Crédit Muriel Epailly.

Pierre Rabhi : « respecter la vie à laquelle on doit la vie » (1/2)

Depuis plusieurs décennies, il invite à expérimenter la sobriété, une notion étrange, parfois si lointaine des nouvelles générations. La « sobriété heureuse » est un mode de vie qui subsiste mais qui a été poussé dans l’obscurité par les vices de la modernité occidentale. À presque 80 ans, Pierre Rabhi représente non seulement les valeurs environnementales, mais aussi les principes les plus fondamentaux de respect, de communauté et d’engagement social. Interview.

Le Journal International : Comment Pierre Rabhi a-t-il senti venir sa vocation ?

Pierre Rabhi : Elle s’est faite graduellement. À un certain moment, je travaillais à Paris dans une entreprise. Je n’avais pas beaucoup d’importance puisque j’étais ce qu’on appelle un « ouvrier spécialisé ». Dans ce travail, dans ce microcosme, j’ai vécu les choses d’une façon particulière. À un certain moment, j’ai eu le sentiment que je troquais ma vie contre un salaire.

Un peu après [en riant], j’ai rencontré une jeune fille. Nous avions les mêmes idées et nous avons fait un retour à la terre. De Paris, nous sommes venus en Ardèche pour faire de l’agriculture. C’était le moyen de nous rapprocher de la nature. Seulement, en devenant agriculteur moi-même, j’ai pu voir ce que signifiait l’agriculture moderne. C’est-à-dire, le recours aux engrais chimiques, aux pesticides, à des mécaniques extrêmement violentes. À partir de ce moment-là, ma vocation s’est déclarée. En fait, je ne pouvais pas rentrer dans le scénario de produire et détruire en même temps.

« On ne peut pas traiter la vie de cette façon »

C’est comme ça qu’est venu ma deuxième protestation. On ne peut pas traiter la vie [hésitant], la terre, qui nous nourrit, de cette façon. En même temps, j’étais un peu désespéré quand j’ai découvert que cette question-là avait déjà été posée depuis très longtemps et avec des gens qui avaient même donné la réponse. J’ai compris qu’il y avait une problématique grave entre le genre humain et la nature à laquelle ce genre doit sa propre survie. Et c’est comme ça que je suis rentré en écologie, dans les pratiques agricoles aussi bien que dans les théories générales concernant le rapport humain-nature.

JI : Dans un de vos ouvrages, vous prônez l’adoption d’une façon de vivre, la « sobriété heureuse ». Comment peut-on arriver à cela dans une société qui est aujourd’hui construite pour consommer ?

PR : La société consommera jusqu’à ce qu’elle se consommera. Au lieu [de voir] la planète comme une magnifique oasis où il fait bon vivre, on [la voit] comme un gisement qu’il faut épuiser jusqu’au dernier poisson, dernier arbre, et cætera. Cela fait qu’on est dans l’absurdité et l’aveuglement total. Ces principes qu’on applique aujourd’hui, ce qu’on appelle l’économie, la mondialisation, entre autres, fabriquent un être humain purement consommateur.

Je n’aime absolument pas qu’on m’appelle « consommateur ». Le terme vous inclut dans une posture presque technique. « Allez-y, consommez, sinon l’économie ne va pas tourner ! » Ce qui fait que nous sommes dans une situation complètement absurde et indigne de l’esprit humain, c’est que les êtres humains sont sur Terre pour produire et consommer. Et puis, au final, pour servir le capital et l’argent au détriment de tout le reste.

« Consomme et ne sois jamais satisfait »

Il n’y a que la noblesse de la modération. La modération est très puissante, parce qu’elle consiste à aimer le mécontentement. Elle consiste à dire qu’on est libre. Je ne suis pas dans l’envie permanente. Je ne rentre pas dans le cercle infernal de [la consommation] qui concentre les ressources entre les mains d’une minorité humaine. Quand j’ai publié Vers la sobriété heureuse, c’est inspiré du choix que nous avons fait nous-mêmes de vivre sobrement. Et nous le faisons depuis une cinquantaine d’années.

Crédit Muriel Epailly.

Crédit Muriel Epailly.

L’être humain est toujours manipulé à désirer en permanence sans satisfaction. Vous savez, nous sommes dans les pays soi-disant « riches ». Sauf que nous sommes dans les pays qui génèrent aussi le plus d’anxiété et de consommation. Nous sommes dans quelque chose de faux. Il faut arrêter avec cette insociabilité permanente. Quand j’ai publié mon essai, on m’avait dit qu’en principe, les essais plafonnent à 3 000 ou 4 000 exemplaires. J’en ai vendu 250 000, ce qui veut dire que ça résonne chez les autres.

De plus en plus de gens sentent que le superflu domine tout. Ce superflu les emmène à être dans l’envie permanente et donc piégés par la logique « consomme et ne sois jamais satisfait ». Parce que si tu es satisfait, tu empêches la machine pseudo-économique de tourner. Voilà, c’est un peu pour ça qu’il faut aujourd’hui, la puissance de la noblesse et de la modération.

La suite de cette interview désormais disponible ici.

 

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