Nord Stream 2 : Le dossier explosif du gaz russe

Le projet contesté de pipeline russo-allemand transforme la mer Baltique en un échiquier politique mondialisé sur lequel les grands et les petits se contestent argent et influence.

Tandis que la concurrence russo-américaine pour le monopole énergétique rappelle les traits de la guerre froide, le désaccord sur  le  dossier au sein de l’Union européenne met à nu l’usure de cette unité dont elle aurait aujourd’hui tant besoin.

Les intérêts et calculs cachés derrière Nord Stream 2

« Une molécule de gaz russe reste une molécule de gaz russe, qu’importe si elle passe par l’Ukraine ou par la mer Baltique », c’est par ces mots que la chancelière allemande Angela Merkel a pris la défense de Nord Stream 2 lors de son discours à la Conférence de Sécurité à Munich le 16 février 2019. L’Allemagne tient à son projet de pipeline, malgré les lourdes critiques de la part de ses voisins et les mises en garde, surtout états-uniennes, répétées contre la dépendance énergétique vis-à-vis la Russie. Car le futur entretien du gazoduc et son alimentation en gaz seront entièrement entre les mains de l’entreprise russe Gazprom.

Les opposants au projet, l’Ukraine en première ligne, mais également la Pologne et les pays Baltes, voient dans le contournement de leurs pays une menace sécuritaire. L’Ukraine surtout a raison de craindre que la réalisation d’un gazoduc alternatif à son Transgas lui ôtera une importante garantie de protection et entraînera de nouvelles menaces russes à son égard.

Les partisans du projet, quant à eux, insistent sur la dimension purement économique de Nord Stream 2 et les bénéfices escomptés: moins de coûts de transport (l’Ukraine réclame des milliards d’Euros de taxes de transit chaque année) et plus de sécurité énergétique grâce à la diversification du réseau. Il ne faut pas oublier les bénéfices personnels de certains: après avoir ouvert la voie à la construction d’un premier pipeline trans-Baltique en tant que chef du gouvernement, l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder (1998-2005) – ami de longue date de Vladimir Poutine – avait pris la tête du comité des actionnaires de Nord Stream AG en 2006. Aujourd’hui, il préside également le conseil d’administration de Nord Stream 2 AG, l’entreprise responsable de la construction du gazoduc dont Gazprom détient 51%. Malgré les polémiques, le gouvernement actuel dément toute dépendance aux intérêts russes: « Si nous avons déjà obtenu du gaz russe pendant la guerre froide, explique Merkel, alors je ne sais pas en quoi le temps serait si mauvais aujourd’hui que nous ne pourrions pas dire que la Russie reste un partenaire. »

Le projet Nord Stream 2. Crédits : Samuel Bailey

Vers une Guerre Froide 2.0 ?

Empreint du pragmatisme habituel de Merkel, cette estimation ne trouve guère d’écho outre-Atlantique. Les États-Unis critiquent la supposée prise en otage de l’Allemagne par Moscou et soutiennent les opposants européens à Nord Stream 2. Derrière l’inquiétude affichée de voir des États européens tomber sous l’influence du rival historique se cachent cependant des intérêts moins moralisateurs. Le président du slogan « America first » proclame sa volonté d’obtenir le monopole énergétique du marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL). Cette ambition douteuse nécessite de nouveaux débouchés et augmente la pression de l’administration Trump sur ses partenaires européens, déjà pris en étau par la menace des sanctions économiques et d’un désengagement américain au sein de l’OTAN.

La Pologne, historiquement hostile à la Russie, fait déjà importer du GNL d’outre-Atlantique et plaide en faveur de sanctions américaines contre Nord Stream 2. En geste réconciliateur, l’Allemagne a annoncé la construction de nouveau terminaux GNL afin de faciliter l’importation de gaz américain, tout en niant un lien quelconque entre cette décision et la controverse autour du pipeline. Néanmoins, la posture de Donald Trump risque d’attiser de vieilles rivalités, provoquant une guerre des prix du gaz avec la Russie. Les apaisements de Merkel, qui a constaté que la demande énergétique croissante fera de l’Allemagne un débouché sûr pour tout exportateur de GNL sur le moyen terme, n’arrive pas à masquer la menace de cette nouvelle rivalité.

Un jeu perdant-perdant au sein de l’Union européenne

Car la première victime de cet affrontement est une unité européenne déjà dangereusement poreuse. En dépit des manifestations d’entente publiques entre Angela Merkel et son homologue français Emmanuel Macron – dernière mouture: le Traité d’Aix-la-Chapelle, signé ce 22 janvier dernier – l’effritement de cette solidarité qui constitue l’unique force de l’Union se fait sentir au cœur même de son couple moteur.

Depuis 2017 déjà, la Commission européenne tente de modifier la directive européenne concernant les règles communes pour le marché intérieur du gaz naturel (2009/73/EC). Alors que l’Allemagne veut sauver son projet – et ses investissements – et éviter les contraintes communautaires, la Commission exige une application des règles du marché intérieur sur les pipelines venant de pays tiers. Autrement dit: pas de contrôle russe via Gazprom, car la possession et la gestion d’un pipeline par la même entreprise sont interdites dans l’UE. Pour éviter cette restriction soutenue par les États de l’Est, le gouvernement avait misé sur le soutien implicite de la France, l’entreprise française Engie étant un des principaux sponsors de Nord Stream 2. Mais l’ami sceptique faisait la mauvaise surprise en annonçant, le 7 février, vouloir s’opposer à l’Allemagne.

C’est là l’expression d’une grogne croissante de plusieurs États européens vis-à-vis les décisions unilatérales de l’Allemagne, jugées parfois trop ambitieuses, trop égoïstes. Les diplomates français et allemands ont beau eu trouver un compromis le 8 février – le malaise qui ronge l’UE depuis plusieurs années a une fois de plus vu le grand jour, teintant cet accord du goût amer de rancunes larvées, de fractures peut-être irréparables qui font craindre pour l’avenir de l’Union.

La Commission européenne a obtenu un droit de contrôle qui laisse pourtant une belle marge de manœuvre à l’Allemagne. La Pologne, qui voudrait bien devenir une plaque tournante de l’énergie en Europe, investit elle-même dans un gazoduc venant de la Norvège pour contourner son voisin allemand. Et l’Italie aimerait oublier le Nord de l’Europe tout court pour faire importer du gaz russe via les pays du Sud. Bien que la continuation du projet ait finalement été accepté par les 28, personne ne semble sortir gagnant de Nord Stream 2.

Photo de bannière. Vladimir Poutine à la semaine de l’énergie russe 2018. Il y a été question du projet Nord Stream 2. Crédit : en.kremlin.ru

 

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