Manifestations au Chili: ” La quête vers la dignité”

Antonia Zegers, jeune chilienne de 18 ans, fait part de son témoignage. Malgré son jeune âge, elle a vécu un moment historique pour son pays : les plus grandes manifestations du siècle. La population entière se retrouve dans les rues pour revendiquer de meilleures conditions de vie.

Comment étaient ces manifestations ?

Elles étaient très fortes. C’est un soulèvement social. Les gens étaient fatigués, et au bout d’un moment ils explosent. Avec des poêles, des pancartes, tout le monde était dehors. Moi, je suis allée à Plaza Ñuñoa. C’est un endroit plus calme que les autres zones. Je me souviens d’être sortie avec mes amies. On avait préparé une grande pancarte où on avait écrit “la TV ment”. On s’était préparées une bouteille d’eau avec du bicarbonate et du citron pour les gaz lacrymogènes. Ma mère ne voulait pas que je sorte vu ce qu’il se passait (rigole). Mais je suis quand même sortie.

C’était très violent. Ils ont carrément violé les droits de l’homme. Il suffit de regarder sur Instagram pour voir les témoignages : des gaz lacrymogènes, des chevrotines… Les policiers tiraient sur tout le monde, ce qui a laissé un nombre important de personnes aveugles et blessées.

Étiez-vous aussi nombreux au début du mouvement ?

Non, au début ce n’était que les étudiants. Les personnes âgées les regardaient bizarrement. Certains n’étaient même pas d’accord avec leurs protestations. Mais ils ont vite rejoint ce mouvement. Actuellement, on est en quarantaine depuis mars. On ne peut plus sortir, et le mouvement a été un peu laissé de côté. Mais ils vont revenir. Maintenant, le plus gros problème, c’est la faim. Il y a des gens qui n’ont plus d’argent pour s’acheter à manger. Il y a des poêles communes, mais ce n’est pas suffisant. Il y a des gens qui ont quand même manifesté.

Les motifs de la manifestation vous affectent personnellement ?

Ça m’énerve cette situation, mais je ne peux pas me plaindre. Ma situation est bonne, ma mère a un bon salaire. Personnellement ça ne me touche parce que je me sens privilégiée. Mais j’ai de l’empathie pour les autres. Ça me met hors de moi que d’autres personnes aient à subir ça, et ne puissent pas s’en sortir à la fin du mois.

Pour ce qui est de ma grande mère, elle habite avec ma tante et mon cousin, elle reçoit une retraite acceptable. Mais c’est ma tante qui maintient la maison. Mais j’ai aussi une autre tante qui n’est pas très bien. Elle manque de ressources, et elle n’a pas reçu d’aides.

“Nous sommes en guerre” disait le Président Piñera quand il instaurait un état d’urgence en octobre 2019. Comment cela s’est-il passé ?

C’était au tout début des manifestations, c’est allé très vite. Il a imposé un couvre-feu, et les militaires étaient dans les rues. Ils tiraient partout et sur tout le monde, sans regarder qui c’était.

Je m’en souviens un jour, une amie à mon frère a appelé à l’aide. Son père (je ne m’en souviens plus de ce qui lui été arrivé) devait aller à l’hôpital et aucune ambulance ne voulait venir. Malgré le couvre-feu, ma mère est y allée. Elle a demandé une attestation au commissariat juste à coté de chez nous et elle est partie. J’étais vraiment très inquiète à ce moment-là. Elle a dû mettre un drapeau blanc dans la voiture pour montrer qu’elle “n’allait rien faire”. Mais bon, elle s’est quand même fait contrôler deux fois. Heureusement, il ne lui est rien arrivé, ni à elle, ni au malade.

Ma grand-mère, comme la plupart des personnes âgées, compare l’actualité avec le temps de la dictature. Elle était contre les manifestations, et me disait qu’on allait retourner à ces temps-là.

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Hoy se cumplen ocho meses del inicio de la revuelta popular. Ocho meses desde aquella jornada histórica de rebelión de las y los oprimidos. El pueblo se ha organizado, ha levantado ollas comunes, canastas familiares y las organizaciones territoriales se han multiplicado en pos de la sobrevida de la clase trabajadora. Seremos francos, no nos hemos ido, tampoco hemos olvidado. El despertar no tiene que morir nunca más y por eso estamos de pie, con la frente en alto, con nuestro pueblo y más temprano que tarde recuperamos las grandes alamedas y de una vez por todas conquistaremos la dignidad para nuestro pueblo. @resistencia_visual y @primeralineaprensa Apoyo con algunos registro: Tele sur – asamblea villas unidas – Opal – piolavaguita

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Comment de simples manifestations d’étudiants sont-elles devenues un mouvement national ?

Les gens sont fatigués, ils en ont marre de se faire voler. Ça a très vite explosé. Au début, c’était les étudiants. Ils protestaient contre la hausse du prix des tickets des transports. Ils ont augmenté d’environ 20 pesos chiliens (moins de 50 centimes). Ce n’était pas beaucoup en vrai.

Tout de suite les gens sont sortis manifester pour une vie plus digne tout simplement. Les retraites sont très basses, les médicaments extrêmement chers et les gens n’en peuvent plus. Il y a des personnes qui reçoivent 20€ comme retraite. Où est-ce qu’ils vont aller comme ça ? Heureusement, chez moi, on est dans une bonne situation. Ma grande mère reçoit plus grâce à mon grand-père, 200 € je crois.

Maintenant qu’on est confinés depuis quelques mois, les protestations sont un peu de côté. Mais je suis sûre qu’elles vont revenir encore plus fortes. La situation sera pire, mais c’est nécessaire. Il y a des gens qui ne peuvent pas s’acheter à manger maintenant. Avec les poêles communes ils peuvent manger, mais des policiers s’amusent à tout jeter. Il y a eu aussi des boîtes d’aliments, mais pas grande chose. Dernièrement je regarde une émission où ils offrent de l’aide aux personnes qui appellent à l’aide. Il y avait cette femme, elle demandait des ordinateurs pour que ses enfants puissent assister à l’école, parce qu’elle prenait des livres dans les poubelles, sans y faire attention si c’était de leur niveau. Quand elle a reçu les ordinateurs, ils se sont rendu compte qu’elle n’avait ni d’eau potable, ni d’électricité chez elle. Ils sont en train de lui faire une petite maison plus habitable pour elle et sa famille. C’est la situation de beaucoup de personnes ici. C’est ça qui m’énerve.

Le gouvernement a t-il cédé à vos requêtes ?

Non. Il y a eu des réformes, mais rien de suffisant pour calmer toutes ces tensions.

Comment le gouvernement a t-il géré la pandémie avec ces tensions sociales ?

Très mal. Il y a eu une mauvaise gestion de la part du gouvernement. Le ministre de la santé disait que le virus n’arriverait jamais au Chili, alors qu’on voyait tous les jours les milliers de morts qu’il y avait en Espagne. On est resté ouvert jusqu’à ce qu’environ 34.000 cas aient été recensés. Ensuite on a été en quarantaine par zones : il y avait des zones qui étaient en quarantaine et d’autres non. Puis, tout le monde s’est retrouvé confiné. Ça ne risque pas de finir de si tôt.

Comment les écoles s’organisent-elles maintenant ?

Alors je sais qu’il y a TV Educa (TV enseignement), qui est une émission pour que les enfants puissent apprendre. Moi je suis en première année de journalisme à l’université Finis Terrae. Je fais tous mes cours par Zoom. Tout est très théorique, et ça devient un peu fatigant. Mais bon il faut s’y faire. J’en suis sûre que j’ai perdu ma première année à la fac. Depuis le premier jour des cours, je suis confinée. Je n’ai pas réellement pu faire connaissance avec mes camarades. Après je sais que certains n’ont pas forcément le matériel nécessaire. Par exemple, mon école a offert 100 tablettes. J’ai une camarade de classe qui n’a pas d’ordinateur. Bien qu’elle puisse écouter les cours par téléphone, on nous apprend à utiliser des logiciels comme Photoshop, et elle ne peut pas le faire.

Comment est la vie là-bas ?

Chère pour ce que les gens gagnent. Les AFP (Administrations des Fonds des Pensions chiliennes) posent problème à tout le monde. C’est une entreprise privée qui a d’ailleurs été créé par un parent du Président Piñera. Mais les gens ne gagnent rien. Certains ont une retraite de 20.000/80.0000 pesos chiliens. Quand je vais acheter à manger, je gaspille environ 100.000 pesos chiliens. Alors on va dire que le ticket de transport est à 200.000 pesos avec un peu de chance. Le ticket par jour est de 700 pesos, plus la nourriture, plus le loyer, plus le gaz et tout ce qui reste… Les gens n’en peuvent plus. Dans les manifestations, ils demandaient de la dignité.

En France je m’en souviens qu’en terme de droits tout est plus normal. Ici c’est une accumulation de problèmes après une dictature, de beaucoup de choses qui n’ont pas marché. Ils ont fait un pays capitaliste avec le Grand Marché et on a commencé à couler. Au bout d’un moment, la bombe, elle explose.

Comment était votre année à l’école avec toutes ces manifestations ?

Bien, j’avais des bonnes notes et quand les manifestations ont commencé c’était vers la fin de mon année. La PSU (un test d’admission aux universités) n’était pas très loin de chez moi. Je ne me souviens plus combien de temps a duré le couvre-feu. Mais au moment de la PSU, beaucoup de monde était contre. Ils frappaient les vitres et d’autres choses pendant qu’on passait les examens. Je me souviens pas trop de comment c’était, je n’y ai pas prêté trop d’attention. Mais c’était dur quand même.

Quand on sortait de chez nous, il y avait des barricades, du feu. Au bout d’un moment tu t’habitues. Ils avaient brûlé le métro, les stations… Il y avait beaucoup de violences et rien n’a été réglé. Mais il y a eu une pandémie et c’était la meilleure chose qui pouvait arriver pour le gouvernement.

Pourquoi autant de violence ?

Les gens étaient tellement fâchés, énervés, qu’ils avaient recours à la violence. Certains, pas tous. Je me souviens que mon frère gueulait “pacos culiaos” (flics bâtards) depuis la fenêtre. Un de ces jours, je fumais sur la terrasse et j’ai vu qu’un groupe de filles s’est approché. Elles ont commencé à faire la danse de “el violador eres tú” devant le commissariat. Il y avait des manifestants qui étaient plus “pacifistes”. Mais les médias ne le montraient pas. C’est pour ça que quand les caméras arrivaient dans les manifestations ils les dégageaient, avec des coups parfois. C’était rare de voir ce qu’il se passait vraiment dans les médias. Ils étaient plus du coté gouvernement que du nôtre. Les violences policières n’ont donc pas été aussi mises en avant qu’elles le devraient.

Tout le monde n’était pas violent. Mais c’est vrai que les violences envers les femmes ont augmenté. J’ai vu des vidéos où les militaires criaient aux femmes de se dénuder. Parfois, quand elles se faisaient arrêter, ils en profitaient pour les toucher. Il y a eu beaucoup de plaintes déposées mais rien n’a été fait.

Quel climat, quelles tensions y-a-t-il maintenant avec cette pandémie ?

On est tous confinés. Les manifestations ont donc du être reportées, mais elles ne sont pas finies. Il n’y a pas longtemps, il y a eu des manifestations à El Bosque, parce que les gens ne peuvent plus s’acheter à manger. Mais cette pandémie est tombée à merveille pour le gouvernement, pas au niveau des morts et des établissements de santé, mais grâce au confinement. À cause de celui-ci, on ne peut plus sortir protester. Mais comme je disais, les manifestations ne sont finies. Les gens en ont vraiment marre. Je suis sûre que dès que ce sera fini, elles reviendront encore plus fortes. Je n’oublierai jamais ce qui est en train d’arriver. Voir tout le peuple chanter, danser, protester, tous ensemble, solidaire, pour une cause commune, c’est vraiment beau à voir.

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