Exposition : l’homosexualité durant l’ère soviétique

Jaanus Samma, artiste estonien de 36 ans, a exposé son travail « Not Suitable For Work. A Chairman’s Tale » du 9 février 2018 au 24 mars 2019 au sein de la collection « There and back again » du Kiasma, le musée d’art contemporain d’Helsinki, qui met en lumière des artistes de la région balte. Cette œuvre retrace l’histoire d’un citoyen estonien qui, durant la période soviétique, s’est vu accusé d’actes homosexuels.

Une histoire méconnue

Les recherches académiques sur les communautés homosexuelles d’Europe de l’Est sont peu répandues, surtout en ce qui concerne la période soviétique. Pourtant, c’est un pan important de l’histoire qui permet de comprendre les enjeux actuels liés aux communautés LGBT dans les pays de l’Est, et, particulièrement, en Russie.

À la suite de la révolution bolchévique de 1917, l’interdiction de la sodomie avait été abrogée en raison d’un vide pénal. Mais lorsque Staline prend le pouvoir en 1928, il déclare quelques années plus tard, en 1934, l’homosexualité illégale parmi l’intégralité des républiques soviétiques. L’orientation est alors effectivement considérée comme anti-prolétaire. Elle irait à l’encontre de la reproduction de la société. Les relations homosexuelles consentantes sont sanctionnées à la hauteur de peines allant de trois à cinq ans tandis que les relations sexuelles forcées, comprenant l’utilisation de la violence physique ou l’exploitation de la vulnérabilité du partenaire, sont punies de cinq à huit ans de prison. La plupart des accusés sont envoyés dans les Goulags ou dans des colonies de travaux forcés.

L’ère Kroutchev et les politiques de déstalinisation (1953-1964) abaissent les peines, pénalisant de moins de trois ans une relation consentie et de moins de cinq ans les relation sexuelles imposées par la violence. Toutefois, l’usage de méthodes policières et les poursuites judiciaires pour traquer les homosexuels s’intensifient dans les lieux publics, ce qui rend difficile pour la communauté homosexuelle de se réunir. C’est que le démantèlement des Goulags fait redouter aux autorités la profusion de relations homosexuelles dans la société. Cette traque impose aux personnes homosexuelles de se retrouver en secret, le plus souvent le soir ou la nuit dans des parcs, toilettes ou bains publics. Ainsi de 1961 à 1981, 14 695 hommes en Russie et 7 468 dans le reste de l’URSS ont été pénalisés en raison de leur orientation sexuelle.

Une oeuvre pour donner vie à des dossiers et des chiffres

Jaanus Samma a décidé au travers son oeuvre « Not Suitable For Work. A Chairman’s Tale », littéralement « Inapproprié pour le travail. Le récit d’un chef de kolkhoze » de se plonger sur un cas estonien des années 1960. Le sigle NSFW (Not Suitable For Work) que l’artiste utilise dans son titre est fréquemment employé sur le web pour désigner des contenus à caractère sexuel, violent ou offensant qui ne sont pas destinés à tout public. Ainsi, Jaanus Samma pointe peut-être ici le tabou autour de l’homosexualité sous le régime soviétique, un tabou encore, aujourd’hui, bien vivant au sein de nos sociétés.

Intéressé par la perception de l’homosexualité à cette époque, il décrit son travail d’investigation: « J’ai commencé par interviewer des témoins sur des faits basiques comme les lieux de sortie de la communauté gay et les procédures de criminalisation. Ils ont naturellement évoqué le cas d’un chef de kolkhoze, et je me suis directement intéressé à cette histoire lorsque je me suis plongé dans cette affaire judiciaire au matériel abondant », Jaanus Samma fait référence ici au cas de Juhan Ojaste en 1966.

Juhan Ojaste était un chef de kolkhoze vivant dans l’Estonie rurale. En 1966, il est déchu de son statut de chef et est expulsé du parti communiste à la suite d’un procès l’impliquant dans des actes homosexuels. Son accusation a généré une investigation hors du commun rassemblant 167 documents constitués d’interrogations, de poursuites judiciaires et de revues médicales et psychiatriques. Après ces deux années d’investigation, il a été condamné à 18 mois de travaux forcés.

Ce procès a eu pour lui des conséquences graves: la perte de son travail et de son statut social qui l’ont condamné à une vie d’errance durant laquelle il ne se verra confier que du travail médiocre. Il fut assassiné en 1990 par un ancien prostitué, seulement trois ans avant la décriminilisation de l’homosexualité. Avec l’exposition, on entre un peu plus dans l’intimité de ce récit. Une vidéo et un étalage d’objets ayant servi de pièces à conviction nous plonge au coeur du dossier judiciaire. La vidéo s’appuie sur le procès et, comme l’explique Jaanus Samma : « C’était un choix de relater sur un ton neutre les différentes étapes du processus judiciaire pour montrer comment les faits sont décrits dans le procès: “je portais cela, j’étais dans cette position…etc ». La vidéo parcourt l’affaire de la reconstitution des actes homosexuels à l’examination médicale des parties génitales de Juhan Ojaste. On assiste, lors de la vidéo, à la déshumanisation de l’accusé, contraint de se soumettre à un panel de tests censés révéler toute anormalité.

Photo 1 : Jaanus Samma

A Chairman’s Tale. Trial 1

Pigment print

2015

Courtesy of the Artist and Temnikova & Kasela Gallery

 

Quant à l’exposition des pièces à convictions, on se retrouve plonger dans l’enquête, parmi un gant, un chapeau, de la vaseline, des pièces de monnaies qui ont servi l’accusé à payer un partenaire sexuel ou encore les outils médicaux ayant servi à la revue médicale.

Photo 2 : Reimo Võsa-Tangsoo

A Chairman’s Tale

Chairman’s props

2015

Venice Exhibition

 

Une mise en lumière artistique et historique

Durant l’ère soviétique, les documents étaient secrètement gardés par le régime et la plupart des affaires judiciaires ne font état que de sentences et de chiffres comme le précise l’artiste: « Ce qui a été difficile c’est qu’on ne connaît pas le récit derrière les chiffres et les sentences, mais on a surtout un tableau général de l’affaire ». Ainsi l’oeuvre de Jaanus Samma nous permet de mettre en lumière une histoire plus personnelle qui ne peut être révélée que par le travail artistique.

Photo 3 : Jaanus Samma

A Chairman’s Tale. 3.50

Pigment print

2015

Courtesy of the Artist and Temnikova & Kasela Gallery

 

Toutefois, même s’il ne se considère pas comme un activiste, Jaanus Samma confie : « La différence entre mon travail et celui de la recherche académique est la liberté que j’ai face à l’interprétation. Par exemple, les vidéos ne sont pas des documentaires mais un travail artistique, elles racontent une histoire même si elles tirent leur substance de l’affaire judiciaire. Dans la partie de la vidéo qui se focalise sur l’examination médicale, j’ai décidé que le pénis du personnage incarnant Juhan Ojaste serait peint en noir car, ici, pour moi, le noir symbolise la culpabilité. Je ne me considère pas comme un activiste mais comme un artiste, toutefois je suis très heureux que mon travail intéresse des gens à ce sujet car peu de travaux historiques ou artistiques sont produits sur ce thème. Il a inspiré quelques historiens et je partage mes recherches avec eux lors de conférences ».


Pour aller plus loin

  • Schluter, D. (2019). Gay life in the former USSR: Fraternity without community. Routledge.
  • Healey, D. (2017). Russian Homophobia from Stalin to Sochi. Bloomsbury Publishing.

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