Pays de transit, pays de trafic : en Bulgarie, Animus combat l’exploitation des femmes

La Bulgarie est le principal pays d’origine du trafic humain en Europe. La Fondation bulgare Animus, basée dans la capitale, milite depuis plus de vingt ans pour les droits des femmes et a ouvert un refuge pour les victimes de trafic.

En octobre 2018, les prix Nobel de la paix ont été décernés au gynécologue congolais Denis Mukwege, qui soigne les femmes violées en République Démocratique du Congo, et à Nadia Murad, ex-esclave sexuelle du groupe État islamique. Ils ont été récompensés pour leur combat contre les viols de guerre. La Bulgarie, elle, n’est pas en guerre. Mais dans l’ombre, des voies étouffées de femmes racontent des histoires de migrations, de travail forcé, d’exploitation sexuelle.

Le local de la Fondation Animus est situé au cœur de la ville de Sofia. Le logo bleu de l’association, une sorcière qui chevauche son balai, est discrètement collé à côté de l’interphone. Nadia Kozhouharova ouvre la lourde porte en bois sculpté. Psychologue et psychothérapeute, elle est l’une des fondatrices de l’association. Elle explique :

«Nous avons gardé le dessin de la sorcière comme logo car lorsque nous avons créé cette association et que nous racontions nos histoires de trafic et de violences, les gens nous traitaient de « sorcières », ils ne voulaient pas croire que de telles horreurs puissent exister dans notre pays. »

Le logo de l’association. Crédits : Animus

Poussés par la pauvreté sur les routes européennes

Les femmes bulgares victimes d’exploitation sexuelle et de travail forcé sont le plus souvent originaires des petits villages dans lesquels il n’existe aucune perspective pour les jeunes. Le flux d’émigration des bulgares est énorme. Sur une population totale de sept millions, plus de deux millions vivent à l’étranger. Pour eux, c’est une stratégie de survie. Le chômage et la pauvreté sont parfois extrêmes. La transition à une économie capitaliste après la chute du bloc soviétique a entrainé une série de privatisation d’entreprises qui ont ensuite été vendues et abandonnées par les propriétaires endettés. Les carcasses des usines aux vitres brisées, aux murs écroulés et aux cheminées éteintes parsèment aujourd’hui les campagnes bulgares. Le trafic d’êtres humains est la conséquence de cette situation économique désastreuse. En partant à l’étranger sans ressources, les jeunes femmes deviennent des proies faciles à manipuler et à exploiter.

Des circonstances aggravantes : naître femme et Rom en Bulgarie

Selon Nadia, un second facteur est l’inégalité d’opportunités pour les femmes, d’autant plus si elles proviennent d’une minorité ethnique :

« En naissant femme en Bulgarie dans l’une de ces zones rurales, tu sais que même si tu apprends beaucoup de choses, tu ne pourras jamais prendre ta vie en main, donc il est préférable de trouver quelqu’un pour se marier et qui pourra te protéger. Et ce mari, c’est souvent celui avec la chaine en or autour du cou et avec la grosse voiture. Et pour pouvoir te marier avec lui tu dois être sexy, te vêtir avec des mini-jupes et des décolletés… La culture enseigne aux jeunes filles de ces villages que si elles veulent survivre elles doivent agir dans ce sens. De là à l’exploitation sexuelle la marge est très fine».

La moitié des victimes qui entrent en contact avec Animus sont originaires des communautés Rom. Selon Nadia, ce sont des cas très compliqués car la famille est généralement impliquée dans le trafic. Trafiquants et victimes se connaissent et appartiennent à la même communauté.

« Il y a eu un changement ces dernières années, avant c’était encore une honte d’aller travailler en tant que prostituée à l’étranger, alors que maintenant la famille est fière que leur fille subvienne à leurs besoins de cette manière. » Nadia.

Identifier les victimes, organiser leur retour, les soutenir psychologiquement

Mariana regarde les voitures et les camions se succéder sur la quatre-voies qui relie Poitiers à Bordeaux, en France, au bord de laquelle elle attend depuis des heures, dans le froid. Sa mini-jupe n’est pas adaptée aux températures automnales mais son « manager » lui interdit de porter un pantalon ou même des collants. Un poids-lourd s’arrête, enfin un client. C’est lui qui appellera la hot-line de l’association Animus après avoir compris que Mariana a été abusée et qu’elle est victime d’un réseau de trafiquants. Secourue par la police française, elle est aujourd’hui chez elle, en Bulgarie.

Animus fait partie du réseau européen La Strada qui réunit les organisations de lutte contre le trafic humain. Cette plateforme permet à l’association de réagir le plus rapidement possible pour organiser le retour des jeunes femmes identifiées comme victimes dans les pays occidentaux.

Pourtant, la plupart des victimes ne veulent pas rentrer, « elles ne veulent pas qu’on les aide, ajoute Nadia. Elles pensent que maintenant qu’elles connaissent les règles du jeu, elles peuvent éviter de se faire exploiter». Pour les psychologues de l’association c’est un cercle vicieux, et de nombreuses femmes qui sont sorties du réseau des trafiquants y retournent quelques temps plus tard.

« La plupart des victimes que nous rencontrons ont déjà connu d’autres formes de violences, elles sont très tolérantes envers les abus, qu’elles ne perçoivent pas comme normaux, mais au moins acceptables ».

Et ensuite ? Quelle justice pour les victimes ?

Avec l’entrée dans l’Union européenne de la Bulgarie en 2007, le cadre législatif s’est renforcé et permet aux victimes de trafic d’accéder à des compensations. Selon le code pénal, la peine de prison pour les trafiquants s’étend de sept à douze ans. Toutefois, porter plainte reste un parcours du combattant pour ces femmes souvent sans ressources, parfois illettrées, qui se confrontent à des tribunaux majoritairement masculins. L’association Animus fait un travail considérable pour sensibiliser et informer les procureurs et les avocats, afin de permettre d’user de toutes les possibilités de la législation.

Sur les affiches qui parsèment les murs du couloir d’entrée, des silhouettes noires se balancent à un hameçon, emprisonnées. Avant de refermer la lourde porte en bois Nadia conclut : « On a beau avoir tout le dispositif pénal et législatif nécessaire, des réseaux européens qui fonctionnent, la seule façon pour que ces violations de droits disparaissent c’est d’offrir des opportunités économiques». Ensuite, peut-être que les silhouettes noires pendues aux hameçons pourront finalement se libérer.

« Si tu cherches du travail, ne mords pas à l’hameçon, travailler à l’étranger peut être un piège ». Une campagne de prévention contre le travail forcé a été lancée en 2018 par l’association Animus. En Bulgarie, le travail forcé touche environ 32 000 personnes, ou une personne sur 250, selon l’Index Global de l’Esclavage 2018.

Photo de bannière. Crédits : Aria Ribieras

Passionnée d’Humanité. Je rencontre les gens et j’écoute leurs histoires. Mes mots sont la couleur que je donne à leurs voix, harmonieuses ou discordantes, elles racontent le monde, ses problèmes, ses défis, ses rêves.

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