Le conflit afghan illustre toutes les difficultés qu’ont des troupes étrangères à occuper un pays, malgré leur supériorité technologique. Aujourd’hui, les récentes tentatives de négociations pour la paix entre la présence américaine et le camp taliban ont permis à Kaboul d’espérer une interruption de combats, qui durent depuis le déclenchement de la « lutte contre le terrorisme » de Washington en 2001. Mais cet état de guerre ne pourra cesser qu’à la résolution de la question sur l’identité propre à la nation afghane contemporaine. 

Un pays dépourvu de véritable ethnie nationale 

« Il ne se trouve pas une pierre qui n’ait été teintée de sang » disait le lieutenant général Molesworth lors de l’indépendance afghane en 1919. Cette nation a vu ses frontières déterminées en 1893 par la ligne Durand, adoptée par les colons britanniques. Des zones tribales ont également été délimitées. Ces espaces autonomes abritent des réseaux fondamentalistes très interdépendants. Les habitants de ces tribus recherchent une autarcie déjà largement acquise. Ils sont issus du peuple pachtoune, une ethnie de langue iranienne. Ces populations traditionalistes, à cheval entre Afghanistan et Pakistan, ont été éparpillées dans ces pays par la démarcation des Anglais. Cette dernière devait pourtant les fédérer grâce à ces territoires claniques. Cela s’explique par la décentralisation historique du Pakistan, pluriethnique, comme son voisin sunnite. L’Afghanistan comprend 40% de Pachtounes, des Tadjiks, des Ouzbeks et des chiites. 

Le retrait des soviétiques contre la résistance islamique afghane a fait naître le mouvement taliban en 1994. Ces individus sont des paysans pachtounes opposés au tracé conclu au XIXe siècle. Ils ont contrôlé Kaboul de 1996 à 2001. 

L’intervention de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) après le 11 septembre 2001 a permis de restaurer un pouvoir perçu par ces talibans comme « la marionnette des Etats-Unis ». Ils estiment que l’Afghanistan doit devenir un sanctuaire pachtoune de droit tribal. Aujourd’hui, les pachtounes d’Afghanistan restent influencés par ce lien entre ethnie et confession. Les ruraux valorisent leur islamité historique, alors que les citadins, moins exposés à l’influence talibane, acceptent le multi ethnisme. 

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Patrouille d’un soldat afghan dans la capitale Kaboul, Jalil Rezayee, EPA, 3 août 2017. Publication de la photographie par Jim Michaels sur le site Mansfield News Journal, 15 décembre 2019.

La faillite d’un Etat afghan, incubateur de réseaux terroristes 

Le peuple pachtoune reste séparé par une frontière : le Pakistan favorise les Cachemiris contre l’Inde plutôt que les talibans. Ces derniers tentent d’attirer la minorité pachtoune pakistanaise afin d’instaurer un Etat pleinement pachtoune. La prévalence de la coutume islamique chez les talibans a motivé l’exportation de combattants en Afghanistan.

La minorité chiite a par exemple été la cible d’un attentat le 6 mars dernier par le « Khorassan », l’Etat Islamique afghan, présent depuis 2015. Il estime que l’ethnie pachtoune doit imposer un islam exclusivement sunnite. Ses attaques se démarquent par un anti-chiisme qui tente d’attiser des tensions interethniques sensées affaiblir les autres camps. Sa dangerosité a poussé l’Organisation des Nations Unies (ONU) à le classifier “terroriste” par une résolution en janvier.

Le groupe s’exporte et comprend des vétérans d’Irak et de Syrie. Plus modérés, les talibans invoquent aussi l’argument pachtoune, mais ne s’attaquent jamais aux minorités confessionnelles, très marginales en Afghanistan. 

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Défection de militants talibans à l’Etat Islamique en Afghanistan « Khorassan », fin 2015. Photographie originale de Boris Rozhin, publiée sur le blog « Colonel Cassad », 6 décembre 2015. 

Des discussions houleuses, indice de la défaite américaine en Afghanistan 

Cette violence complexe souligne la tension autour de l’accord de Doha du 27 février entre Américains et talibans, qui négocient pour la paix depuis 2018. Si la trêve de neuf jours conclue avec les talibans a été levée, ces derniers se sont engagés à ne plus attaquer les forces de l’OTAN déployées depuis 2001. Ils ne s’en prennent désormais plus qu’aux troupes afghanes. La reprise des attaques a été motivée par le refus d’échange de prisonniers. Cela a poussé l’OTAN à effectuer une « frappe défensive » le 4 mars sur des positions talibanes. 

L’état-major des talibans conçoit la paix selon ses exigences. En effet, l’équipe de négociateurs proposée par Kaboul qui inclut d’ex-seigneurs de guerre a été rejetée. Ils réclament la représentation d’Abdullah Abdullah, partisan d’un régime parlementaire. Ce basculement a poussé le gouvernement à proposer la libération début avril de 1 500 talibans, au lieu de la centaine suggérée par l’ONU. Cette proposition a été refusée par les talibans le 7 avril : « Nous avons envoyé une équipe technique à la Commission des prisonniers de Kaboul pour identifier nos détenus. Malheureusement leur libération a été différée jusqu’à maintenant. Notre équipe technique ne participera plus à des réunions stériles ». Cette question est pourtant le préalable à la poursuite des concertations. 

Or, les talibans ont besoin de reconnaissance. Un retour par la force serait condamné. Leur participation à un gouvernement d’union nationale semble l’unique option. Ce faisant, leurs opérations se poursuivent. Ils seraient actifs dans 60% du territoire.

Un conflit sans fin, facteur de catastrophes 

Les groupes insurgés gagnent en visibilité : le Khorassan, qui a trouvé refuge en Afghanistan, multiplie les attaques contre les minorités. Le pays semble très affaibli, comme le montre le COVID-19. En effet, les dépistages sont faibles, et le rapatriement des réfugiés compromet le confinement.

La pandémie empêche le retrait des forces multinationales. Au regard du compromis de Doha, Washington s’est engagé au retrait des 16 000 personnels de l’OTAN d’ici mi-2021, et des 12 000 soldats américains avant la fin de l’année.

Un problème historique d’ordre intérieur 

La paix en Afghanistan semble éternellement reportée, malgré le départ des unités étrangères. Le processus de paix reste lui soutenu, en témoigne ce 18 avril la ferveur du ministre indien des Affaires étrangères avec la visite de l’envoyé pour la paix Zalmay Khalizad. 

Ainsi, la question pachtoune semble elle insoluble : les avancées talibanes ne sont pas décisives, mais une négociation rapide semble incertaine, malgré un premier échange de prisonniers le 13 avril dernier. La majorité du « peuple » afghan ne comprend pas vraiment ce revers pour la paix, et cette violence reste ancrée à la simple évocation de leur pays. 

Crédit photo : photographie du journaliste Bryan Denton pour le New York Times, issu de l’article de David E. Sanger dans le même journal, en date du 19 mai 2012

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