Rachat de Careem par Uber : une stratégie surprenante

Alors qu’Uber devrait vraisemblablement faire son entrée en bourse le mois prochain, l’entreprise de VTC a annoncé le rachat de la compagnie Careem, concurrente jusqu’à présent du géant américain et qui opère dans plus de 100 villes, au Moyen Orient, en Afrique et en Asie. S’il ne s’agit pas forcément d’une bonne nouvelle pour les utilisateurs qui feront face à la probabilité que les prix augmentent en situation de monopole, c’est surtout la stratégie d’Uber qui pose question. Une introduction en bourse a souvent pour objectif de créer des liquidités en vue de futures acquisitions. Uber a décidé de ne pas attendre, et annonce avoir offert 3,1 milliards de dollars à l’entreprise basée à Dubaï. Meziane Lasfer est professeur de finance à la Cass Business School, à Londres, et apporte des éléments de réponse à cette situation étonnante.

Le Journal International : Qu’est-ce qui pousse une entreprise à vouloir entrer en bourse ?

Meziane Lasfer : En général, c’est pour le financement de leurs investissements. Quand elles sont privées, elles ne peuvent pas avoir beaucoup de financement des banques. Elles entrent en bourse pour augmenter leur capital. La bourse offre plus d’opportunités pour obtenir de l’argent car les investisseurs ont une responsabilité limitée. Ça les encourage à investir car le maximum de pertes correspond simplement à ce qu’ils ont apporté à l’entreprise. Les investisseurs ont aussi besoin de diversifier leurs investissements. On dit qu’il ne faut pas mettre les deux dans le même panier. Il existe une autre raison à vouloir entrer en bourse. Cela crée des actions et ces actions peuvent être utilisées pour les OPA [pour Offre Publique d’Achat, un procédé d’acquisition d’une entreprise, ndla]. Une entreprise, quand elle est privée, n’a pas beaucoup d’opportunités pour financer une OPA donc il faut soit avoir de l’argent en interne ou bien aller emprunter de l’argent. Mais quand on est sur le marché, quand on est déjà côté, on a une troisième possibilité : l’utilisation des actions où, pour acheter une entreprise, on paye les actionnaires avec des actions. Les actionnaires de l’entreprise achetée deviennent les actionnaires de l’entreprise acheteuse en quelque sorte. Cette raison est très appréciée sur le marché.

Le Journal International : Comment une entreprise décide-t-elle du moment d’entrer en bourse ?

Meziane Lasfer : En principe, on vient sur le marché quand on a besoin d’argent : soit de financement pour les investissements internes, recherche-développement, achat de matériel, d’usines, ou bien pour faire ces offres publiques d’achat. Les entreprises viennent sur le marché car c’est le moyen le plus efficace pour financer ces investissements. On remarque aussi que les entreprises viennent sur le marché quand elles voient que le marché se porte bien, si elles voient les indices monter. Quand le CAC 40 augmente, on voit qu’il y a une tendance pour les entreprises à venir sur le marché pour en profiter.

Le Journal International : Sachant que les introductions en bourse (IPO) provoquent des levées de fond, pourquoi ne pas attendre ?

Meziane Lasfer : Evidemment c’est surprenant. En principe, Uber devrait attendre jusqu’à sa cotation en bourse [annoncée très prochainement, ndla]. C’est aussi surprenant de voir le financement utilisé pour racheter Careem : 1,4 milliards de dollars cash et 1,7 milliards de d’obligations convertibles. C’est-à-dire qu’ils leur donnent des dettes qu’ils pourront convertir en actions quand Uber sera entré en bourse à un prix minimum de 55 dollars. C’est ce qu’on appelle l’ « exercice price », qui est un indicateur du prix potentiel du prix des actions d’une entreprise. Si le prix d’Uber est de moins de 55 dollars, ils vont accepter le cash mais si le prix dépasse les 55 dollars, ils vont convertir leurs titres en actions.

Le Journal International : Cette proportion de parts convertibles ne représente-elle pas un risque ?

Meziane Lasfer : On ne sait pas vraiment la valeur réelle investie par Uber pour Careem. La dernière évaluation de Careem estimait que l’entreprise valait 2 milliards de dollars. Le risque est que les actionnaires de Careem aient plus de valeur pour leur entreprise. Pour l’instant, c’est 3,1 milliards de dollars mais si le prix augmente et que l’action passe à 110 dollars, Uber aura finalement déboursé 4,8 milliards de dollars [car sur les 3,1 milliards, 1,7 milliards sont convertibles en actions dont la valeur sera déterminée à l’entrée en bourse d’Uber, ndla]. Uber est en train de surpayer pour acquérir Careem avec une surévaluation de 55%. Si le prix de l’action d’Uber est de 110 dollars, le sur-paiement sera de 148% pour une entreprise en plus de sa valeur ! C’est vraiment excessif.

Le Journal International : Comment expliquer cette différence entre la valeur estimée de Careem et le prix qu’Uber est prêt à débourser ?

Meziane Lasfer : Quand on fait une offre publique d’achat, on surpaie pour attirer les actionnaires et les inciter à vendre leurs actions car il faut 50% des actions pour une acquisition. Ce sur-paiement ne peut pas vraiment expliquer le bénéfice des synergies [bénéfices provoqués par l’acquisition et la fusion d’entreprises, ndla]. Il faudrait qu’Uber triple le nombre d’utilisateurs de Careem pour que ce soit une bonne affaire. C’est peut-être aussi pour faire parler d’eux et faire de l’ombre à Lyft [entreprise de VTC concurrente d’Uber qui vient d’entrer en bourse, ndla].

Le Journal International : Que se cache-t-il derrière cette stratégie ?

Meziane Lasfer : On montre au marché qu’on est grand. Uber est évalué entre 100 et 150 de milliards de dollars, les 3 milliards qu’ils paient pour Careem sont donc des miettes. On envoie le signal au marché qu’on est une entreprise en pleine croissance, qu’on est en train de défier la concurrence au Moyen-Orient. Mais je ne sais pas ce que le marché va y voir vraiment. Le timing de cette OPA n’est pas très approprié.

Propos recueillis par Mathieu Pollet le 01/04/2019

Photo de bannière. Crédit : freestocksphoto

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