L’Italie en lutte contre une base militaire américaine sur son territoire

Le mouvement 5 étoiles italien souhaite revenir sur la décision initiale du démantèlement de la base militaire américaine de Niscemi, dans la province de Caltanisetta, en Sicile. La population continue de résister. Retour sur la perte de souveraineté de l’Italie sur son territoire.

Cachée dans les montagnes siciliennes, au beau milieu d’une réserve naturelle de chênes lièges, le Mobile User Objective System (MUOS) est une station militaire américaine. Ce système de communication globale relie les unités combattantes des États-Unis d’Amérique et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Il fait partie d’un réseau constitué de trois autres bases : Hawaï, Australie et l’État de Virginie. Reliées entre elles par un système de communication satellitaire à haute fréquence, elles permettent le commandement de drones, sous-marins, navires de guerre, aéronefs de longue portée,etc. menant une véritable guerre à distance.

L’histoire commence en 2001 quand Berlusconi, alors Président du conseil italien, signe le premier accord avec les États-Unis. En effet, après les événements du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme devient l’un des principaux objectifs outre-Atlantique. Berlusconi vend donc à la marine américaine, sous couvert de l’OTAN, ce territoire stratégique où se situe déjà l’un de ses centres de transmissions radio navales. Près de sept milliards d’euro ont été dépensés, depuis 2009, pour sa construction. La base militaire est effective depuis le 2 novembre 2016, et deviendra pleinement opérationnelle dans les prochains mois. La Sicile devient alors une terre d’où partent les drones pour les guerres menées par les États-Unis.

Les radars de la base militaire américaine de Niscemi en Sicile crédit : comité NoMuos

Le MUOS s’inscrit dans le programme plus ample du HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program), ou programme de recherche scientifique et militaire sur la ionosphère, qui consiste à modifier le climat et à se servir des radiations du soleil afin de détruire les communications ennemies au moyen d’ondes émises à très hautes fréquences…la guerre des étoiles serait-elle déclarée ?

Les citoyens se mobilisent

En 2009, « Et maintenant on démonte tout ! » initie le mouvement de contestation contre la construction, puis l’expansion, de la station militaire américaine. Plusieurs comités locaux se sont crées en Sicile. Ils sont soutenus par les militants d’autres luttes aux Grands projets inutiles et imposés (GPII) italiens mais aussi internationaux. Les revendications initiales concernent l’occupation illégale du territoire ainsi que les effets nocifs des radiations dans l’environnement. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a, par ailleurs, classé les ondes électromagnétiques comme « agents cancérigènes possibles » pour l’homme. Le procureur de Caltagirone et le Tribunal administratif régional ont fait plusieurs fois remarquer que la base ne bénéficiait d’aucune autorisation d’implantation. Ils demandent aussi à ce que des études sur les impacts et les risques soient faites.

Lors de l’évènement Manifesta 12, du 16 juin 2018 au 4 novembre 2018, le palais Aiutamicristo de Palerme a accueilli une exposition sur la lutte des comités NoMuos. Une vidéo documentaire, tournée dans la réserve naturelle où se trouve la base, permet de sensibiliser le public à cette lutte locale. Les paroles des résidents de Niscemi s’adressent directement aux visiteurs. « Si [nous] regard[ons] aujourd’hui, d’un côté [nous] vo[yons] des champs et des plantes, alors que de l’autre côté, où se trouve la base, [nous] ne vo[yons] rien, seulement des arbres brûlés. Il n’y a plus rien. C’est pour la guerre, pour faire tomber des bombes. C’est pourquoi ils l’ont mis ici. »

Exposition présentant la lutte des comité NoMuos lors de l’évènement Manifesta 12 à Palerme en 2018    Crédit : Elsa Pécot

La base de la mort

L’implantation de cette base est perçue comme une trahison. En effet, le Muos ne participe pas à la défense nationale, puisqu’il est dans les faits d’usage exclusif de la U.S Navy. La souveraineté de l’Italie sur son territoire devient donc menacée par l’implantation de ce genre de station militaire. Aux risques sanitaires et environnementaux s’ajoutent aussi le risque permanent d’attaque terroriste. Si cette base donne donc la mort de façon directe via les émissions d’ondes électromagnétiques, elle la donne aussi de façon indirecte avec l’envoi de drones chargés de surveiller et de tuer sur les territoires ciblés.

Massimo Denaro, du comité NoMuos, explique que la bataille légale du Muos se joue maintenant sur deux plans : la justice pénale et la justice administrative. Lors de la dernière sentence, le Tribunal administratif régional avait déclaré le Muos non abusif et non nocif. Legambiente, association environnementale italienne, a alors déposé un recours contre cette décision. Si le recours est rejeté, le procès se conclura rapidement. Mais s’il est approuvé, le Muos sera déclaré illégal. La ministre de la Défense a déjà affirmé qu’elle ne se présentera pas à l’audience. Un acte stratégique car c’est le résultat de la précédente audience qui fera foi.

Des désaccords au sein du parti 5 étoiles quant à l’avenir du Muos

Les membres du Mouvement 5 étoiles ont toujours soutenu la lutte contre la construction du Muos et ce, jusqu’à leur élection au gouvernement, le 4 mars 2018, en alliance avec la Ligue. « Le gouvernement actuel n’a pour le moment que poursuivit la politique des administrations précédentes. Il soutient toujours le Muos et tous dispositifs militaires » déclare Massimo Denaro.

L’actuelle ministre de la santé italienne, Giulia Grillo, exprimait encore en 2014 son avis contre le Muos. Elle le décrivait comme une « construction portant atteinte aux règles administratives, au bon sens, au principe de précaution et à la Constitution [italienne]. De plus, elle est implantée dans une zone à haut risque environnementale et sismique avec des taux de tumeurs élevés.» Elle ajoutait que « ce n’est pas drôle de tomber malade de myélome multiple tout en sachant que c’est à cause de l’environnement dans lequel on vit, parce qu’il y a des politiques administratives qui ne font pas leur devoir. » Enfin elle concluait que « le Muos n’a pas à exister».

Des désaccords sur l’avenir du Muos émergent néanmoins au sein du parti 5 étoiles. Giampero Trizzino, député 5 étoiles pour la région Sicile, affirme, quant à lui, toujours soutenir la lutte contre le MUOS. Le 7 novembre dernier, à Rome, il a rencontré la ministre de la Défense Elisabetta Trenta. Le député sicilien a déclaré, lors d’une interview, que le mouvement 5 étoiles renoncerait au Muos. La ministre, de son côté, ne semble pas de cet avis.

Le démantèlement semble encore loin mais la lutte se poursuit

Selon le comité NoMuos, tous ces discours politiques ne sont qu’hypocrisie. Giampiero Trizzino et la ministre de la Défense Trenta, ont annoncé ces jours-ci qu’il serait nécessaire de mettre en place une surveillance sur l’émission des ondes électromagnétiques. Elles ne devraient pas dépasser, en théorie, les seuils imposés par les normes italiennes et européennes. Selon Massimo Denaro, ce n’est que « le dernier moyen trouvé pour jeter de la poudre aux yeux ». C’est la continuité de ce que « tous les gouvernements ont accompli jusqu’ici ». Ce que pourrait encore faire le gouvernement actuel est de reprendre aux parlements régional et national tout le parcours politique effectué quand il était encore opposé au projet. Le démantèlement semble loin.

Manifestation NoMuos du 9 août 2013
Crédits : Comité NoMuos

De plus, démanteler la base Muos de Niscemi impliquerait la rupture d’accords diplomatiques entre l’Italie et les États-Unis. Cependant, l’Italie compte encore beaucoup sur le soutient de Trump pour la diplomatie en Méditerranée. Mais la bataille ne s’arrête pas là. Fabio D’Alessandro du comité de Niscemi assure « [qu’]il y a encore un procès en cours, et [que] dans tous les cas, [le comité NoMuos] ne relâcher[a] pas la pression tant que la base ne sera pas démantelée.» Les comité NoMuos organisent une manifestation pour son démantèlement le 8 décembre prochain à Niscemi. Les siciliens s’estiment souverains de leur territoire et de fait se considèrent libres d’en reprendre le contrôle.

Étudiante en administration économique et sociale à Rennes, je suis actuellement assistante de langue française dans un lycée à Palerme en Sicile.

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