L’illusion d’un « moment européen »

C’est un refrain qui tourne en boucle depuis des semaines et il incombe à chacun de le croire ou non. « L’Union européenne est de retour » affirmait le très européïste Bernard Guetta sur France Inter récemment. La fondation Schuman quant à elle parlait de « moment européen » alors que le quotidien Le Monde reprenait cette même phrase en y ajoutant un point d’interrogation, comme s’il y avait tout de même un doute. Certes, après 10 ans de stagnation, l’UE a retrouvé un semblant de croissance -2%- entre 2014 et 2016, mais la majorité des pays membre n’a pas retrouvé le niveau de PIB d’avant la crise de 2008.

Face à l’écrasant conformiste européiste, l’ouvrage de Olivier Delorme, « 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe », paru fin 2016, a le mérite de donner un autre regard sur l’UE. S’inscrivant dans le courant contestataire au même titre que le philosophe Slavoj Zizek, l’essayiste Coralie Delaume ou encore l’économiste italien Alberto Bagnai, M Delorme revient sur la construction du « premier empire non impérial » selon les mots de l’ex président de la Commission européenne José Manuel Barrosso, le rôle néfaste de l’euro pour l’économie, le déficit démocratique de l’UE ou encore l’influence grandissante de l’Allemagne au sein du continent européen

L’euro ravage les États périphériques : l’exemple grec

Le premier des vices rédhibitoires de la monnaie unique, c’est que, l’Allemagne étant la  première économie de l’eurozone, le taux de change de l’euro dépend davantage de ses performances que de celles des autres États membres. Par conséquent, plus un pays est faible, plus l’écart entre le taux de change de l’euro et ce que serait celui de sa monnaie nationale, en fonction de ses seules performances, est dévastateur. Ainsi, l’appréciation de l’euro de 2000 à 2008 de 0,82$ à 1,60$ a-t-elle littéralement étouffé l’économie grecque dont les structures et les performances exigeaient selon l’économiste Jacques Sapir, un taux de change ne dépassant pas 0,90$. Aucune économie ne serait capable de résister à une surévaluation de plus de 75%. D’ailleurs, les trois prix Nobel d’économie, Amartya Sen, Joseph Stiglitz et Paul Krugman, n’ont pas caché leur scepticisme à propos de la monnaie unique. Ce dernier affirmant que « dans les années 1930, la condition primordiale pour sortir de la crise a été l’abandon de l’étalon-or. L’équivalent aujourd’hui serait d’abandonner l’euro et de revenir aux monnaies nationales. »

Maurice Allais avait dès le traité de Maastricht mis en garde sur le danger d’enfermer dans une même monnaie des économies non comparables et aux trajectoires différentes, sans transferts financiers corrigeant les déséquilibres qui ne pourraient que s’accroître. Les pays forts amasseraient toujours plus d’excédent commercial, comme l’Allemagne -+ 250 milliards en 2016- au détriment des pays faibles, qui creuseraient sans cesse leur déficit -Grèce, Espagne, Italie, Kosovo etc-.

Dès lors, les pays de la périphérie ont besoin de manière urgente de dévaluer leur monnaie. C’est tout simplement leur potentiel productif qui est menacé de disparition. Car « l’ajustement par les augmentations d’impôts et les baisses de salaire, pensions et prestations sociales, imposé par les politiques germano-européennes, appauvrit toujours plus la société et éteint la consommation intérieure. En Grèce, ce sont plus de 300 000 entreprises qui ont fermé depuis 2010. » constate Olivier Delorme.

Malgré la reprise économique mondiale, l’eurozone reste l’espace où la croissance est la plus faible du monde depuis une décennie

« Quand le soleil brille, il faut réparer le toit. » Christine Lagarde se félicitait en décembre dernier de la reprise économique mondiale. La présidente du FMI insistait pour continuer les réformes, entendons poursuivre les privatisations au détriment des services publics. Et il faut dire que le soleil n’a pas beaucoup brillé depuis 2008. Plus particulièrement en ce qui concerne la zone euro. Certes, elle a retrouvé un semblant de croissance mais à quel prix ! Chômage de masse, destruction des protections sociales, désespoir, avec au bout du chemin l’extrême droite. D’ailleurs, hasard ou pas, les États se portant le moins mal économiquement sont ceux qui ont conservé leur monnaie : Royaume Uni, Pologne, République Tchèque. Quant à ceux qui, en plus, bénéficient d’un système de redistribution efficace, Danemark et Suède, ils n’ont vu leur situation économique que très peu impactée.

Ces pays ont tous en commun, de ne pas avoir l’euro. « Ce n’est pas grâce aux réformes structurelles que l’économie britannique a retrouvé des capacités de production et d’exportation, mais parce que la livre s’est dévaluée de 25% par rapport à l’euro entre 2002 et 2004. C’est aussi grâce à une dévaluation de 16% de la couronne par rapport à l’euro entre juin 2000 et juin 2016 que la Suède a amélioré sa compétitivité, ce qui lui a permis de réformer son État social en douceur » note Olivier Delorme.

Pas plus de « modèle » que de « miracle » allemand

« L’Europe ne se fera pas d’un coup ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait » déclarait robert Schuman en 1950. Force est de constater que l’UE régie par le dogme ordolibéral exclut de facto toute forme de solidarité. Car l’idéologie pensée par Walter Eucken dans les années 1930, proscrit toute forme d’entraide. Au contraire, l’État a pour responsabilité de créer un cadre légal et institutionnel à l’économie, et de maintenir un niveau sain de concurrence « libre et non faussée ».

C’est bien de cette idéologie que s’inspirent les politiques européennes, dont les critères de convergences sont le socle. «Une fois pour toutes, il n’y a pas de modèle allemand : il y a un pays à la démographie déprimée, à l’économie singulière (les européens iraient à la ruine collective s’ils l’imitaient). Son économie de niche est peu sensible au taux de change alors que l’euro fort privilégie la rente d’un électorat d’inactifs dont on a encouragé les retraites par capitalisation […] la France quant-à elle, dispose d’une natalité soutenue, d’une industrie généraliste, de retraites par répartition qui exigent une monnaie qui privilégie le travail sur la rente et dont le taux de change ne la prive pas de toute capacité concurrentielle. » constate M Delorme. Quant-au « miracle allemand » il n’aurait, selon lui, « pas été possible sans les accords de Londres en 1953, qui ont permis à l’Allemagne de réduire ses dettes de de 45% à 60%, avec le remboursement du reliquat rééchelonné sur le long terme avec un moratoire de 5 ans, les paiements limités à 5% du revenu des exportations, et celui des dommages de guerre renvoyé aux calendes grecques ».

L’urgence d’une politique de la demande : l’exemple portugais

S’il faut réparer le toit lorsque le soleil brille, la logique voudrait que lorsqu’il pleut, il faille trouver un abri. En période de crise, il faudrait que l’État soit cet abri. En somme, comme l’affirmait Keynes, l’État doit intervenir et si nécessaire s’endetter pour soutenir l’activité et éviter une dépression comme l’ont connu les États Unis et l’Europe en 1929 et 2008. Or c’est exactement l’inverse qui a été fait. Les politiques d’austérités ou thérapies de choc exigées et menées ont conduit à l’explosion des dettes en Grèce, Irlande, Portugal, Espagne ou encore Italie. D’ailleurs, le FMI a reconnu s’être trompé sur les politiques menées en Grèce, les caractérisant « d’échecs notables ».

S’il n’y a pas de « miracle allemand » comme l’affirmait le futur ex patron du Medef Pierre Gattaz sur France Inter mercredi 25 avril, il y a en revanche dans les politiques menées au Portugal un exemple à suivre. L’économie portugaise n’a pas réussi à réduire ses déficits par une politique de l’offre, c’est à dire la baisse des dépenses publiques, des réformes structurelles du travail visant à « assouplir » les droits des salariés, ou en abaissant les protections sociales, comme le préconise la Commission européenne. Comme l’écrit Pascal Hérard, c’est même l’inverse qui a été pratiqué au Portugal depuis un an et demi. Un choix qui explique certainement l’irritation très nettement affichée par Bruxelles au printemps 2016, lors des annonces de Lisbonne. Résultat : le Portugal a remboursé sa dette -l’obsession de Bruxelles- avec 6 mois d’avance. La croissance a été de 2,5% en 2017, le salaire minimum mensuel est passé de 505 à 557 euros et le gouvernement socialiste soutenu par l’union des gauches table sur 7% de chômage en 2019.

L’exemple portugais prouve que « There is an alternative » à « There is no alternative ».

Photo de bannière THIERRY MONASSE / AFP

Amoureux de ma Bretagne et des Balkans.

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