Crédit Alexis Demoment.

La post-vérité médiatique en question à l’European Lab

Encore une fois cette année, l’European Lab aura été le théâtre de nombreuses réflexions critiques des médias. L’occasion notamment de se questionner sur l’ère dite « post-vérité » dans laquelle nous serions récemment entrés. Réflexion sur un milieu au bord du bouleversement.

(Aurélien Barrau)

L‘élection de Donald Trump aux États-Unis et le Brexit en Europe ont été deux immenses coups de tonnerre dans le monde médiatique. Plus que jamais, les médias et leur légitimité sont mis en cause. Le but de l’échange « ère post-vérité et médias en résistance » était de dialoguer à leur propos pour réimaginer le journalisme de demain.

En Italie, Nicola Bruno, de Fact Checkers, fait le constat qu’il y a de plus en plus d’analyses de qualité dans la presse. Mais elles sont de moins en moins lues. Une déconnexion croît entre les citoyens et les médias. Katharine Viner, rédactrice en chef de The Guardian, a analysé une entrée dans l’ère « post-vérité ». Le terme a été élu mot de l’année 2016 par les dictionnaires Oxford. Les fausses informations gagnent du terrain malgré un travail toujours plus intense des journalistes pour les déconstruire. Distinguer le vrai du faux ne semble plus être la priorité du public, qui semble avant vouloir croire ce qui va dans son sens.

La notion de post-vérité est intéressante, mais à contextualiser. Stéphan-Éloïse Gras, d’ Africa 4 Tech, affirme que le concept de vérité ne concerne pas tout le monde. Il serait très présent en Occident, mais pas autant ailleurs. Divina Frau-Meigs, professeure à la Sorbonne Nouvelle Paris 3, ajoute que la crispation autour de la supposée entrée dans l’ère post-vérité est restreinte. Pour elle, cette panique se limite à la sphère médiatique, qui l’a d’ailleurs elle-même créée.

Un rapport ambigu et subjectif entre journaliste et vérité

(Aurélien Barrau)

Aurélien Barrau est astrophysicien au LPSC Grenoble. Il estime que la vérité a plusieurs sens et que c’est cela qui crée la complexité de la question. Le gros travail de fact-checking des journalistes serait parasité par leur pratique inconsciente de fact-selection [« sélection de faits », ndlr]. D’après lui, bien que de nombreux médias disent la vérité, ils ne traitent que d’une infime partie du réel. La post-vérité du public serait une sorte de réponse à leur sur-réalité, c’est-à-dire leur tendance à en faire trop sous une seule et même facette d’une réalité plurielle.

Divina Frau-Meigs pointe du doigt la « vérité en normes ». Il s’agit de l’idée reçue que le journaliste doit se contenter de donner à la parole à deux camps opposés, sans trancher. Cette neutralité absolue qui fut un temps recherchée n’a aujourd’hui plus d’efficacité face au phénomène de la fausse information. Une vision partagée par Johan Weisz-Myara, fondateur de StreetPress.

Les réseaux sociaux renversent les rôles médiatiques

Nicola Bruno souligne que le journaliste n’est pas non plus un juge. Le maître-mot est l’analyse. Celle-ci s’avère difficile, dans un contexte de renversement des rôles dans le rapport à la vérité. Divina Frau-Meigs constate une opinion de moins en moins captive et crédule à l’égard de la presse traditionnelle. Il faut dire qu’aujourd’hui, presque tout le monde peut devenir média. Le journaliste italien ne voit pas forcément cela d’un mauvais œil ; il espère que chacun devienne fact-checker. La professeure ajoute que « le besoin n’est plus de remonter à la source, mais à l’influence ». Stéphan-Éloïse Gras insiste sur l’enjeu capital de la manière de présenter l’information.

(Stéphan-Éloïse Gras)

Les réseaux sociaux sont au cœur du débat. Utilisés à des fins de vérifications, ils peuvent s’avérer dangereux aux yeux du membre de Fact Checkers. Divina Frau-Meigs dénonce l’excès de rapidité. « D’abord on poste, ensuite on vérifie », déplore-t-elle. Même corrigée ultérieurement, une information erronée partagée en ligne a un impact. Aurélien Barrau préfère quant à lui voir les réseaux sociaux comme un lieu utile pour confronter ses convictions. Cela fonctionne à condition de les utiliser correctement. « Il ne faut confondre l’outil et l’usage que l’on en fait », fait-il remarquer.

Des médias dépassés et à réinventer

(Divina Frau-Meigs)

La question politique, cruciale pour appréhender les médias, est selon Divina Frau-Meigs exclue de l’éducation. La difficulté que notre société éprouve à évoluer sur ce plan provient pour elle de nos dirigeants. Elle décrit « des décideurs verticaux en collusion avec des médias [traditionnels, ndlr] eux aussi verticaux ». Le journalisme actuel suivrait toujours la logique du XIXème siècle, obsolète. La règle du « mort-kilomètre » ne semble plus avoir sa place dans une société mondialisée. Stéphan-Éloïse Gras s’offusque aussi que le non-partage d’information, fruit de la course à l’exclusivité, domine toujours.

Cette incapacité du politique à agir avec son temps dans le monde médiatique n’est pas universelle. À Taïwan, de remarquables efforts ont été fait pour accorder au numérique et aux médias leur juste place dans la société.

Divina Frau-Meigs conclut : jamais les citoyens n’ont été consultés sur l’internet qu’ils veulent. Le besoin de plus d’horizontalité croît dans le domaine des médias comme dans nombre d’autres. Malgré son apparente incapacité à répondre à la post-vérité, Aurélien Barrau insiste sur l’importance de continuer le fact-checking. « Oui ! Faisons du fact-checking ».

(Aurélien Barrau)

Crédit photo de bannière : Alexis Demoment.

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Ex-rédacteur en chef du Journal International et étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon. Intéressé par de nombreux domaines : art, politique, société, sport… Amateur de voyages. D’une curiosité sans limite et éternel insatisfait, rêve de pouvoir se consacrer à de grandes investigations.

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