme et l’effondrement du communisme soviétique, rompant avec l’image d’un « islam modéré » qu’ils entretiennent auprès des pays occidentaux.

UN MOUVEMENT DE RÉACTION AU COLONIALISME OCCIDENTAL

Issus de la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot de 1916 partagent les restes de l’Empire ottoman en États-nations sous mandats français ou britanniques. La charia, qui régissait tous les territoires du Califat depuis quatorze siècles, est abolie dans les années 1920. L’influence occidentale se fait sentir dans les nouveaux États : principe d’égalité, libération des femmes, autant de principes à l’encontre des valeurs morales traditionnelles qui exaspèrent les franges les plus conservatrices et fondamentalistes de la population. C’est dans ce contexte qu’Hassan el-Banna crée en 1928, dans la ville égyptienne d’Ismaïlia, la Confrérie des Frères musulmans.

Le fondateur, plongé dans une éducation religieuse très stricte, est attiré très tôt par le salafisme, branche fondamentaliste de l’islam qui vénère le mode de vie des salaf, les premiers musulmans contemporains du prophète Mahomet. Hassan el-Banna y voit une solution à tous les maux qu’il observe dans la société égyptienne. Il envisage une stratégie par cercles concentriques : une réformation de l’individu musulman, élargie à la famille, puis à la société, puis à l’État à travers l’application de la charia, et enfin la conquête et l’islamisation de toutes les nations du monde. L’endoctrinement des masses comme la volonté d’expansion internationale constituent les fondements totalitaires de sa doctrine, dans laquelle l’islam dicte tous les aspects de la vie.

L’INFLUENCE DES RÉGIMES TOTALITAIRES

Fruit de son époque, la Confrérie est imprégnée du fascisme ascendant des années 1920 et 1930. Sa structure est plaquée sur celle des ligues et partis fascistes européens : obéissance aveugle au chef, mise en place d’un appareil clandestin et paramilitaire, l’« Appareil secret », financé dans les années 1930 par le parti nazi. Le nazisme apporte au sein de l’islamisme un antisémitisme complotiste, en rupture avec l’islam traditionnel qui traite le judaïsme en minorité religieuse comme les autres. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Grand Mufti de Jérusalem, ami d’el-Banna issu de la même formation idéologique que les Frères musulmans, tisse des liens avec Hitler pour exporter la Shoah en Palestine.

Après la guerre, les régimes fascistes mis en échec, c’est au tour du communisme soviétique d’influencer le mouvement d’Hassan el-Banna. Idéologie révolutionnaire, émancipatrice, anticolonialiste et au grand potentiel mobilisateur, le marxisme-léninisme inspire à l’islamisme l’organisation internationale de son mouvement, ses discours socialisants, son objectif de conquête de la planète et son projet d’instaurer le « meilleur des mondes » sur Terre.

Les Frères musulmans, opposés au régime monarchique en Égypte du roi Farouk soutenu par les Occidentaux, tombent dans la clandestinité et augmentent leur recours à la violence. Hassan el-Banna est assassiné. Sayyid Qutb, intellectuel et idéologue, le remplace comme figure de proue du mouvement. D’abord marxiste et agrarien, Qutb islamise et radicalise sa pensée, notamment sous l’influence de sa haine de la société américaine. Il légitime le « jihad offensif », c’est-à-dire le recours à la violence pour imposer le règne de l’islam, et introduit le concept de jâhilîya dans son œuvre majeure Jalons sur la route de l’islam (1964) selon lequel le monde, et en particulier l’Occident, est dans un état d’ignorance et de perdition préislamique. Le jihad doit alors le remettre « sur la route de l’islam » en imposant le Califat mondial. La lecture de Qutb sera déterminante au sein d’Al-Qaïda, qui se présentera comme une avant-garde révolutionnaire luttant contre les « antimusulmans ».

UN RÉSEAU MONDIAL

Après avoir apporté au sein du nationalisme palestinien un islamisme antisémite, ainsi qu’un renfort idéologique à la Révolution islamique en Iran, les Frères musulmans jouent un rôle déterminant dans la création d’Al-Qaïda. En 1981, le président égyptien Anouar el-Sadate est assassiné pour avoir conclu un accord de paix avec Israël devant la Maison-Blanche. Les responsables sont les mouvements Gamaa al-Islamiya et Al-Jihad, indirectement issus des Frères musulmans censés avoir publiquement renoncé à la violence. L’une des figures d’Al-Jihad, particulièrement remarquée au procès Sadate, est Ayman al-Zawahiri, devenu en 2011 à la mort d’Oussama ben Laden, numéro un d’Al-Qaïda. Il participe au djihad afghan contre l’Union soviétique, soutenu par les États-Unis. C’est dans ce contexte que le membre reconnu de la Confrérie Abdallah Azzam fonde Al-Qaïda. L’organisation bénéficie très vite du soutien, notamment financier, d’Oussama ben Laden, jeune Saoudien membre d’une organisation apparentée aux Frères musulmans en Arabie saoudite, obsédé par les théories de Qutb dont le frère a été son professeur à l’université.

Dans les années 1980, interdits d’activités politiques en Égypte, les Frères musulmans se concentrent sur la création de mouvements apparentés dans les autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, comme le Front islamique de salut en Algérie ou Ennahdha en Tunisie. Michaël Prazan précise dans un entretien accordé en exclusivité au Journal International que le réseau mondial des Frères musulmans recouvre aujourd’hui « plus de quatre-vingt pays », et que celui-ci est complexe et dense. Il s’apparente à une sorte d’Internationale islamiste dont le Bureau de la guidance égyptien serait le « Politburo », malgré des dissensions internes et quelques scissions. Pour Michaël Prazan, la « grande force des Frères musulmans » est la relative autonomie laissée à ses avatars à l’étranger, notamment dans leur organisation interne, malgré un corpus idéologique commun fournissant une « expertise théologique » et des « concepts politiques et programmatiques ».

À l’aube du XXIe siècle, les révolutions arabes de 2011 donnent aux Frères musulmans l’espoir à moitié assumé de réaliser un Califat islamique dans la région. Sous les dictatures arabes, ils ont encadré des associations caritatives et sociales s’occupant des laissés-pour-compte des régimes d’avant 2011. Au travers de ces associations, les Frères ont pu à la fois « se substituer à l’absence de Sécurité sociale », explique Michaël Prazan, et jouer un rôle d’éducation religieuse, leur permettant de ré-islamiser et de clientéliser les populations. Lorsque les révolutions éclatent, les Frères musulmans et leurs avatars apparaissent comme les seuls mouvements de contestation structurés, leur permettant de se greffer aisément aux mouvements d’insurrection.

Ce succès permet aux Frères musulmans de prendre le pouvoir démocratiquement en Égypte et en Tunisie, « mais aussi au Maroc, d’une façon de plus discrète » ajoute Michaël Prazan. Leur pratique du pouvoir se révèle vite antidémocratique et totalisante. En Tunisie, Ennahdha fait chuter l’économie, tente de faire passer des réformes allant dans le sens d’une instauration de la charia, entretient des relations avec les salafistes et des mouvements islamistes violents et tend à pratiquer le parti unique. Mohamed Morsi, Frère musulman au pouvoir en Égypte à partir de juin 2012, étouffe l’indépendance de l’autorité judiciaire et de la presse ainsi que les libertés individuelles, avant de s’attribuer les pleins pouvoirs par décret présidentiel et de s’autoproclamer muezzin. Les régimes fréristes sont opposés à la liberté d’expression, assimilant toute forme d’opposition à un complot dirigé contre eux. En juillet 2013, Morsi est alors renversé par un coup d’État militaire avec le soutien de la majorité de la population. Les Frères musulmans retombent alors dans la clandestinité et la violence civile. Leurs homologues étrangers, notamment Ennahdha et le Hamas, en sortent profondément fragilisés.

LES FRÈRES MUSULMANS ET DAECH : OBJECTIFS COMMUNS, STRATÉGIES DIVERGENTES

Confortés par leurs succès en Égypte et en Tunisie, les Frères musulmans « pensaient que la Syrie allait leur tomber très facilement entre les mains » au moment de l’insurrection contre Bachar el-Assad, raconte Michaël Prazan. L’implantation de Daech en Syrie les prend de court, et ils se retrouvent rapidement évincés de la région. « Les Frères musulmans n’aiment pas quand leurs créatures leur passent devant et prennent le pouvoir », analyse Michaël Prazan : Daech, poursuivant pourtant les mêmes objectifs que la Confrérie, « dessert la cause de l’islam » pour les Frères, à cause de sa stratégie divergente. Alors que « le lien avec Al-Qaïda est beaucoup plus profond », plus organique, Daech est surtout lié aux Frères musulmans par le corpus idéologique qu’ils partagent.

La référence aux « programmes politiques » d’el-Banna et Qutb amène une « gestion de l’État » dictée par le fondamentalisme islamique sur les territoires contrôlés par Daech.« L’islam est un système juridique », rappelle Michaël Prazan, et Daech « l’applique à la lettre », en s’appuyant à la fois sur le Coran et sur des textes d’interprétation « écrits à une époque moyenâgeuse, très violente ». Daech applique cette « vision très particulière » de l’islam, sans contextualisation, à l’instar d’une infime minorité d’États dans le monde, à savoir l’Arabie saoudite, et dans une moindre mesure d’autres États du Golfe.

Où se situe alors le salafisme parmi ces courants divergents ? Michaël Prazan affirme : « les objectifs sont les mêmes, les corpus sont les mêmes », avec el-Banna et Qutb comme références majeures. Les Frères musulmans et les salafistes ont eux-mêmes des difficultés à expliquer ce qui les oppose, à part la stratégie utilisée, les salafistes utilisant le prêche et les Frères musulmans la politique, dans un même objectif : la conversion. Pour l’écrivain, la différence majeure réside dans la temporalité : alors que les Frères musulmans s’inscrivent dans un temps très long, envisageant l’islamisation du monde et l’établissement d’un Califat mondial comme des horizons lointains, les salafistes sont « beaucoup plus pressés ». « La stratégie de Daech est beaucoup plus frériste » que celle d’Al-Qaïda, ajoute t-il, l’organisation terroriste dirigée par Abou Bakr al-Baghdadi visant d’abord la conquête d’un territoire qui correspond à celui d’avant les accords Sykes-Picot.

L’UOIF, AVATAR FRANÇAIS DES FRÈRES MUSULMANS

Considérablement affaiblis sur les territoires de l’ancien Califat, les Frères musulmans « ont sécurisé un certain nombre de bastions qui ne sont pas leurs bastions de prédilection, principalement à l’extérieur du monde arabe et notamment en Europe », explique Michaël Prazan. Le mouvement pratique un « double langage » qui se révèle assez efficace, tenant des discours beaucoup plus violents dans le monde arabe qu’en Occident, et laissant plus d’autonomie à ses créatures occidentales. La création du réseau européen remonte à la fin des années 1950 lorsque Saïd Ramadan, beau-fils d’Hassan el-Banna et père de l’islamologue Tariq Ramadan, est chargé par la CIA d’organiser la construction de la première mosquée frériste d’Europe à Munich, les services secrets américains pensant que les musulmans pourraient devenir une « cinquième colonne » en Europe de l’Est et ainsi fragiliser l’Union soviétique.

À partir de là se construit un réseau qui se matérialise dans l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE) dans les années 1990, à l’origine notamment de la création de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). L’UOIF est ainsi liée aux Frères musulmans par un « lien organique, assumé, revendiqué ».

L’UOIF, dominante au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM), se veut aujourd’hui la principale organisation de représentation de l’islam de France. En effet, lorsque Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur a cherché entre 2005 et 2007 à organiser la représentation de l’islam de France, il s’est adressé à la structure qui paraissait la plus organisée, l’UOIF, restée depuis l’ « interlocuteur privilégié » des pouvoirs publics. L’attention de l’opinion publique a commencé à être attirée sur l’UOIF à partir de 2012, lorsque les prêcheurs les plus haineux, invités chaque année à la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF) organisée par l’UOIF au Bourget, ont commencé à être refoulés du territoire français. Dans une tribune publiée dans Le Monde le 23 novembre, Michaël Prazan appelle l’UOIF, notamment chargée de la formation des imams de France, à réformer sa théologie, toujours fondée sur l’idéologie totalitaire des Frères musulmans.

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