Okinawa : révoltes contre les bases militaires américaines

Okinawa, petite île du Sud de l’archipel japonais, accueille la majorité des soldats américains stationnés dans le pays. Depuis des années, ses habitants manifestent pour leur retrait face à un gouvernement inflexible. Mais pourquoi le Japon cherche-t-il absolument à maintenir ces bases malgré une opposition populaire grandissante : moyen de défense nécessaire ou simple stratégie politique ?

Une population excédée

Depuis les années 1990, les Okinawaïens manifestent régulièrement, forme de protestation rare au Japon. Les dirigeants locaux élus font également partie du combat : Denny Tamaki, gouverneur d’Okinawa depuis le 30 Septembre 2018, est un antimilitariste.

L’élément déclencheur de ces démonstrations populaires ? La promesse gouvernementale en 1996 de déplacer la base américaine Futenma située dans la grande ville de Ginowan. Problème : la base devrait être reconstruite dans la baie d’Oura, qui est une zone naturelle protégée. Mais les protestations sont en réalité plus profondes : Okinawa supporte deux tiers de la superficie occupée par les bases américaines au Japon, alors que l’île ne représente que 0,003 % de la superficie du pays ! Une disproportion d’autant plus grave que ces zones militaires causent des nuisances importantes.

En effet, elles empêchent le développement d’une économie autonome. Celle-ci est fragile, très dépendante des bases et des subventions étatiques. Le Japon finance à 75 % ces bases pourtant américaines. Elles stoppent le développement urbain et occupent des terres arables qu’il est donc impossible d’exploiter. Elles génèrent également des nuisances sonores et de la pollution. Mais le pire pour les habitants, ce sont les comportements des soldats, associés à la prostitution et à la criminalité (en particulier des violences sur les femmes). C’est le viol d’une fillette en 1995 par un de ces soldats qui déclenche les premières manifestations et le projet de transfert de la base de Futenma.

Enfin, les Okinawaïens sont profondément pacifistes, du fait du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale sur ce territoire particulièrement touché. De plus, l’île n’est rattachée au Japon que depuis 1901:  pas de sentiment national qui justifierait ces bases par la nécessité de défendre la patrie.

Mais alors pourquoi y’a-t-il telle concentration de bases américaines sur une île minuscule, japonaise depuis seulement 100 ans ?

Enjeu stratégique ?

La position privilégiée d’Okinawa est remarquée depuis longtemps. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique prennent l’île pour lancer des frappes aériennes et couper les liens entre le Japon, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Par la suite, le Japon vaincu et occupé propose aux Américains de conserver ces bases pour faire barrage au communisme. En échange, le Japon bénéficie d’un retour à la souveraineté rapide et la garantie de protection américaine. Après la guerre froide, les menaces venues de Corée du Nord et de Chine justifient leur maintien. Depuis 2001, on souligne la facilité de déploiement au Moyen-Orient.

Cependant, beaucoup d’experts soutiennent que la base de Futenma, aujourd’hui décriée, n’est pas irremplaçable. En effet, elle est trop petite pour être significative en cas de crise, et il est possible d’effectuer les mêmes actions depuis Hawaï par exemple. Morton Halperin, ancien officiel du Pentagone, va plus loin : « Je pense que nous aurions dû depuis longtemps abandonner l’idée d’avoir une nouvelle base de Marine à Okinawa ». Si ces bases sont importantes pour le Japon qui ne peut se défendre seul en cas de conflit du fait de sa Constitution (l’article 9 interdit au pays de se doter d’une armée suffisante), les États-Unis y ont un intérêt moindre. De plus, Okinawa semble pouvoir être remplacée par un autre territoire.

Alors pourquoi le gouvernement japonais se montre-t-il aussi hermétique face aux protestations populaires ?

Enjeu politique: importance de la relation nippo-américaine

Si le gouvernement maintient une position inflexible c’est aussi parce que remettre en cause la présence militaire américaine, c’est remettre en question l’alliance nippo-américaine. En effet, ces bases sont prévues par le Traité mutuel de sécurité nippo-américain de 1951, réaffirmé à de nombreuses reprises jusqu’à aujourd’hui. Ce Traité a par ailleurs été rééquilibré en faveur d’une meilleure coopération avec un renforcement du rôle du Japon.

S’inscrivant dans cette volonté d’un meilleur équilibre militaire, le Premier ministre Japonais Shinzo Abe veut revenir sur l’interprétation de la Constitution pacifiste japonaise. Il souhaite le renforcement de ses forces d’autodéfense et la permission de joindre les coalitions de soutien aux américains. Cette Constitution ayant été rédigée sous l’occupation américaine (1945-1952), il est certain que de bonnes relations avec cet allié sont essentielles pour faciliter ces changements.

Vous aimerez aussi