Quelle présidence de l’Union européenne pour la Roumanie ?

Depuis le 1er janvier, la Roumanie assure la présidence tournante de l’Union européenne (UE), c’est-à-dire du Conseil de l’Union européenne ou Conseil des ministres. Elle succède à l’Autriche. C’est la première fois que la Roumanie, septième pays le plus peuplé de l’UE, joue ce rôle. Parmi l’ensemble des États membres, seule la Croatie n’a encore jamais présidé ce corps institutionnel.

Qu’est-ce que le Conseil des ministres de l’Union européenne ?

Qu’est-ce que le Conseil des ministres ? Il s’agit en réalité d’une structure regroupant non pas une mais dix formations. Elles se composent des ministres des États membres ou de leurs représentants et sont chacune spécialisées sur une thématique. Il y a par exemple le conseil Ecofin qui réunit les ministres de l’Économie et des finances des États membres. Ces conseils jouent un rôle à la fois législatif et exécutif et ont pour vocation de représenter les intérêts des États membres dans la discussion des lois. Tout comme le Conseil européen réunissant les chefs d’Etats des pays membres.

Lors des présidences du Conseil, les États membres peuvent faire émerger des questions plus ou moins polémiques en lien avec leur territoire (politique migratoire et de la défense pour l’Autriche, politique du numérique pour l’Estonie…). C’est donc une période importante pour le pays s’il veut défendre sa propre vision de l’Europe. Cela est d’autant plus important pour la Roumanie qui ne pèse que peu sur la scène internationale.

Un programme (trop) ambitieux

La Roumanie a élaboré ses priorités avec la Finlande et la Croatie qui prendront la présidence du Conseil en 2019 et 2020. Ces priorités se divisent en quatre points ; une Europe plus convergente, une Europe plus sûre, l’Europe un acteur mondial plus fort et l’Europe des valeurs communes. Derrière ces thématiques très larges, certains sujets devront néanmoins prendre plus de place tel que le Brexit. C’est également au cours de cette présidence qu’auront lieu les élections européennes du 26 mai prochain. Une présidence qui finira le 1er juillet et qui intervient dans une phase très importante.

Une communication cacophonique

Habituellement, la présidence du Conseil est une opportunité pour le pouvoir en place, invité à mettre en avant son pays, sa culture, sa place dans l’Union européenne. Cependant, le pays est en période de cohabitation et les conflits internes perturbent sa communication politique européenne. En résulte une atmosphère cacophonique.

Palace Of Parliament Bucharest.jpgParlement roumain

D’un côté, on retrouve le président de la Roumanie, Klaus Iohannis affilié à la droite libérale ; de l’autre, le gouvernement majoritaire au parlement, conduit par la première ministre Viorica Dăncilă, membre du parti social-démocrate. Dans une telle configuration c’est le gouvernement des sociaux-démocrates qui est chargé de mener la présidence du Conseil des ministres. Mais le président roumain Klaus Iohannis a émis des critiques assassines envers la préparation de la présidence par le gouvernement : « la Roumanie va prendre la présidence de l’Union européenne ce qui est un statut extrêmement important. À mon avis nous ne sommes pas prêts. Pas prêts pour un tel événement.»

Dans l’opposition, le Président roumain a évidemment tout intérêt à fragiliser le gouvernement en accusant celui-ci de ne pas être à la hauteur de l’événement. D’autant que les sondages en vue des prochaines élections législatives de 2020 sont pour l’instant très serrés.

Le gouvernement est-il vraiment si peu préparé ?

Klaus Iohannis si Viorica DancilaViorica Dăncilă et Klaus Iohannis. Crédit : presidency.ro.

La corruption en question

Sur la scène internationale, il faut bien admettre que le gouvernement social-démocrate est en grande difficulté. Les coalitions du Parti social-démocrate avec le centre sont majoritaires depuis 2012 et ont connu de nombreux scandales, notamment à cause de l’un des problèmes endémiques de la Roumanie, la corruption. En janvier 2017, le gouvernement avait voulu changer le code pénal afin de faciliter l’amnistie des politiciens en cas de vénalité. Cela avait déclenché de gigantesques manifestations rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes et conduisant à la démission du gouvernement Grindeanu.

Si le véritable homme fort du Parti social-démocrate, Liviu Dragnea n’est pas au pouvoir, c’est  qu’il a lui-même des ennuis judiciaires. Les détracteurs de la réforme judiciaire en concluront que cette loi est portée seulement pour sauver leur chef de la prison. Le monde de la justice s’inquiète pour son indépendance. La cheffe du parquet anticorruption a d’ailleurs récemment été limogée, suscitant l’indignation du peuple roumain, de l’Union européenne et même du Parlement.

Illustration.Liviu Dragnea

Si, face à l’Italie, l’UE a montré une façade antidémocratique en rejetant le budget d’un gouvernement élu, elle peut ici espérer redorer son blason en prenant le rôle du défenseur de l’Etat de droit contre un Etat roumain qui serait corrompu. Nombreux Roumains espèrent d’ailleurs beaucoup de l’Europe, qui avait fixé la lutte contre la corruption comme condition sine qua non d’une intégration à l’Union. Ces pressions pourraient demain peser dans l’intégration de la Roumanie à l’espace Schengen ou à l’euro.

Description de cette image, également commentée ci-aprèsManifestation 2017

Un gouvernement centriste mais un gouvernement illibérale

Si le parti social-démocrate roumain est allié avec les autres partis socialistes d’Europe au Parlement européen, il ne faut pas toutefois pas faire de ce groupe un parti de gauche progressiste. Le gouvernement s’est par ailleurs fait remarquer en octobre dernier pour avoir proposé un référendum afin de rendre inconstitutionnel toutes tentatives de légaliser le mariage homosexuel. Cependant, avec seulement 21% de participation, la victoire du oui n’a pas été prise en compte. Étrangement, vu d’Europe de l’ouest, le président de droite a lui soutenu le non et ce, au nom du libéralisme politique et du respect des minorités. Le président étant lui-même issu de la minorité allemande de Roumanie.

Si la Roumanie a des relations tendues avec la Hongrie de Viktor Orbán elle semble elle aussi rejoindre la voie de l’illibéralisme politique. Est-il alors bien cohérent pour les sociaux-démocrates de défendre ce qu’ils appellent l’Europe des valeurs, l’un des quatre piliers de leurs priorités ? Car dans ces valeurs, on retrouve notamment la lutte contre l’intolérance ou les discriminations, ce qui ne semble pas toujours être compatible avec les valeurs de l’Église orthodoxe dont le parti social-démocrate se rapproche.

Une Roumanie europhile mais pétrie de ressentiments

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a également critiqué le gouvernement roumain. Pour le président de la commission européenne, « le gouvernement de Bucarest n’a pas encore pleinement compris ce que signifie présider les pays de l’UE ».  ·À la suite de ces réactions, la Finlande avait même proposé d’anticiper sa présidence ! C’est-à-dire tout simplement de remettre à plus tard la présidence roumaine sous le motif qu’elle n’était pas prête. Ce qui aurait été une première dans l’histoire de l’Union.

Les déclarations de Juncker sonnent comme des affronts au gouvernement roumain qui reproche à Bruxelles de considérer la Roumanie comme un État membre de deuxième classe. L’Union européenne a notamment été très stricte sur la question des déficits publiques en Roumanie après la crise de 2008, obligeant le pays à faire des politiques d’austérités parmi les plus dures d’Europe. Le désengagement de l’État a laissé un grand vide dans cet ancien pays communiste, ce qui a accéléré l’exode de la jeunesse roumaine. Aujourd’hui, entre 15 et 20% des Roumains vivent dans un autre pays de l’Union européenne, surtout en Italie et en Allemagne. Pourtant, les Roumains, conscients de l’importance des fonds structurels européens, restent paradoxalement l’un des peuples les plus attachés à l’UE.

Une image à redorer

Voilà tout autant de points noirs qui ont propagé une image assez sombre de la Roumanie dans les presses occidentales. Du point de vue communicationnel, c’est donc une occasion ratée pour la Roumanie de se montrer sous un jour positif. Un échec d’autant plus regrettable que le pays est souvent vu en Europe de l’ouest sous le seul prisme du misérabilisme. Certes, elle fait partie avec la Bulgarie des États membres les plus pauvres de l’Union européenne, mais la croissance économique est réelle, avec presque 7% en 2017. Quand bien même cette croissance très consumériste ne profite pas aux services publics.

D’autres stéréotypes ont la vie dure. La Roumanie serait par exemple peuplée de gens du voyage. Ils héritent donc des mêmes stéréotypes négatifs que ces derniers (un peuple de criminels, de voleurs et de prostitués…). En plus d’être faux, ces clichés montrent l’ignorance de ceux qui les profèrent. Car les Roumains ne sont absolument pas des roms. Ils se considèrent même comme des latins.

Image illustrative de l’article Château de PeleșLe château de Peleș

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