Nos pratiques alimentaires ont-elles un impact sur l’environnement ?

Le sublime film de Yan Arthus Bertrand, Legacy, nous envoûte avec de somptueuses images. L’environnement y est d’abord mis en scène de façon envoutante, majestueux, paisible. Et puis vient la fracture avec la modernité. L’industrialisation des Hommes et le goût du progrès prononcé viennent fissurer ce paysage de merveilles. Les activités anthropiques sont mises en avant comme les principales causes de la crise environnementale qui se dresse face à nous.

Bien loin de nous moraliser, il porte un message d’espoir et de bienveillance. Une phrase en particulier résonne pour nous. Il cite Alphonse de Lamartine, poète, romancier, dramaturge et personnalité politique du XVIII et XIX siècle, affirmant : « On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas ». Il fait ici directement référence à la souffrance animale causée par une industrie de consommation. Le changement de diète est alors présenté comme une solution à l’échelle personnelle pour commencer à décarboner nos vies et donc in fine ralentir l’engrenage du dérèglement climatique.

Au-delà, de la souffrance animale, cette phrase évoque aussi une agriculture et un élevage intensif participant pleinement à la perte de biodiversité. En effet, d’après le rapport GEO6 de l’Union européenne, 50% des terres habitables sont utilisées pour la production alimentaire dont 77% sont utilisées pour l’élevage. Or le secteur de l’élevage fournit à peine 17% de l’énergie alimentaire et 33% des besoins en protéines. Mais, il participerait à plus de 80% de la déforestation mondiale.  Pour reprendre le fil conducteur de Yan Arthus Bertrand, ce qui nous conduirait à nous développer c’est la maitrise de toutes les chaînes énergétiques. Or on voit bien que l’énergie transmise par notre alimentation est loin d’être optimale. Par exemple, l’importation de soja du Brésil pour satisfaire les besoins protéiniques des bêtes d’élevage en France représente un coût majeur en termes de perte de biodiversité, de dégradation de l’environnement pour un gain énergétique nutritif suboptimal. Ceci nous invite à repenser notre modèle alimentaire.

En sociologie de l’alimentation, il est considéré que cette dernière n’est pas simplement une pratique quotidienne essentielle, mais qu’elle est aussi porteuse de croyance, de codes culturels, de critères sociaux et économiques. Par conséquent, notre l’alimentation est construite socialement. En ce sens, elle est vectrice d’une identité socioculturelle, de représentations sociales et de pratiques économiques.

En effet, dès l’Antiquité deux modèles alimentaires s’affrontent. D’une part, le modèle hégémonique que nous connaissons qui promulgue la consommation de la viande et d’autre part, la diète végétarienne portée par Pythagore et ses aspirants. Ainsi, la « guerre » des alimentations est en fait bien loin d’être récente et s’ancre profondément dans l’histoire humaine. Cependant, elle a été exacerbée par l’essor technologique qui permet dans un laps de temps assez court de voir les conséquences environnementales de nos pratiques alimentaires.

Carte représentant la perte de forêt tropicale amazonienne (source : Global Watch Forest)

Par exemple, cette carte issue de Global Watch Forest illustre la perte de forêt tropicale amazonienne depuis les 20 dernières années majoritairement liées à l’activité anthropique (mais pas que). La forêt amazonienne se fait donc grignoter petit à petit pour installer toujours plus profondément en son cœur des parcelles destinées à l’agriculture et l’élevage.

En outre, l’historien Lynn Toewsend White permet de comprendre que durant le Moyen-Age s’installe une vision anthropocentrée de l’environnement. Il est alors offert aux manipulations de l’Homme créant une hiérarchisation des espèces. Les animaux se retrouvent au service de la domination humaine. Alors même que la théorie de l’évolution de Charles Darwin permet de questionner l’anthropocentrisme croissant de la société, celui-ci croît encore sous l’impulsion des idéaux économiques et l’essor des technologies.

Il faudra alors attendre le rapport de Brundtland en 1987, le Sommet de Rio en 1992 ou encore le protocole de Kyoto acté en 1997 pour que l’environnement ainsi que la cause animale (qui se mue dans son sillage) entre au-devant de la scène internationale. Cependant, les animaux sont encore souvent, même par les ONG environnementalistes, pris en considération sous une vision naturaliste. En d’autres termes, ils font partie d’un paysage esthétique intégré au sein du patrimoine humain à préserver.

Pourtant, l’idée d’une conscience animale est élaborée assez tôt. D’abord, Pythagore voulait étendre la conception de la justice et de la morale aux animaux. Puis, Jean-Jacques Rousseau affirmait que le droit naturel ne devait plus reposer sur la raison, mais sur la sensibilité des êtres. Cette conception devait permettre de réduire la maltraitance des animaux. Elle est considérée pour Kant comme un manque de devoir envers soi-même. Pour Claude Lévi Strauss, les actes de cruautés envers les animaux rehaussent la tolérance de la violence envers l’humain. En outre, le concept d’antispécisme, construit sur la structure du sexisme ou encore du racisme, permet de mettre en doute cette hiérarchisation des espèces en soulignant que l’Homme fait subir des inégalités aux animaux.

En bref, il y a plusieurs conceptions, souvent conflictuelles de l’animal, qui permettent de nous questionner sur nos pratiques alimentaires. Bien loin de l’idée d’enflammer les débats et d’ouvrir un nouveau combat entre les diètes, il faut plutôt s’offrir le luxe de remettre en question ses propres pratiques surtout quand elles sont construites socialement. C’est une épreuve réflexive philosophique intéressante qui fournit un questionnement sur le cap de la « modernité » et de l’industrialisation. Il apparaît de plus en plus clair que le combat contre le dérèglement climatique entrainera dans son sillage une coercition de certaines de nos pratiques.

 

Crédits photo : @mreyesh85

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