Liban : L’État de droit verra-t-il le jour ?

Le 3 août dernier, la démission du ministre des Affaires étrangères, Nassif Hitti, a accentué la crise institutionnelle que déplore le Liban. Depuis plusieurs années, le pays « se transforme en État failli » selon lui. L’ancien chef de la diplomatie révèle l’absence de volonté du gouvernement de mener des réformes structurelles dans les organes étatiques. Il explique que « pour la construction de l’État, il faut (…) une culture des institutions, une souveraineté de l’État de droit ». Par la suite, l’incendie du 4 août dans le port de Beyrouth a motivé le peuple libanais à se révolter et demander la démission des dirigeants politiques. Depuis les manifestations d’automne 2019, le peuple est dans la rue et dénonce la corruption des instances politiques. Pour sortir de la crise économique, le pays aurait besoin d’importantes réformes structurelles. Celles-ci sont paralysées aujourd’hui par l’influence des parti religieux, qui bloquent toute prise de décision.

Le système libanais est fondé sur une cogestion communautaire. Il y a un poids indiscutable de l’appartenance religieuse dans la vie politique libanaise. Chaque communauté religieuse a sa propre milice, ses propres personnalités politiques. « Ce qu’on appelle l’État libanais est en effet une fiction, du fait qu’il est incapable de mettre en œuvre la moindre politique publique, de défendre ses frontières et, plus généralement, d’affirmer son autorité sur son territoire ». Cependant, depuis plusieurs années, le Hezbollah l’emporte largement sur toutes les autres communautés, et dicte sa politique aux dirigeants libanais.

« Ce qu’on appelle l’État libanais est une fiction »

A la suite des manifestations de l’automne 2019, le Président Aoun avait tenté d’apaiser les colères du peuple libanais. Il avait « affirmé sa volonté d’engager le pays dans la voie de la déconfessionnalisation des institutions politiques ». Pour autant, le gouvernement de l’époque n’avait pris aucune mesure de sanction contre la corruption de la classe politique. La seule réaction fut la démission du Premier ministre Hariri, pour laisser la place à Hassan Diab, soutenu par le Hezbollah. Aujourd’hui encore, le Hezbollah est impliqué dans la composition du nouveau gouvernement de Saad Hariri, Premier ministre pourtant sunnite. Le Hezbollah a d’abord exigé que le ministre des Finances soit chiite. Une fois la réclamation acceptée, il a ensuite demandé à désigner lui-même le candidat. C’est un « privilège qui n’est accordé à aucune autre composante politique du pays ».

De même, le système judiciaire devrait, dans un État de droit, être indépendant. Au Liban, le journal L’Orient-Le Jour parle d’une « instrumentalisation de la justice pour servir les dessins politiques du Hezbollah ». En ce sens, une décision liberticide datant du 27 juin dernier illustre l’atteinte aux fondements de l’État de droit. Le juge avait interdit aux médias d’interviewer la diplomate américaine Dorothy Shea parce qu’elle avait publiquement critiqué le Hezbollah. Cette décision démontre d’un côté la limitation de la liberté d’expression, et d’un autre côté la perturbation de l’indépendance du système judiciaire, l’influence du parti religieux étant présente jusqu’au sein de ce dernier. C’est un obstacle de plus à la « souveraineté de l’État de droit » pour reprendre la formule de Nassif Hitti.

Un plan de réformes à la française ou un financement chinois ?

Les chefs d’Etat chinois et français, Xi Jingping et Emmanuel Macron

Face aux difficultés du Liban à sortir de la crise, les pays étrangers viennent apporter des solutions à ce pays en faillite. En première ligne, le Président Macron s’est montré extrêmement attentif à la cause libanaise depuis les explosions du 4 août. Dans une conférence de presse très attendue, le Président français a ouvertement dénoncé la corruption libanaise. Il parle ainsi de « trahison collective » de la classe politique. Le Président Macron est alors accueilli par une partie du peuple libanais comme un sauveur. En effet, « la visite de Macron n’était pas une visite ordinaire d’un président ordinaire dans un pays normal : Macron s’est retrouvé président d’un peuple sans président, gouvernement, députés ou République ». Il a alors proposé au peuple libanais un important plan de réformes institutionnelles fondé sur les valeurs de l’État de droit.

Pour autant, les déclarations du président français ne font pas l’unanimité. Une femme de la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, a déclaré que « la solution à l’impasse, c’est que le Hezbollah prenne le pouvoir ». Selon elle, « le Hezbollah a toujours pris la défense de ceux qui souffraient, quelles que soient leurs appartenances ». Cette partie chiite de la population libanaise semble plutôt s’intéresser à une autre option étrangère, l’aide de la Chine. C’est en ce sens que le secrétaire général du Hezbollah appelle à « rejeter l’Occident et à se diriger plus à l’Est ». Le journal Al-Akhbar demande alors : « Qu’attend-on pour demander l’aide de la Chine pour la reconstruction ? ».

Covid-19 : La redistribution des cartes au Liban

Les Occidentaux sont aujourd’hui paralysés par la crise sanitaire, cela laisse donc une ouverture aux Chinois pour s’implanter au Liban. Dans le cadre des Routes de la soie ils cherchent à s’implanter dans plusieurs ports méditerranéens, celui de Beyrouth pourrait les intéresser. L’intérêt que représenterait l’option chinoise est considérable pour les dirigeants chiites. La Chine redresserait économiquement le pays, sans imposer ses plans de réformes institutionnelles contrairement au Président Macron.

Néanmoins, les conséquences de la pandémie actuelle vont redistribuer les cartes des relations internationales. Nous verrons alors si le Liban penche plutôt du côté de l’option démocratique française ou de l’option économique chinoise. Nous verrons alors si le Liban arrive à sortir de la corruption et construire l’État de droit.

 

Sources images :

@martenbjork

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