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Les Maalouf, le Liban et la trompette orientale

On connaissait l’oncle, Amin Maalouf, écrivain franco-libanais connu et reconnu, récemment élu à l’Académie française, on connait maintenant le neveu, Ibrahim Maalouf, maître dans l’art de ce qu’il est de coutume d’appeler « trompette orientale ». Focus sur une famille du « pays du cèdre » pas comme les autres.

Àl’origine de la « trompette orientale », il y a le père, Nassim Maalouf. Issu d’une famille de paysans des montagnes libanaises, il part étudier la musique orientale à Beyrouth, la capitale. Alors qu’il pratique la trompette au sein d’ensembles de musique classique arabe, il se rend compte que certains morceaux ne sont pas adaptés aux sonorités occidentales d’une trompette standard. À 23 ans, il part pour Paris où il suit des cours au conservatoire avec le grand Maurice André. Là, il collabore durant deux années avec les facteurs de cuivre Selmer afin de concevoir une trompette qui puisse s’adapter aux spécificités de la musique orientale. Ainsi naît une trompette à quatre pistons, dite « à quart de tons », très utilisés dans la musique arabe.

DU PÈRE AU FILS, UNE HISTOIRE DE TRANSMISSION

Rapidement, Nassim perfectionne sa maîtrise de cette trompette orientale, adoptant un son clair, net, dont les trémolos peuvent parfois rappeler la sonorité de la zurna, sorte de bombarde très présente en Afrique du Nord. En 1980 naît Ibrahim, de l’union de Nassim avec la pianiste Nada Maalouf. Dès l’âge de 7 ans, Ibrahim est formé à la trompette par son père, lui apprenant à la fois les techniques classiques, contemporaine, l’improvisation et bien évidemment la musique arabe. À la fin de l’adolescence, alors qu’il se destine à des études scientifiques, il plaque tout et intègre le conservatoire national de Paris. Après avoir écumé les scènes de concert du monde entier avec son père, avoir remporté des dizaines de prix lors de concours internationaux, il devient professeur de trompette au conservatoire d’Aubervilliers, en banlieue parisienne, à partir de 2006.

IBRAHIM, L’ÉLECTRON LIBRE

Aujourd’hui, Ibrahim Maalouf est au fait de sa gloire, venant d’être désigné artiste de l’année aux dernières « Victoires du Jazz ». L’alchimie de sa musique est sans doute à chercher dans un métissage riche des techniques de la trompette orientale enseignée par son père, auquel il faut rajouter de multiples collaborations avec des artistes de variété française tels Matthieu Chedid, Arthur H, Jeanne Cherhal ou encore Vincent Delerm.

Cette liberté a un prix: Nassim ne comprend pas le tournant pris par son fils. Dans un entretien donné au magazine Mondomix en octobre 2011, Ibrahim décrivait ainsi la relation entretenue avec son père: « Pourquoi ce rejet? Il faudrait lui demander, je ne suis plus en contact avec lui depuis un moment. Je suppose qu’il ne supporte pas que je me sois éloigné de ce qu’il faisait, des fondements de la tradition ». 

LA MUSIQUE, UNE THÉRAPIE

Face aux difficultés relationnelles qu’il entretient avec son père, Ibrahim conçoit la musique comme un moyen d’exprimer ses émotions, comme d’autres pourraient s’allonger sur le divan d’un psychanalyste. En attestent ses trois premiers albums, DiasporasDiachronism et Diagnostic qui constituent chacun l’illustration d’un rapport familial particulier. « AvecDiasporas (2007), je faisais sortir quelque chose que j’avais en moi depuis des années. Le second, Diachronism (2009), était un album de recherches, un point d’interrogation. Avec Diagnostic, je règle les contentieux avec moi-même. Ma psychothérapie est terminée, je ne dois plus rien à personne » confiait encore Ibrahim à Mondomix.

LE PARTAGE, UN LEITMOTIV

Avec sa fonction extériorisante, la musique est aussi pour Ibrahim Maalouf une affaire de partage. En 2001, lorsque le monde a les yeux braqués sur New York et ses tours jumelles, il fait la rencontre du violoncelliste Vincent Ségal, musicien multiforme, à l’aise tout autant dans le classique que dans le hip-hop. Ce dernier lui fait comprendre que la musique peut être autre chose qu’une succession de concours internationaux. Le partage, c’est aussi sa rencontre avec la chanteuse Lhasa, morte en 2010, elle qui lui propose une totale liberté sur le titre Anywhere on this Road de son deuxième album The Living Road et lui fait aimer l’improvisation.

Actuellement en préparation d’un nouvel album et de plusieurs bandes originales de films, Ibrahim Maalouf prouve que la trompette orientale a sans doute encore de beaux jours devant elle. Avec son dernier album, Wind, le trompettiste franco-libanais démocratise le jazz, autrefois réservé à une élite. Les mélomanes le lui en sont reconnaissants.

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