Minorités, réfugiés, déplacés : les oubliés de la République de Géorgie

Après la fin de l’URSS en 1991, la Géorgie a obtenue son indépendance et a fait le pari de se tourner vers l’Ouest. Mais elle s’est aussi retrouvée confrontée à ses propres démons : les conflits de deux de ses réions, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, la persécution des minorités ethniques et religieuses, la question des déplacés et des réfugiés qui s’entassent dans des camps en marge des villes…

Dix sept ans après l’indépendance, la Géorgie reste un pays multiéthnique et multireligieux qui compte une trentaine de minorités dont quatre grands groupes : les russes, les arméniens, les assyriens et les ossètes vers lesquels sont tournés les activités du gouvernement. le Journal International s’est rendu sur place pour savoir si la transition vers un État souverain avait été bénéfique pour tous les Géorgiens.

Abkhazie et Ossétie du Sud : un conflit sans fin

En 1918, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, deux régions constituant 20% du territoire géorgien, revendiquaient leur indépendance. En 1991, le slogan « la Géorgie aux Géorgiens », adopté pour se débarrasser de l’influence soviétique, écorche la réalité multiethnique du pays. La guerre restée couvée depuis plusieurs années reprend et en 1992, les deux régions ont alors fait sécession avec le soutien de la Russie. « C’est l’histoire de la grenouille dans l’eau, ça s’est normalisé », raconte Pascal Meunier, Ambassadeur de France, à Tbilissi.

Ces événements ont conduis les deux régions rebelles à des destins similaires. Alors que la Géorgie goûtait à l’indépendance, une guerre civile chaperonnée par le Kremlin éclate. Dès lors, les relations entre Géorgiens et indépendantistes sont rompues et vouées à la détestation. Les Ossètes prennent soin de construire de nouveaux axes routiers et ferroviaires afin de s’éviter. Et tout comme les Abkhazes, ils attendent leur rattachement à la Russie qui ne semble pas pressée de les accueillir mais assure leur survie et leur défense militaire. Depuis près de vingt ans, la situation semble s’être figée et les tensions, qui se sont cristallisées au fil du temps, se matérialisent en des phénomènes de violence ponctuels entre les milices séparatistes et l’armée géorgienne.

Des phénomènes de violences qui, en 2008, après plusieurs jours de guerre entre Russes et Géorgiens, a fait 1 600 morts et des milliers de déplacés.Giorgi Kanashvili, Responsable de l’organisation Caucasian House, confie que « 2008 a été un choc pour la Géorgie. Elle n’était pas prête à ça, elle commençait tout juste à se moderniser ».

Le Comité International de la Croix Rouge à Tbilissi aux avant-postes sur le terrain

Le Journal International a pu s’entretenir avec Mauro Morabito, Responsable du Département Protection de la Croix Rouge en Géorgie, qui intervient particulièrement dans la gestion de ces conflits. Celle-ci y est mandatée pour protéger et secourir les victimes des conflits armés sans discrimination, promouvoir le droit international humanitaire et intervenir lorsqu’il est violé. « Les Etats sont dans l’obligation de laisser la Croix Rouge fonctionner, d’avoir accès aux centres de détention par exemple. Si ces accès sont refusés, on tente de mobiliser des acteurs tiers et de substituer les actions par d’autres moyens mais aussi négocier et persuader les autorités de nous laisser travailler, nous n’appliquons pas le blame and shame. »

Mauro Maurabito, Responsable du Département Protection de l’ICRC en Géorgie. Crédit Louison Bojuc

En 2018, les priorités de l’organisation sur le terrain sont au nombre de trois. Tout d’abord, il faut traiter les 2 500 cas de « missing files » – dossiers manquants- ouverts à ce jour en effectuant des recherches pour retrouver les personnes disparues. « Il ne pourra y avoir fermeture d’un dossier tant que le corps vivant ou mort d’une personne disparue ne sera pas retrouvé et rendu à la famille et que s’en suivront des rituels de deuil et d’adaptation » insiste Mauro Maurabito.

Ensuite, il s’agit de maintenir un lien avec des proches, détenus dans les régions sécessionnistes en faisant passer des lettres ou en utilisant d’autres moyens d’entrer en contact.

Enfin, la Croix Rouge doit protéger la population civile : « On s’enquit de savoir ce dont les habitants ont besoin et on répond en premier lieu à satisfaire les besoins primaires ». Pour M. Morabito, c’est un travail de longue haleine mais qui doit se poursuivre en dépit d’une situation figée et complexifiée par la fermeture progressive des postes de frontières.

Les questions abkhaze et ossète restent les dossiers brulants de la République caucasienne qui freinent les intentions de l’Europe, maintiennent une implication de la Russie sur le territoire et en font un pays instable et divisé.

La communauté internationale aux aguets à travers la mission européenne et les discussions à l’ONU

Cet héritage conflictuel pose des défis politiques et sécuritaires pour la Géorgie moderne.

Pour Ketevan Chumbadze, Directrice politique adjointe au Ministère des Affaires Etrangères, « les impacts sont très négatifs pour la population locale ». Les habitants ont du faire face à la perte de leur terre, des personnes sont régulièrement enlevées, détenues illégalement ou torturées. Les accès et la communication sont de plus en plus difficiles, la population géorgienne est prise à partit et les enfants se trouvant dans les zones occupées sont privés d’éducation dans leur langue maternelle. Elle dénonce « une politique de nettoyage ethnique. »

Réunion au Ministère des Affaires Etrangères de Géorgie avec Ketevan Chumbadze, Directrice politique adjointe. Crédit Louison Bojuc

Depuis 2008, l’Union européenne mène une mission d’observation et de surveillance civile en Géorgie sous l’acronyme EUMM. « Les membres de cette mission ne sont pas autorisés à rentrer en territoires occupés mais leurs activités sont décisives pour prévenir et dénoncer les transgressions de la Russie » poursuit Ketevan Chumbadze. « Seule la communauté internationale peut exercer une pression suffisante sur la Russie afin de lui faire changer sa position […] Si aucun voisin n’a pris part à la guerre russo-géorgienne, aucun n’a reconnu l’indépendance des territoires occupés. C’est un soutien important » constate Mme Chumbadze.

Irina Yegorova, Conseillère politique pour l’ONU en Géorgie, et Yoko Akasaka, Représentante de l’UNHCR en Géorgie. Crédit Louison Bojuc

À Genève, sous l’égide de l’ONU, les discussions entre les protagonistes sont encouragées. « Il y a des groupes de travail qui s’en occupent », nous confie Irina Yegorova, Conseillère politique des Nations Unies en Géorgie, « mais les relations diplomatiques avec l’Ossétie et l’Abkhazie sont quasiment rompues depuis 2009 et les tensions palpables. Par exemple, selon l’interlocuteur, il faut faire attention à votre vocabulaire. La Géorgie parle de ligne d’occupation, les régions, de frontière administrative » souffle Mme Yagorova.

À plusieurs reprises Irina Yegorova, nous met en garde sur l’importance de ne pas comparer cette situation avec celle de la Crimée ou de la Transnistrie. « Ce ne sont pas les mêmes approches, ce n’est pas qu’une question locale, c’est régional, c’est mondial. C’est l’un des visages d’une Russie qui rompt avec le reste du monde. Peut-être a-t-on là les prémices d’une nouvelle guerre froide ? » affirme, vaguement, la Conseillère politique pour l’ONU en Géorgie.

Camps de déplacés ou ces mini-villes figées hors du temps : l’exemple de Tserovani

Ces conflits ont généré la migration forcée de milliers de personnes. Selon le HCR -Haut Commissariat pour les Réfugiés- ce sont près de près de 273 000 déplacés qui s’entassent dans des camps à travers le pays. Souvent sans travail ni possibilité d’intégration, de participation à la vie politique ou d’accès aux prestations administratives, ils vivent d’année en année dans l’espoir de pouvoir un jour rentrer chez eux. Une situation critique qui explique que « 20% des géorgiens vivent sous le seuil de pauvreté » constate Yoko Akasaka, représentante du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés en Géorgie, qui ajoute que la situation est d’autant plus difficile que « l’accueil des réfugiés n’est pas un sujet populaire. « Pourquoi aider les autres pendant que nous souffrons ? » […] Ils sont affublés d’une image négative, celle de personnes pauvres et incultes. De vraies politiques d’intégration doivent être menées ». Le HCR est en charge de l’intégration positive mais est souvent accusé par les anti-immigration de soutenir le terrorisme car les réfugiés représentent une réserve de choix pour les milices de la région.

Nana Chkareuli, Responsable du camp de personnes déplacées de Tserovani, l’un des plus grand du pays, en marge de Tbilissi, confirme : « le statut de réfugié n’existait pas sous l’URSS. Suite à l’implosion de celle ci, un système a été organisé pour offrir une protection aux personnes qui en avaient besoin. Le gouvernement géorgien a adopté des standards nationaux en 2017 conformes aux standards internationaux. Il est nécessaire que les personnes recueillies soient capables d’aider la société, de lui être utile, de contribuer à son développement dans un certain nombre de domaines. Les échecs concernant les dérives terroristes est un vrai problème. Il y a des solutions qui s’offrent aux réfugiés mais parfois cela échoue ». 

À Tserovani, ce sont 2 000 petites maisons identiques qui accueillent 8 000 personnes. Les responsables et les quelques bénévoles étrangers travaillent aux cotés d’ONG locales, de l’Ambassade américaine ou encore de l’EUMM. Tserovani ressemble à une mini-ville perdue au milieu de la campagne, avec sa banque, son école et son épicerie. Sauf que les gens n’en sortent pas. Afin de rendre meilleur un quotidien difficile, l’équipe propose de nombreux projets éducatifs comme l’organisation de séminaires, ou culturels, comme la fabrication de bijoux qui offre des aides psychologiques. « On sait que les gens perdent l’espoir de rentrer chez eux quand ils commencent à embellir leur maison, à l’entretenir ».

Au centre, Nana Chkareuli, Responsable des Internally Displaced People (IDP) dans le camp de Tserovani. A gauche les membres de son équipe dont une volontaire américaine. Crédit Louison Bojuc

Minorités : les laissées pour compte de la République

Nino Gogaladze, représentante de l’OSCE en Géorgie tient à rappeler que « sous l’URSS, le géorgien était enseigné comme langue secondaire, on privilégiait les langues maternelles des minorités. À l’indépendance, leur communication était limitée. Il en a résulté un accès limité aux postes administratifs, gouvernementaux et une représentation minime ». Progressivement, les autorités craignaient que ces minorités représentent une menace et reproduiraient le schéma des régions séparatistes. La sécurité a donc été renforcée dans les zones où elles étaient présentes.

Un cimetière improvisée dans un village proche du Daghestan. Crédit Louison Bojuc

De plus, ce n’est pas qu’une question de langue mais également de religion ce qui a pu entraîner des tensions et rendre plus complexe le traitement des minorités par le gouvernement pour permettre d’établir un contact entre majorité et minorité mais aussi entre minorités. « L’OSCE a travers le Haut Commissaire pour les minorités apporte son soutien au gouvernement pour fournir une éducation multilingue, pour informer les partis politiques sur la manière d’aborder la question, de les faire davantage participer et de sensibiliser les citoyens ».

Régulièrement, des manifestations sont organisées contre la présence de ces minorités et notamment contre la minorité musulmane.

« Plus facile de travailler sous l’Union Soviétique »

À la frontière avec le Daghestan, aux pieds des montagnes, les habitants du village de Tchantlikure, héritiers d’une communauté déportée par les combattants tchétchènes, vivent de la terre et du bétail, d’un quotidien fade et difficile. Mukhtar le leader de cette communauté nous confie : « La vie est mauvaise. (…) Les géorgiens nous disent de retourner chez nous mais nous on ferait tout pour ça, la vie est meilleure là-bas ». Mukhtar nous parle d’un pays qui n’accepte pas les minorités, qui seraient moins payées que les géorgiens et peu considérées par les administrations publiques. « Avec l’Union Soviétique c’était plus facile on pouvait travailler comme on voulait, il n’y avait pas besoin de papiers. Maintenant, il y a les visas, le passeport, l’argent. Je ne me sens pas libre ici. »

Mukhtar, leader de sa communauté. Crédit Louison Bojuc

Plusieurs fois, des candidats politiques auraient franchis l’entrée du village en promettant d’offrir à la population une vie meilleure. Mais aucun n’a tenu ses promesses. « Ce pays n’est pas démocratique ni indépendant comme il le prétend. »

Photo de bannière : Le drapeau géorgien flottant au dessus de l’école du village de Tchantliskure. Crédit Louison Bojuc

 

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