Moira Millan, leader du mouvement des femmes autochtones pour le Buen Vivir

A l’occasion de la projection de son film Pupila de Mujer : Mirada de la Tierra, Le Journal International a rencontré Moira Millan de l’ethnie Mapuche. Cette militante autochtone féministe lutte pour la récupération des terres appartenant aux peuples originaires, la reconnaissance par l’État argentin des exactions commises à l’encontre des communautés indigènes au cours de l’histoire et la promotion d’un modèle de société alternative au capitalisme, le Buen Vivir (aussi appelé « Sumak Kawsay » en langue quechua).

Née en 1970 dans une famille d’origine Mapuche et Tehuelche, Moira Millan grandit à Bahía Blanca, un petit village de la province de la Buenos Aires (Argentine) où son père exerce le métier d’ouvrier tandis que sa mère est employée de maison. Son origine autochtone, occultée par ses parents dans le but de s’intégrer à la culture minière et citadine de Bahía Blanca, fait d’elle la cible de discriminations racistes et misogynes.

De la redécouverte de l’identité Mapuche à l’engagement pour les peuples autochtones

A ses 18 ans, elle se détourne de l’Église Évangélique auprès de laquelle elle a effectué ses études, retourne en Argentine et rend visite à des membres de sa famille habitant au sein d’une communauté indigène dans le Sud du pays. Cette expérience lui permet de redécouvrir son identité indigène et toute la richesse de la culture Mapuche. Elle décide, à ses 21 ans, de « faire son retour à la terre afin de renouer avec cette part d’elle-même et développer une vie pleine, prospère ». L’identité des Mapuches, nous explique-t-elle, se construit à partir du territoire puisque « Mapuche, qui signifie “Peuple de la Terre”, correspond à l’art d’habiter en harmonie avec les autres êtres humains et non-humains ».

Ce retour à la terre s’effectue avec le soutien de ses frères et sœurs, mais en lutte contre l’État argentin qui reconnaît difficilement aux communautés indigènes la propriété de leurs terres. Du fait de son engagement dans le mouvement de récupération des terres, sa dénonciation du « terrorisme d’État » envers les communautés indigènes d’Argentine et sa critique de l’histoire argentine bâtie sur le dénigrement de ces communautés, Moira Millan fait l’objet de nombreux ennuis judiciaires et tentatives d’intimidation. En témoigne, par exemple, sa récente disculpation lors du procès qui l’accuse d’avoir participé à une manifestation pacifiste en septembre 2017.

Vers l’idéal du Buen Vivir

Par la suite, sa lutte pour le respect des droits des peuples autochtones et leur accès à la terre se double d’une dimension politique et féministe. En effet, son expérience de la ville, au sens de métropole mondialisée, est celle de la discrimination, du mépris et du déni que subissent les peuples originaires dans les sociétés post-coloniales. La trajectoire de vie de Moira Millan l’a ainsi conduite à diffuser un discours critique, appelé le Buen Vivir, qui se présente comme une alternative à notre modèle de société globalisé, capitaliste et occidentalisé. Inspiré par les communautés indigènes, leur valeurs et traditions ancestrales, tout en étant un projet moderne, le concept de Buen Vivir apparaît dans les années 90. Il naît d’une réaction : la résistance des communautés indigènes face à un État qui exproprie leurs terres pour l’exploitation des ressources nécessaires à la croissance économique. Qui plus est, l’épreuve de l’exode rural, du déplacement forcé vers la ville où ces populations exercent majoritairement des emplois exténuants et dégradants, les amène à questionner le modèle dominant.

De cette réflexion est alors né le Buen Vivir. Il s’agit d’une théorie systémique dans laquelle on pense l’être humain comme un habitant de la nature, et non pas comme son souverain. Les communautés indigènes d’Amérique Latine ont en commun de considérer la « Pachamama », c’est-à-dire la Terre, comme une entité à part entière, dotée d’une âme, envers qui les humains sont redevables car elle leur permet de vivre. Tour à tour philosophie, mode de vie et projet politique, le Buen Vivir récuse la conception moderne de l’Homme affranchi des lois de la nature. Il a pour valeurs centrales la réciprocité, la redistribution et le respect. Son objectif ne réside pas dans la croissance économique, l’accumulation de biens matériels et la richesse monétaire. La notion de vivre mieux ne s’entend pas au sens que lui a donné la pensée capitaliste. Il faut la comprendre en tant que relation harmonieuse entre l’humanité et la nature, bien-être à la fois corporel et spirituel.

Une figure féministe en Amérique latine

Moira Millan est, par ailleurs, une fervente défenseur de la cause des femmes. Victime de violences sexuelles dans sa jeunesse, cette militante féministe fait partie du mouvement VivasNosQueremos qui lutte contre les oppressions liées au genre ainsi que pour la préservation par les femmes des terres et cultures des peuples originaires. Dans son film « Pupila de Mujer : Mirada de la Tierra », Moira Millan part à la rencontre de femmes indigènes issues de différentes ethnies afin d’en apprendre plus sur elles. De leur rapport aux savoirs ancestraux à la difficulté de sauvegarder leur patrimoine, en passant par les déplacements forcés et autres formes de discrimination vécus par ces femmes, elle aborde tous les sujets autour de la condition féminine indigène. De ces rencontres émergent, en 2015, la première marche des femmes indigènes pour le Buen Vivir, réunissant au total 36 ethnies du continent américain, puis le mouvement des femmes indigènes pour le Buen Vivir en 2018.

 

Les femmes indigènes ont la capacité de construire un consensus, une unité qui n’a pas pu être atteinte sous le leadership masculin. Nous sommes les gardiennes de la vie, donc les gardiennes de la terre et du territoire. Nous sommes les faiseuses de vie et faiseuses de modes de vie. Nous organisons entre nous une proposition de Bien Vivre. Nous sommes ainsi appelées à être les actrices d’un nouveau moment historique, un moment historique dans lequel nous sommes à l’initiative d’un cadre théorique distinct pour penser la vie.
Moira Millan, entretien avec le Journal International (2019)

Photo en bannière : Secretaría de la Cultura de la Nacíon (Ministère de la Culture en Argentine)

 

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