Netflix & Culture : American Horror Story : Coven, reflet et fictionnalisation d’un pan de l’histoire américaine

Et si regarder une série nous enseignait plus de choses que l’on ne le pense ? Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec la série American Horror Story (AHS), disponible sur Netflix, il s’agit d’une série horrifique et fantastique. Chaque saison narre une histoire différente, dans des époques différentes. Mêlant fantastique, drame, horreur, histoire, ou encore mythologie, la série se base généralement sur un certain nombre de faits réels qu’elle fictionnalise.

Une série fictive ancrée dans des réalités historiques

L’intrigue de la saison 3 d’AHS se déroule à la Nouvelle-Orléans, une ville de l’état de Louisiane aux Etats-Unis. Le récit principal se situe à l’époque contemporaine, avec quelques retours en arrière, notamment vers les années 1830 ainsi que quelques scènes évoquant les années 1692-1693. La saison raconte les aventures de sorcières, regroupées au sein de la « Maison pour jeunes filles exceptionnelles » dirigée par Madame Robichaux. Bien loin des sorcières de contes, la série met en scène, à l’instar des Nouvelles Aventures de Sabrina, des jeunes femmes modernes aux tempéraments excentriques et délurés.

Et pourtant, au milieu de tous les personnages fictifs, certains sont inspirés de personnes ayant bel et bien existé. Cette saison est donc l’occasion de se pencher un peu plus en détail sur les différents thèmes abordés et personnages empruntés à la réalité. Un plongeon dans une histoire fantastique, et pourtant profondément inscrite dans certaines réalités américaines et dans l’Histoire du pays depuis sa fondation. Un décryptage simplifié qui vous donnera quelques clés de visionnage.

Histoire de la Louisiane française : la Nouvelle-Orléans en figure de proue

Baptisée Louisiane en l’honneur de Louis XIV, le futur état américain a appartenu à l’Empire colonial français pendant quatre-vingt années. Au cours de cette période, des colons français s’y sont durablement installés. La Louisiane fut d’abord cédée à la couronne espagnole de 1762 à 1800, puis récupérée par la France. Elle a finalement été vendue aux Etats-Unis d’Amérique en 1803 par Napoléon Bonaparte, dans le but de financer ses coûteuses campagnes militaires. La domination française a cependant laissé son empreinte dans la culture locale, toujours visible aujourd’hui.

La Nouvelle-Orléans : comme un air de France

A sa naissance, la Nouvelle-Orléans abritait des Français, des Allemands, ou encore des esclaves africains. Viendront ensuite les créoles, principalement venus de la République nouvellement fondée d’Haïti. La société néo-orléanaise est donc un mélange de différentes populations. Ce métissage unique fait de cette ville un véritable melting pot[1]. Pour ce qui est de l’empreinte française, elle est principalement linguistique. En effet, au 19ème siècle, 40% de la population de la Nouvelle-Orléans était francophone. La domination espagnole n’a pas eu de réel impact sur la francophonie. En effet, des Acadiens, une ethnie venant d’anciennes provinces canadiennes, ont immigré, amenant avec eux leur langue : le français acadien. Par la suite, le français a été interdit d’enseignement dans les années 1920.

Le Café du monde, situé dans le Vieux Carré, quartier historique français de la Nouvelle Orléans

Source : Wikimedia. Crédits : justinsomnia.org

De nos jours, le français a été réhabilité mais n’est plus parlé que par quelques 250 000 locuteurs en Louisiane, principalement grâce aux populations d’ascendance acadienne. En termes d’architecture, au bord du Mississipi se trouve toujours le Vieux Carré, quartier historique français qui a conservé ses bâtiments coloniaux. On peut citer par exemple le Jackson Square, la Rue Bourbon, ou encore le Café du Monde. Ces bâtiments sont les vestiges d’une Nouvelle-Orléans française, ou du moins francophone, où vivaient une partie de la bourgeoisie française issue de la colonisation.

Madame Lalaurie : figure de la bourgeoisie issue de la colonisation

Cette bourgeoisie française est incarnée en la personne de Madame Lalaurie. Ce personnage n’est pas une invention, et est toujours tristement célèbre de nos jours. Née en 1787 sous le nom de Delphine de MacCarthy, elle était la fille d’un immigré irlandais et d’une mère aux ancêtres venus de la Nouvelle-France[2]. Elle est donc, somme toute, une personnification de la bourgeoisie néo-orléanaise de l’époque. Elle fut l’épouse, en seconde noces, d’un médecin français. Ils vivaient ensemble dans une maison créole du Vieux Carré. La maison existe toujours, et a appartenu à Nicolas Cage pendant de nombreuses années.

Kathy Bates dans le rôle de Madame LaLaurie. Source : Madmoizelle

Madame Lalaurie doit sa triste notoriété à son sadisme envers ses esclaves. Il faut savoir que le Code Noir[3] était appliqué en Louisiane, et qu’elle en usait et abusait. En effet, selon les récits de l’époque, à la suite d’un incendie dans sa demeure, des voisins vinrent aider la famille. Ils firent alors une macabre découverte : la pièce des horreurs de Madame LaLaurie. C’est ici qu’elle torturait ses esclaves, leur infligeant les pires supplices et humiliations. Elle aurait tué une centaine d’esclaves dans cette pièce. Elle ne fut d’ailleurs jamais condamnée puisqu’elle a fuit à Paris à la suite de cet incendie. L’atroce personnage est incarné à l’écran par l’excellente, quoique dérangeante, Kathy Bates.

Les Sorcières de Salem : mythe et réalité

Comme mentionné précédemment, la majorité des personnages de cette saison sont des sorcières. Quelques scènes font d’ailleurs écho à de véritables événements ayant eu lieu aux Etats-Unis dans les années 1690. A cette époque avaient lieu les célèbres procès des sorcières de Salem. Car si les sorcières demeurent un mythe, leurs procès, eux, sont bien réels. A l’heure actuelle, certaines zones ombres subsistent encore sur la raison exacte de ces événements et sur leurs causes profondes.

Les sorcières et de Salem et leur célèbre procès

Il faut en effet savoir que dans les années 1690, les colonies du Massachussetts étaient relativement pauvres et subissaient des attaques répétées de la part des Amérindiens. C’est dans ce contexte très particulier que plusieurs jeunes filles du Salem Village[4] se sont mises à agir de manière étrange, à parler dans une langue inconnue, et à inquiéter tout le village. Elles ont alors accusé des voisins et d’autres habitants, affirmant que leurs comportements étranges étaient dus à de la sorcellerie. Dans les faits, il semblerait que ces jeunes filles pratiquaient en secret des rites sataniques et autres pratiques réprouvées par l’Eglise. Aussi, par peur des conséquences de leurs actes, elles auraient préféré accuser des tierces personnes.

« The Salem Martyr », tableau de Thomas Satterwhite Noble, 1869. Source : Wikipedia.

Historiquement, nul ne sait vraiment si les crises d’hystérie de l’époque sont dues à une réaction au pain d’ergot[5], ou s’il s’agissait de fausses accusations proférées par une famille afin de nuire à une famille rivale sur fond de questions territoriales. Ou alors simplement un jeu malsain entre fillettes qui aurait mal tourné. Au cours de ces procès pour sorcellerie, une vingtaine de personnes ont été condamnées à mort et des centaines d’arrestations ont eu lieu.

La chasse aux sorcières : combat contre le Diable ou procès sexistes ?

Au cours de ces années-là, la colonie a connu une période de « chasse aux sorcières ». Le but était d’éradiquer toute personne soupçonnée de sorcellerie, et donc d’alliance avec le diable. Cette chasse était justifiée par le puritanisme[6] profondément ancré dans la société de l’époque. Certains chercheurs s’accordent à dire que ces procès ont sans doute des fondements sociologiques, dans la mesure où les accusés étaient majoritairement des femmes, ou des personnes pauvres ou en marge de la société. Sur les 19 accusés du procès des sorcières de Salem en 1692, 14 étaient des femmes. De 1638 à 1725, 78% des présumés sorcières de la Nouvelle-Angleterre étaient également des femmes. Les esclaves étaient aussi pointés du doigt, puisque l’une des premières condamnées fut Tituba, une esclave barbadienne ayant plaidé coupable.

Cette question sociologique et même raciale est un sujet important de la troisième saison d’AHS. Les sorcières sont quasiment toutes des femmes, en danger car menacées par une société qui les réprouve et les a tuées par le passé. Les figures féminines sont toutes très puissantes. L’entraide est décrite comme le seul moyen pour les sorcières d’exister et de se protéger. Parmi elles, Queenie, est Noire, et est la seule sorcière de l’école à ne pas être blanche. Elle exprime parfois son mal-être en tant que seule sorcière noire. Elle décide alors de se tourner vers les autres sorcières noires de la saison : les prêtresses vaudous. Parmi elles, la puissante Marie Laveau. Une fois encore, ce personnage est inspiré d’une femme ayant réellement existé.

Marie Laveau dans la saison 3 d’AHS, interprétée par Angela Bassett. Source : Serieously.com

La culture vaudou à la Nouvelle-Orléans

Les sorcières de la saison ont toutes des pouvoirs magiques divers et variés allant de la clairvoyance, à la résurrection. Queenie a la particularité d’être une poupée vaudou humaine : ce qu’elle s’inflige corporellement à elle-même se répercutera sur une autre personne.

Le vaudou : entre fantasmes et héritage culturel

Le vaudou est une religion souvent associée à des pratiques occultes et folkloriques. Il vient en réalité d’Afrique, et résulte du mélange de plusieurs croyances locales. Par la suite, il a été importé en Amérique avec la traite d’esclave, et a pris différentes formes selon les pays dans lequel il s’est implanté. Les pratiquants du vaudou vénèrent des esprits qui sont supposés les protéger. Il existe des esprits pour toute sorte de choses, allant de l’Amour jusqu’aux récoltes.

Il s’agit donc d’un héritage culturel et religieux que les esclaves ont conservé une fois en Amérique et particulièrement à la Nouvelle-Orléans. Le vaudou s’est hybridé avec la religion catholique, très présente dans la ville. C’est ainsi qu’est née une forme de vaudou catholique. Cette religion a été bannie par les colons qui convertissaient de force les esclaves. Cependant, à la Nouvelle-Orléans, le vaudou semblait toléré puisque mélangé au christianisme. Une figure de l’époque incarne ce vaudou catholique connu et toléré des habitants de l’époque.

Marie Laveau : figure du vaudou hybride de la Nouvelle-Orléans

Née en 1801 d’une mère Noire affranchie et d’un créole d’origine française, Marie Laveau s’est faite connaître pour ses talents en herboristerie et en occultisme. Réputée à la Nouvelle-Orléans et même en-dehors de la ville, elle était également femme d’affaires. En effet, elle faisait de ses dons un réel commerce. Coiffeuse pour une clientèle de servantes noires, elle était au fait avec les histoires personnelles de leurs maîtres. C’est ainsi qu’elle se constitua une clientèle de riches blancs qui venaient lui demander des conseils ou des remèdes. Aujourd’hui, Marie Laveau reste l’une des figures majeures du vaudou à la Nouvelle Orléans, l’une des plus célèbres mambo et incontestable reine du vaudou.

Photo de Marie Laveau. Source : afrikhepri.org

Dans la série, Marie Laveau est incarnée par Angela Bassett. Elle n’est jamais décédée depuis l’an 1801 grâce à ses pouvoirs magiques. Ce personnage a un rôle majeur, et est doté de grands pouvoirs. Cela peut sembler anecdotique, mais la représentation de Marie Laveau n’est sans doute pas si éloignée de la vérité. Elle est l’incarnation d’une femme de pouvoir à une époque où être femme et noire ne conférait aucune position, bien au contraire. L’intrigue de la saison la lie à Madame Lalaurie dont elle souhaite se venger. Il est d’ailleurs très probable que, dans la réalité, les deux femmes se soient rencontrées.

A la lumière des récents événements, cette saison a une saveur encore différente. Son visionnage est un bon moyen de se replonger dans l’histoire de ce pays, et d’en saisir quelques fondements. Le cas de la Nouvelle-Orléans est bien évidemment particulier, mais néanmoins éloquent. La question de la place de la femme y est aussi importante puisque les personnages principaux sont toutes des femmes. Les hommes n’ont que des rôles relativement secondaires. Sous couvert de dénoncer les procès de Salem, la saison traite de la question du sexisme et de l’oppression des femmes au cours des âges. Elle les célèbre aussi en leur donnant (littéralement) les pleins pouvoirs, et en montrant les femmes sous tous leurs aspects et leur diversité. Un message engagé pour une saison riche en émotions, en rebondissements mais surtout en références.

 

⇒ Pour aller plus loin :

  • Miller, Arthur. « Les Sorcières de Salem », 1953.
  • The Washington “What can the Salem Witches teach us about how we treat women today?”, The Washington Post, 10 juin 2018 [consulté en ligne]
  • Monnet-Cantagrel, Hélène. « Jeux et enjeux du récit dans American Horror Story», Télévision, vol. 7, no. 1, 2016, pp. 85-99.
  • Toutes les saisons d’American Horror Story, disponibles sur Netflix et diffusées sur FX.

[1] Creuset culturel en français. « Brassage et assimilation des divers courants d’immigration qui ont contribué au peuplement des États-Unis, au dix-neuvième siècle » selon le CNRTL.

[2] Ancienne colonie française, vice-royauté du Royaume de France. La Nouvelle-France se situait sur une partie du territoire de l’actuel Canada et avait pour capitale Québec.

[3] Actuelle ville de Danvers, Massachussetts.

[4] Edit, promulgué en 1685 par le Royaume de France et fixant le statut juridique des esclaves dans les Antilles françaises. Il établissait, notamment, que les esclaves étaient des « meubles » et qu’ils devaient être instruits dans la foi catholique

[5] On parle d’ergotisme. Cela peut causer une gangrène mais aussi des convulsions, spasmes et hallucinations. Cette piste pourrait expliquer certains cas de « sorcellerie » ou de « possession ».

[6] Issu du protestantisme, le puritanisme se définit par sa rigueur et son austérité religieuse. La morale y est essentielle. Souvent associés aux calvinistes, les puritains voulaient à la base réformer l’Eglise déjà réformée des protestants. Ils trouvaient en effet que l’Eglise protestante anglaise était encore trop souple et impure.

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