L’espace social européen : réalité ou utopie ?

Dans le contexte d’un débat politique européen centré sur une confrontation des intérêts nationaux, les politologues Cédric Hugrée, Étienne Penissat et Alexis Spire tentent de démontrer l’existence d’une sphère sociale européenne à travers leur ouvrage Les classes sociales en Europe: Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent. Analyse.

Une politique européenne fondée sur le benchmarking

L’unité est une notion qui a bien souvent fait défaut à l’Europe. Marquée par une histoire commune mais également conflictuelle, certaines blessures du passé ne se sont toujours pas refermées et certaines rancœurs subsistent. Lors de période de crise, cette rancœur est d’autant plus présente et se manifeste notamment par une montée en puissance des mouvements nationalistes et extrémistes. Cette ouverture au monde et cet intérêt pour ce qui nous parait être différent laisse donc place au recroquevillement et à la peur de l’autre. Les différences culturelles, historiques et religieuses qui font parfois la force de l’Europe se transforment finalement en handicap dans la création d’une politique commune qui a pour but d’améliorer les conditions de vie de chaque citoyen européen.

C’est ainsi qu’aujourd’hui la politique européenne ne se base plus sur une construction commune, mais plutôt sur une lutte perpétuelle entre différentes idéologies présentes en Europe. La logique n’est donc plus de savoir comment procéder afin de faire cohabiter ces idéologies, mais plutôt de savoir laquelle d’entre elle en ressortira vainqueur. C’est cette logique qui entraine ce fameux « benchmarking » européen, qui consiste à faire une étude comparative entre les pays européens afin de faire ressortir les « bon pays » des « mauvais pays ». Le taux de chômage par exemple, est souvent utilisé comme un point de comparaison entre les pays européens. Ce qui témoigne d’une Europe inscrite d’avantage dans une logique de concurrence plutôt que de coopération.

C’est en réponse à cette logique que Cédric Hugrée, Étienne Penissat et Alexis Spire tentent de nous montrer qu’il existe toujours des solutions au niveau européen afin de répondre aux difficultés des citoyens. Leur volonté est notamment de rendre visible certaines inégalités qui ne l’étaient pas jusque-là. Des inégalités communes à toute une partie des citoyens en Europe et qui témoignerait d’un réel espace social européen. L’ouvrage, caractérisé par un ton fortement militant, plaide finalement pour la recherche de réponses au niveau européen afin de lutter contre ces inégalités. Une visons novatrice et originale, qui n’a encore jamais été proposée ni étudiée.

La division de l’espace européen en trois classes sociales

Une question ici se pose: Peut-on considérer que les inégalités sociales s’arrêtent aux frontières nationales? Pour y répondre, les trois sociologues du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) nous montrent la convergence de certaines inégalités sociales entre les différents pays européens.

Pour ce faire, les trois chercheurs ont utilisé des données statistiques européennes sur les conditions de vie et de revenu (EU-SILC), sur la formation des adultes (EEA) et sur les conditions de travail (EWCS) des trente catégorie socio-professionnelle relevées par la nomenclature Eseg (European Socio-economic Groups). Une fois ces données combinées dans un graphique, les auteurs ont pu identifier trois grandes classes au sein de l’espace social européen: les classes populaires, moyennes et supérieures (ci-dessous).

Des convergences notoires entre classes sociales européennes…

On note finalement de fortes convergences entre individus de la même classe sociale européenne. Si l’on prend l’exemple de l’exposition au chômage et à la précarité, 3% des cadres supérieurs européens en sont touchés contre 14% pour les ouvriers européens. Or, selon le découpage de l’espace social fait précédemment, les cadres appartiennent à la classe supérieure tandis que les ouvriers sont membres de la classe populaire. Ces convergences permettent ainsi de soulever des inégalités qui ont une réelle caractéristique européenne et qui n’ont pourtant jamais été soulevé au niveau européen. Pourtant, on pourrait en déduire que s’il existe un réel espace social européen, des dispositions européennes doivent pouvoir être mises en œuvres afin de réduire ces inégalités.

… qui restent à nuancer

Néanmoins, il ne faut pas oublier que le type d’activité est assez différencié selon les zones de l’Europe, ce qui engendre une inégalité de proportion des classes sociales européennes, surtout entre les pays du sud-ouest et du nord-est. La carte ci-dessous permet de souligner cette division concernant la proportion des classes populaires en Europe. Ainsi, la proportion des classes populaires en Roumanie est supérieure à la moyenne européenne tandis que celle de la Norvège est inférieure à cette moyenne. Pour illustrer ce phénomène, on peut relever que seulement 43% des roumains appartenant à la classe populaire européenne ont la possibilité d’avoir une voiture contre 90% pour les français de cette même classe. Les frontières ne sont donc pas pour autant à mettre de côté. Il existe toujours cette forte inégalité entre les pays de l’Europe.

Un nouvel élan pour l’Europe?

Les auteurs soulignent également à plusieurs reprises le manque de précision des outils à leurs dispositions afin de procéder à leur étude. C’est ainsi que, par exemple, au cours de leur recherche, seul les actifs ont pu être pris en compte puisque aucune donnée européenne ne s’attarde sur les chômeurs et les retraités. Ce manque de données au niveau européen est un réel frein à l’élaboration d’une recherche sociologique approfondie.

Néanmoins, ce travail de recherche vise à soulever dans un premier temps des questions simples qui n’ont pourtant jamais été évoquées dans les débats sur l’Europe : quelles sont les inégalités de classe en matière de pénibilité physique au travail, de chômage et de précarité, d’accès à la santé, de pratiques culturelles etc.. Ce travail exprime finalement la volonté d’apporter une première vision des classes sociales européennes en militant notamment pour un approfondissement des enquêtes au niveau européen afin d’avoir plus de matière pour de futures recherches.

Il faut donc davantage voir cet ouvrage comme une porte d’entrée, un moyen d’encourager et de donner un élan à la vision d’un espace social européen, plutôt qu’une réelle réponse aux inégalités sociales en Europe.

Le développement de cette action sociale européenne à la veille des élections européennes peut être l’opportunité de donner un nouveau souffle à une Europe fatiguée et usée par un système qui ne marche plus depuis déjà plusieurs années.

Photo de bannière. Crédits : Charles Clegg.

Vous aimerez aussi