Portrait : Maradona, icône mondiale du football

Diego s’en est allé. Diego Armando Maradona, soixante ans, a succombé mercredi 25 Novembre d’une crise cardiaque en Argentine, comme annoncé par le quotidien argentin Clarin, sur son site internet : « Murió Diego Armando Maradona y ya es leyenda ». Des années à dribbler la mort, à la narguer à coup d’excès, de passages hospitaliers, de pieds-de-nez en forme de poudre blanche, à la faire tourner en rond comme il fit tourner en rond des centaines d’adversaires à travers le monde.

Maradona est de ceux dont la légende s’écrit par les souvenirs, par les contes, par les mythes, par le récit de sa gloire par ceux qui l’ont connu, car soyons honnêtes, parmi ceux qui lui rendront hommage, beaucoup ne l’auront en vérité jamais vu jouer en direct. C’est à ça que se mesure un mythe, par sa capacité à susciter une telle émotion au fil de générations d’amateurs de football, à interpeller à l’annonce de sa mort même les moins intéressés de ce sport, à réunir autour d’une peine ceux qui aiment le foot comme ceux qui aiment les récits d’une vie.

« J’aurai pu être moins bon que Pelé » (Maradona dans une interview à la Rai, 1997)

Il faut bien-sûr savoir rendre hommage avant tout à l’immense champion. Footballeur de génie, Diego Maradona restera à jamais comme l’un des plus grands, le plus grand pour certains. Dribbleur total au centre de gravité excessivement bas, Diego savait comme personne dicter le rythme de courses folles, calvaire des défenses, par un physique ultra tonique, une vision exceptionnelle, et bien sûr des jambes faites d’or, du haut de ses cuisses puissantes jusqu’au bout de pieds divins. Divin oui, car il y a quelque chose de mystique à voir Maradona jouer, une sorte de sentiment de toute puissance, une accélération subite, un ralentissement excessivement court, et un changement de direction briseur de reins.

C’est en Argentine que débute la folle histoire en club du gamin, dans son club d’Argentinos Juniors, à Buenos Aires, près du bidonville de Villa Fiorito qui l’a vu grandir. Après des débuts remarquables et remarqués, le tout jeune Diego est recruté par le mythique club des Boca Juniors, où il empile les buts au cours d’une saison légendaire, à l’orée de ses vingt ans, signe d’un talent qui n’a pas attendu l’âge pour exploser à la face de son pays natal.

A Barcelone, où il découvre l’Europe, tout est moins inné pour le jeune prodige, car ses frasques, ses provocations, son allure nonchalante et ses coups de sang secouent une Europe du football où les défenses sont encore de celles qui n’hésitent pas à faire comprendre aux artistes que le football n’est pas qu’un jeu.
Mais après Barcelone vient Naples. Le sulfureux Sud de l’Italie, un modeste club, une équipe faite pour lui : Diego arrive en Terre promise pour y dispenser ses miracles. Là, il vient conquérir le premier titre de champion de l’histoire du club, au cours d’une saison 1986-1987 absolument démente, au nez et à la barbe de la légendaire Juventus de l’immense Michel Platini, un numéro 10 chassant l’autre. Naples, c’est là où s’écrit sa légende, dans une ville qui l’a déifié, et dont le décès de son idole provoque un choc inimaginable. A Naples, on prie Diego comme on prie Dieu, on peint Diego sur les murs de la ville, dans les maisons, comme on peint dans une Eglise. Une vraie Eglise oui, en témoignent magnifiquement les hommages bouleversants rendus par une ville dont le stade portera désormais le nom de son idole.

En Argentine, c’est surtout le passage en Coupe du Monde qui éblouit le cœur de tout un peuple quand, au détour d’un quart de finale contre la nation mère du football, l’Angleterre, il alla livrer le match le plus romanesque. Un but de la main, la « Main de Dieu » au-dessus de l’immense Peter Shilton. Un slalom fou, le « but du siècle », pour porter une pourtant faible équipe d’Argentine vers la consécration mondiale. Un récital contre la Belgique. Une finale contre la mythique RFA. Et voilà l’Argentine de Diego sur le toit du monde, un rêve de gosse, qu’il affirmait à onze ans dans l’émission Sabados Circulares en 1971 : « Mon rêve, c’est de jouer un Mondial et de la gagner ».

“Je voulais faire ma cure de désintoxication aux Etats-Unis, mais Bill Clinton, avec sa tête de thermos, m’a refusé l’entrée dans son pays” (Maradona dans Olé, en 1999)

On pourrait, et on aimerait, n’écrire encore pendant des heures que sur l’immense génie du ballon, vanter ses aptitudes physiques folles, la dégaine surpuissante d’un taureau aux pieds de soie, sa capacité rarement égalée à porter une équipe sur ses épaules, dans une époque où les talents étaient bien plus dispersés dans les clubs qu’aujourd’hui.

Mais il serait malhonnête de ne pas parler de l’ombre, constamment et mécaniquement agrandie par la lueur éclatante d’une carrière.
Maradona est en cela légendaire qu’il expose chacun à ses propres failles, notamment celles d’un homme trop seul, ou trop mal entouré, se réfugiant dans la drogue. La cocaïne rongera sa carrière, et surtout les années suivant Naples, le crépuscule arrivant ainsi bien vite après le sommet. Maradona est alors à partir des années 1990 plusieurs fois suspendu pour des contrôles antidopage révélant des consommations illégales. Son passage à Séville est d’une grande faiblesse, et sa participation à la Coupe du Monde 1994 est celle d’un joueur dépassé par ses excès à l’orée d’une nouvelle suspension.

Au niveau politique et relationnel également, Maradona entretient des relations et des engagements troubles. A Naples, il est très proche de la Camorra, et fait du brulant Guillermo Coppola son agent : la mafia lui fournit sa protection, sa consommation de cocaïne, mais elle lui donne aussi une image internationale dégradée, celle d’un homme aux mains de l’organisation criminelle.
Moins sulfureux, il entretient également un penchant politique à gauche très assumé, en attestent ses relations très proches avec Fidel Castro, qui lui fera découvrir Cuba, où l’Argentin trouvera une maison, un sentiment de bien-être, des femmes, de la poudre, et laissera un outil de revendication idéal pour le régime, une image déplorable aux États-Unis, et quelques enfants non-désirés .

La vie du D10S (contraction de Dios et 10, son numéro fétiche) est donc celle d’un homme parti de bas, très bas, et qui arriva haut, tout en haut. Joueur d’exception, il est une idole absolue pour des générations de fan de foot à travers le monde. Mais il est aussi sûrement le footballeur le plus connu des non-amateurs. Homme d’excès de toute part, Diego Armando Maradona s’est éteint jeune, mais comme il le déclara lui-même le jour de ses quarante ans :

« Jusqu’à aujourd’hui, j’ai vécu 40 ans qui en valent au moins 70. Ma vie a été bien remplie : je suis sorti de Fiorito pour atteindre le toit du monde, là-haut, tout en haut de la célébrité. Mais une fois arrivé là, j’ai dû me démerder tout seul. »

 

Image de couverture : Photo d’El Grafico, ancien mensuel argentin, publiée le 29 Juin 1986 (image libre de droits (+ 25ans))

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