L’Ouzbékistan et le religieux : une laïcité contrôlée

En 1991, l’Ouzbékistan se dédouane de la politique religieuse soviétique afin de construire l’État-nation sur de nouvelles bases. Si la liberté de conscience est garantie par la Constitution, sa traduction dans les faits correspond plutôt à un contrôle manifeste du fait religieux sur la scène publique mais aussi privée. En ce sens, cette soumission du religieux à l’administration ouzbèke ressemble de près au contrôle opéré durant les dernières années de vie de l’URSS.

Une triple identification ethnique, religieuse et nationale pour la construction de l’État-nation ouzbek et l’affranchissement de la tutelle russe

L’Ouzbékistan a été bercé pendant près de soixante-dix ans dans « l’athéisme scientifique » (Henrik Ohlsson), de l’Union soviétique qui visait à supprimer la religion dans l’espace privé et public, au moins jusqu’aux années brejnéviennes. La dissolution de l’URSS a été l’occasion pour Islam Karimov, Président de la République d’Ouzbékistan à partir du 1er septembre 1991, d’utiliser le thème du retour à la religion et en l’occurrence l’Islam. L’objectif est de créer une rupture avec la gérance soviétique afin de montrer un renouvellement des structures étatiques et de la conscience politique.

Ainsi, la nouvelle Constitution garantit la liberté de croyance par l’article 61 : « Les organisations et associations religieuses sont séparées de l’État et égales devant la loi. L’État n’intervient pas dans les activités des associations religieuses. ». L’instrument juridique est accompagné par un discours politique qui promeut une triple identification ethnique, religieuse et nationale afin de se défaire des années soviétiques. À l’image de la Russie de Poutine avec le christianisme orthodoxe, l’Islam pris comme religiosité est un instrument promoteur des valeurs nationales, davantage liée à une morale commune qu’à la pensée spirituelle.

La revendication d’une identité nationale teintée de religiosité

Les autorités publiques ouzbèkes revendiquent une identité nationale teintée de religiosité. Le politologue Sébastien Peyrouse note trois phases de la réislamisation de l’Ouzbékistan. Le premier objectif vise à faire renaître la culture islamique et à démanteler le système laïc. Ce processus conduit à une deuxième phase, la conscientisation de la chose religieuse. Les croyants tentent de comprendre le sens des prières et une communauté de croyants se forme alors. Le troisième temps commence avec l’apparition d’une « masse critique » de musulmans : ceux-ci sont prônent un activisme de l’État vis-à-vis de l’Islam.

Toutefois, un contre-sens se forme dans cette politique : le Président Islam Karimov – au pouvoir jusqu’à sa mort en 2016 – table sur la valorisation de l’Islam comme socle commun de l’identité nationale, sans pour autant prôner son exercice dans la sphère publique. Les autorités politiques prennent l’Islam pour vecteur de promotion d’une norme comportementale qui créé une définition du citoyen ouzbek après l’Union soviétique.

Un contrôle étatique de la religion : une sécularisation au profit de l’État

La loi adoptée en 1998 affine sa vision de la laïcité pour définir « la liberté de conscience et les organisations religieuses ». La traduction dans les faits de cette loi donne en réalité une lecture plus tamponnée de la liberté de croyance. Une commission des affaires religieuses est créée. Elle joue le rôle de filtrage des organisations religieuses qui doivent manifester leur existence. De plus, l’instruction religieuse est limitée aux institutions reconnues par l’État. L’influence de l’administration ouzbèke sur la religion islamique se dévoile par la création d’une Direction spirituelle des musulmans d’Ouzbékistan.

Si la religion est utilisée pour créer un sentiment d’identification commune, il est aussi précieusement maîtrisé afin que l’État garde une marge de manœuvre sur la population. Il est alors possible de faire un lien entre cette forme de contrôle et l’organisation de la gestion du fait religieux à l’époque soviétique, raison pour laquelle Sébastien Peyrouse affirme que « Cette systématisation enracine les pouvoirs dans leurs contradictions puisqu’ils sont accusés de maintenir le système soviétique sous couvert d’un discours vantant leur nouveauté et leur rupture avec le régime précédent ».

En effet, le Président ouzbek suit un cheminement proche du processus de sécularisation contrôlée entreprise par le pouvoir soviétique. La légitimité politique pouvait être assouvie seulement par une poursuite de cette sécularisation car elle représente une manne d’actions indéniable. Une ouverture religieuse serait le synonyme d’une restriction des marges de manœuvre de l’autorité publique.

La propagation du terrorisme radical : un moyen efficace de renforcement du contrôle

La propagation du terrorisme radical a donné une occasion au Président Karimov d’adopter un contrôle renforcé de la pratique religieuse. Ce terrorisme islamiste se développe notamment en réaction contre les formes de soumission de l’Islam (comme la Direction spirituelle des musulmans d’Ouzbékistan). Une dissociation s’installe entre les partisans d’une gestion de la Cité à travers l’Islam, et la politique de l’État ouzbek qui refuse toute tentative d’immersion extérieure dans la politique. En outre, les groupes religieux perçus comme dissidents à la politique ouzbèke représentent une menace pour la légitimité du pouvoir.

Le contrôle semble s’amoindrir depuis l’arrivée du nouveau Président Chavkat Mirzioïev. Les autorités publiques modifient la perception donnée à l’instruction religieuse, davantage perçue comme outil pour éviter le développement du fondamentalisme religieux.


Pour aller plus loin :
Site internet Observatoire de la liberté religieuse : https://www.liberte-religieuse.org/ouzbekistan/
Henrik Ohlsson, « Islam and Secular State in Uzbekistan: State Control of Religion and its Implications for the Understanding of Secularity », Cahiers d’Asie centrale [En ligne], 19-20 | 2011, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 21 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/asiecentrale/1527

Photo de bannière. Mosquée de Bukhara. Crédit : Lola Wiggler

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