Médias occidentaux et Navalny

Depuis août 2020, les médias dominants sont remplis d’articles sur le dirigeant russe Alexeï Navalny, sa tentative d’empoisonnement puis son retour en Russie et son emprisonnement, après avoir diffusé un film sur Poutine qu’il appelle « l’homme le plus riche du monde », bizarrement plus riche que Bezos, Musk ou Gates.

Navalny est un blogueur doué qui ne manque pas de courage, il dénonce la corruption, évidemment très répandue en Russie comme dans de nombreux pays. Je ne voudrais pas ici discuter des doutes concernant son empoisonnement, doutes exprimés non seulement par les autorités russes mais par quelques journalistes occidentaux[1]. Les autorités russes ne sont pas forcément fiables, comme les autorités de n’importe quel pays impliqué dans une guerre de l’information c’est à dire de propagande. Je ne voudrais pas non plus analyser le documentaire de Navalny, probablement réalisé avec l’aide de services secrets occidentaux, britanniques en l’occurrence.

Amnesty International, dont toute l’histoire montre que cette organisation n’a aucune connivence avec le pouvoir russe, vient de retirer le statut de prisonnier de conscience à Navalny en raison de ses déclarations et vidéos racistes. Les défenseurs de Navalny disent que ces vidéos sont anciennes et ne reflètent pas ses positions actuelles, en dépit du fait que encore récemment (29 avril 2017) Navalny affirmait au Guardian qu’il ne reniait pas ces positions. La décision récente d’Amnesty pose la question essentielle : qui est Navalny ?

Le magazine de gauche américain Jacobin lui a consacré deux articles importants. L’un, publié en 2017, s’intitule « Russia’s Trump » (le Trump russe) et analyse la rhétorique ultra-nationaliste, xénophobe et raciste de Navalny ainsi que ses nombreux virages, qui évoquent effectivement l’ancien président américain connu pour ses difficultés avec la vérité. L’un des auteurs de cet article, Alexeï Sakhnine, est un Russe de gauche opposé à Poutine. Cet article permettait déjà en 2017 de dépasser le clivage manichéen entre un Poutine affreux et un Navalny défenseur de la liberté. Le 31 janvier 2021, donc après le retour et l’emprisonnement de Navalny, ce même auteur publiait un article intitulé « How a Russian Nationalist Named Alexei Navalny Became a Liberal Hero » (Comment un nationaliste russe du nom d’Alexeï Navalny est devenu un héros libéral). Navalny qui veut s’attirer les faveurs des classes dominantes a gauchit son discours dans un sens que l’auteur dit proche de la rhétorique de Sanders mais qui reste très favorable aux oligarques, notamment américains ou russes désirant un retour à l’ère Eltsine. On sait que l’ère Eltsine, qui a fait une plus grande place à la liberté d’opinion, a jumelé austérité néolibérale en Russie et vente des entreprises russes à des grands groupes internationaux. Cette époque a bénéficié à une poignée d’oligarques au détriment de l’ensemble de la population russe. Les États-Unis s’étaient officiellement vanté en 1996 d’avoir assuré la réélection d’Eltsine.

Yasha Levine est un émigré juif qui à l’âge de huit ans a quitté l’URSS et s’est installé avec sa famille aux États-Unis, il fait explicitement le rapprochement entre Eltsine et Navalny car tous deux promettent ou ont promis à l’Occident un néolibéralisme qui ouvre grand les portes de l’économie russe. Pour Levine, il n’y a pas grande différence entre les politiques néolibérales de Poutine et celles défendues par Navalny. La principale différence étant que Navalny est opposé aux oligarques qui soutiennent Poutine alors que lui préfère d’autres oligarques, notamment Bill Gates et Warren Buffett. Par ailleurs, Navalny a soutenu le retour de la Crimée dans le giron russe. Levine parle également de l’antisémitisme de certaines déclarations de Navalny. Sur son fil Twitter, Yasha Levine écrit qu’il est “triste que lorsque les libéraux russes font de la politique dans leur propre pays, ils ont besoin que leurs choix politiques internes à la Russie soient validés par les institutions impérialistes occidentales. C’est ce qui est pertinent dans le conflit entre Amnesty et Navalny.”.

On ne trouve pas ces informations dans les grands médias dominants ou même un média nominalement oppositionnel comme Mediapart. La question qui se pose donc est pourquoi des médias qui prennent la défense des minorités, des migrants et sont en pointe dans la lutte contre l’antisémitisme, de nobles causes, s’en remettent-ils à des personnages plus proches de Trump ou de Marine Le Pen que d’Amnesty international ? Toute critique de gauche de la Russie qui donc ne s’aligne pas sur Poutine mais refuse de faire de Navalny un chevalier de la liberté est rejetée dans un cadre manichéen : qui n’est pas pour Navalny est pro-Poutine, un troll russe ou un nostalgique de Staline. Le Monde publie parfois plusieurs tribunes pro-Navalny le même jour et jamais une opinion critique sur lui.

Pour qui suit les relations internationales de près et notamment les relations entre les États-Unis et la Russie tout cela est très clair : Navalny est l’instrument utilisé pour déstabiliser la Russie et cela n’a pas grand chose à voir avec la démocratie. La Russie ne respecte pas un certain nombre de droits humains et n’est pas une démocratie occidentale mais l’Arabie saoudite ou l’Égypte non plus, deux pays qui emprisonnent massivement et ne connaissaient pas l’État de droit tant vanté en Occident. Les États-Unis sont responsables, avec leurs guerres sans fin, de millions de morts et de réfugiés. D’autre part, en Occident justement le prisonnier politique, Julian Assange, dont le responsable de l’ONU pour la torture, Nils Meltzer, affirme qu’il est torturé et illégalement maintenu en détention ne suscite presque pas d’intérêt, contrairement à Navalny dont les idées sont ce que les médias dominants appellent « nauséabondes ».

Les partisans de Navalny affirment que parler d’ingérence étrangère dans son cas serait de la propagande russe. Pourtant, une suite de documents officiels britanniques a fuité dans la presse alternative et montre explicitement une ingérence britannique visant à déstabiliser la Russie. Ces documents sont accessibles sous le titre : « OP. HMG Trojan Horse. Part 4: Undermining Russia I ». Il s’agit d’un épisode dans la guerre hybride que se livrent pays occidentaux et Russie. Le mentionner n’est en rien prendre position pour Poutine mais rétablir une part de vérité.

Le modèle d’intervention américain (mais aussi britannique) est connu et s’est appliqué tant au Chili (« que l’économie hurle » suivi d’un soutien aux putschistes) qu’en Irak avec des mensonges sur les armes de destruction massive pour justifier la guerre. En Irak, le dictateur Saddam Hussein, qui avait été un allié de l’Occident contre l’Iran, fut dépeint en nouvel Hitler qui possédait des armes de destruction massive. En 2003, les opinions opposées à la guerre n’éprouvaient aucune sympathie pour le dictateur mais pensaient aux ravages de la guerre. Ravages qui eurent bien lieu et dont les effets continuent jusqu’à aujourd’hui. S’opposer à une entreprise de déstabilisation d’un pays parce qu’il ne s’aligne pas sur les États-Unis ne signifie en aucun cas idéaliser ce pays.

Ainsi, à l’instar d’Amnesty International on peut légitiment exiger la libération tant de Julian Assange, le journaliste révélateur de crimes d’État qui moisit dans une geôle anglaise, que de Navalny, emprisonné en Russie, sans pour autant approuver les idées de ce dernier ou la déstabilisation d’un pays dit adversaire. Un Navalny néolibéral copie d’Eltsine ne serait bon ni pour la Russie ni pour la stabilité internationale. La libération d’Assange serait une victoire de la liberté d’opinion et de la presse, vantée par ses geôliers mais ignorée par eux. Malheureusement les médias dominants qui disent faire la traque des fausses informations font chaque jour la preuve que le modèle de propagande des médias énoncé par Chomsky et Herman dans La Fabrication du consentement reste d’actualité.

 

Sources

[1] Patrick Lawrence, « Biden’s Missing Link with Europe », Consortium News, 22 février 2021.

Pierre Guerlain, Professeur de civilisation américaine, université Paris Nanterre

Source image de couverture : rtbf.be

 

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

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