Les Verts en Allemagne: décryptage d’un succès inouï

Avec 20,5% des voix aux élections européennes, les Verts ont marqué un succès historique en Allemagne. Expression des préoccupations des jeunes électeurs pour le climat et leur avenir, le résultat des élections démontre aussi des clivages divers au sein de l’Allemagne et de l’Europe.

Le climat, un facteur de bouleversement politique

En Allemagne, les Verts sont de bonne humeur. Pour la première fois de son histoire, le parti « Bündnis 90/Die Grünen » (Alliance 90/Les Verts) est arrivé en deuxième lors d’un scrutin tenu au niveau national. Avec 20,5% des voix – presque deux fois plus qu’aux élections européennes de 2014 – il a dépassé la SPD: le parti travailliste qui règne aux côtés de la CDU d’Angela Merkel n’a totalisé que 15,8% des voix, deux fois moins qu’en 2014. Le parti chrétien-démocrate de la chancelière allemande s’est maintenu à la tête des résultats, quoique de justesse, avec 22,6% des voix. En cause de ces bouleversements: une préoccupation sans précédent des électeurs pour le climat. Le sujet, longtemps trop absent des débats politiques, est devenu une réelle source d’inquiétude pour nombreux Allemands – devant la sécurité sociale, la paix et la migration, selon un sondage d’Infratest Dimap présenté par le journal Handelsblatt.

L’engagement écologiste en Allemagne: une dynamique actuelle et historique

Ainsi, le succès des Verts en Allemagne s’inscrit dans une dynamique de mobilisation pour la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique de plus en plus forte. Les manifestations massives des jeunes lors des “Fridays for Future” – boycotts des cours organisés depuis des mois et partout dans le monde pour protester contre l’inertie politique vis-à-vis les risques d’un dérèglement climatique – ont porté la thématique à l’attention de tous. Une thématique dont les Verts semblent aujourd’hui être le représentant le plus crédible en Allemagne.

Le “Bündnis 90/Die Grünen” est effectivement le fruit d’une longue histoire de mobilisations issues de tous les milieux de la société: Ce sont des mouvements d’opposition radicale, de protestation estudiantine et de mobilisation pour l’environnement, la paix et les droits des femmes des années 1960/70 qui, en 1980, vont se rassembler sous la forme d’un parti officiel. Après la réunification des deux Allemagnes en 1990, les “Verts” de l’Ouest et son équivalent de l’Est, le “Bündnis 90”, se réuniront en 1993. Parti de l’opposition depuis ses débuts, les Verts semblent aujourd’hui comme une réelle alternative aux partis établis – surtout pour les électeurs les plus jeunes.

Le succès des Verts: Signe de clivages intergénérationnelles…

Les Verts, en effet, doivent leur succès historique aux élections européennes aux jeunes: parmi les moins 30 ans, le parti a cueilli 33% des voix, contre seulement 9% parmi les plus 70 ans. Le clivage entre les générations est net. Tandis que presque la moitié des retraités apportait son soutien à la CDU au pouvoir, les jeunes générations ont exprimé leur frustration vis-à-vis les partis traditionnels. Le sentiment de ne pas être entendu par les gouvernants avait trouvé une expression éclatante avec la vidéo de Rezo, un jeune activiste sur YouTube, publiée quelques jours avant les élections européennes. Sous le titre provocateur “La Destruction de la CDU”, le jeune homme avait critiqué les pratiques des deux principaux partis au pouvoir depuis des décennies, alertant sur les risques majeurs d’un désintérêt politique pour le climat.

Dans sa vidéo, Rezo avait ensuite ouvertement appelé la jeunesse à ne pas voter pour la CDU, la SPD, et le parti de l’extrême-droite, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), parti qui nie l’influence humaine sur le changement climatique tout court. Avec plusieurs millions de vues en quelques jours, la vidéo a suscité une vive controverse en Allemagne. Son influence réelle sur le résultat des élections ne peut être mesurée. Néanmoins, la nouvelle cheffe de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer (surnommée AKK), a réagi en critiquant les influenceurs sur YouTube et en proposant de réguler le site en amont des élections. Pour nombreux jeunes, sa réaction n’a fait qu’accentuer le sentiment que les partis traditionnels ne respectent pas la jeunesse du pays et ne sont pas en mesure de s’adapter aux réalités d’une génération qui s’informe et exprime à travers les médiums digitaux.

… géographiques et structurelles

Le clivage intergénérationnel – que le succès des Verts aux élections européennes à donc bien illustré – n’est cependant pas le seul point de rupture en Allemagne. Le bon résultat des Verts se fait sur fond d’un clivage entre les mondes urbain et rural ainsi qu’entre l’ancien ‘Ouest’ et ‘Est’ de la république. Le parti a recueilli ses meilleurs scores dans les grandes villes et métropoles allemandes – gage de milieux jeunes, académiques et aisés où un mode de vie sain et l’intérêt pour le développement durable sont en vogue. Avec deux exceptions: les villes de Leipzig et Dresden, seules métropoles dans l’Est du pays.

Presque 30 ans après la réunification de l’Allemagne, le clivage Est-Ouest est toujours d’actualité. Moins performant sur le plan économique, ‘l’Est’ est aussi le fief de l’extrême-droite allemande. Dans deux régions de l’Est, le parti a pris la tête des résultats avec jusqu’à 25% des voix. Cela s’explique par des préoccupations divergentes: Dans l’Ouest, on constate un fort intérêt pour les questions climatiques ainsi qu’un plus grand esprit d’ouverture sur le sujet de l’immigration – tous deux représentés par un parti vert libéral et pro-européen. Dans l’Est de l’Allemagne, resté plus rural et industriel – 7 territoires d’exploitation minière de charbon sur 10 se trouvent dans les régions de l’Est – l’AfD attire les sceptiques du changement climatique ainsi que les opposants à l’Union européen et une politique d’asyle libérale.

La “vague verte” – un phénomène allemand?

Avec 21 représentants au nouveau Parlement européen, les Verts allemands vont constituer presque un tiers du groupe ALE (Alliance Libre Européenne) qui a obtenu 69 sièges aux élections européennes. Excellent résultat pour le parti allemand, la “vague verte” reste alors un phénomène relativement modeste au niveau européen. C’est surtout dans les Etats membres de l’Ouest et du Nord que les Verts ont gagné des voix. Dans l’Est et le Sud, par contre, ils se sont avérés beaucoup moins importants. Selon Milan Nic, chercheur au Centre Robert Bosch pour l’Europe de l’Est et Centrale, la Russie et l’Asie Centrale, cité dans un article du journal allemand jetzt, cette divergence tient à la différence structurelle entre l’Est et l’Ouest du Continent.

Dans l’Est, plus industriel, moins urbanisé, et plus rural que le reste du Vieux Continent de par son histoire, les questions de l’environnement et du climat seraient de nature secondaire par rapport à d’autres enjeux. La maîtrise des transformations politiques et économiques majeures qui ont suivi l’effritement de l’URSS primerait sur le développement de trends politiques comme la mobilisation pour le climat – une mobilisation dans laquelle les Verts allemands, on l’a vu, disposent de plus d’un demi-siècle d’expérience. Malgré ces divergences, les thématiques vertes sont loin d’être absentes du paysage politique pan-européen. Si elles ne sont pas partout représentées par un fort parti écologiste, elles sont devenues un enjeu incontournable pour tous les acteurs au niveau européen, indépendamment de leur affiliation politique.

Les Verts: une alternative au pouvoir?

En Allemagne, donc, le succès des Verts exprime bien plus qu’une préoccupation pour le climat, thématique reprise par tous les partis, à l’exception de l’extrême-droite. Ce succès inouï illustre surtout le mécontentement d’une partie croissante de la population avec les grands partis traditionnellement au pouvoir. Ainsi, la réussite des Verts s’est accompagnée d’une crise majeure pour la SPD qui pourrait bien se transformer en crise gouvernementale. Le parti centre-gauchiste a vécu deux cuisants échecs le 26 mai dernier – aux élections européennes, où il s’est fait dépasser par les Verts, et aux élections municipales dans la région de Bremen, fief historique de la SPD, lors desquelles il a perdu sa position à la CDU.

Paire de claques pour le parti dont la cheffe, Andrea Nahles, a annoncé sa démission une semaine après les scrutins dans le désordre et la réprobation générale. Avec cette démission, la grande coalition qui règne l’Allemagne de plutôt mauvaise grâce depuis 2017 a perdu une de ses principales partisanes du côté SPD. Pour nombreux observateurs, la coalition risque alors de se briser avant même le mi-temps de son mandat – suscitant des vives interrogations sur la suite de l’actuel gouvernement. Propulsés sur l’avant de la scène à l’occasion du scrutin européen, les Verts doivent maintenant montrer s’ils ont les capacités nécessaires pour se positionner en vraie alternative au pouvoir en Allemagne.

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