Réforme du baccalauréat : l’européanisation d’une institution française

Les élèves de 1ère fraîchement rentrés en ce début d’année scolaire seront les premiers diplômés de la nouvelle version du baccalauréat en juillet 2021. L’examen réformé intègrera contrôle continu, grand oral et verra la disparition des filières générales. Monnaie courante ailleurs en Europe, ces nouveautés restent vivement critiquées en France. En effet, elles représentent l’une des évolutions parmi les plus importantes de cette institution qu’est le baccalauréat depuis sa création en 1808 par Napoléon.

La plupart des pays européens disposent d’un examen de validation du cycle d’enseignement secondaire comparable au baccalauréat français. En Italie, c’est la « maturità ». En Pologne, la « matura ». En Bulgarie, on l’appelle « examen de maturité ». Il s’agit donc de l’examen qui atteste de la maturité d’un élève et de sa capacité à intégrer l’enseignement supérieur. Ainsi, lorsqu’en février 2018 Jean-Michel Blanquer (Ministre de l’Éducation nationale) annonce officiellement la réforme du baccalauréat pour 2021, il donne le ton en laissant entrevoir la possibilité de rebaptiser l’année de terminale : « classe de maturité ». La réforme du bac s’inspirera bien de ce qu’il se fait dans le reste de l’Europe.

Jean-Michel Blanquer (actuel Ministre de l’Éducation nationale)

Du côté du ministère, on s’accorde sur la faible adaptation du baccalauréat aux attentes d’un monde professionnel en pleines mutations. Le constat semble, d’après eux, d’autant plus flagrant quand l’examen français, ses épreuves et sa préparation sont mis en comparaison avec leurs équivalents européens (voire, plus généralement, avec les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques).

Le grand oral, une importation italienne

Rome serait-elle le laboratoire méthodologique du nouveau système éducatif français ? « Il colloquio », soit l’entretien dans la langue de Verdi, est effectivement l’inspiration européenne la plus manifeste, et à demi-mot reconnue, de la réforme du baccalauréat. Comptant pour un tiers de la notation finale, il fait figure d’épreuve phare de la « maturità » italienne. Un monument à lui tout seul. Durant cet examen oral d’une heure, les jeunes italiens de dix-huit ans doivent analyser, devant sept enseignants, les diverses problématiques ou facettes d’un sujet concret, mettant ainsi en pratique les compétences acquises dans l’ensemble des matières étudiées tout au long de leur parcours scolaire.

Son tenant français, le grand oral, doit avoir le même objectif, selon les services du Ministère de l’Éducation nationale. Il vise à « valoriser des compétences nécessaires aux attentes du secteur professionnel, mais aussi du système universitaire ». En d’autres termes, le grand oral fait son entrée dans le paysage éducatif français pour entraîner les élèves à manier leurs connaissances théoriques dans le cadre de situations tant concrètes que techniques. Il ne fera, cependant, son apparition qu’en 2021, sous un format plus restreint qu’en Italie. Celui-ci ne composera que 10% de la notation finale. L’entretien, encadré par trois enseignants, ne devrait durer que vingt à trente minutes. D’ici là, les contours de l’exercice devraient encore se préciser. Le grand oral doit également contribuer à réduire le retard français, régulièrement mentionné dans les classements de l’OCDE comme le « Programme for International Student Assessment » (PISA), en matière d’expression et d’aisance à l’oral. Une faiblesse imputée à une absence, presque unique au sein de l’Union Européenne, d’un examen spécifiquement porté sur les capacités d’expression orale.

La disparition des filières générales, une récurrence européenne

Véritable révolution en France, le nouveau baccalauréat sonne le glas des trois filières générales classiques. Les séries L, S et ES disparaissent, dès cette année en classe de 1ère, au profit d’un parcours général unique. Les élèves suivront désormais tous les enseignements d’un tronc commun et choisiront trois spécialités parmi une douzaine de matières différentes. Les parcours seront donc davantage personnalisés. En Belgique, le principe est en vigueur depuis de nombreuses années. Si, en France, il inquiète certains parents, anxieux de voir leurs enfants écartés de certaines filières universitaires, il n’en va pas de même dans le plat pays. Pour Johan Verhever, représentant du comité des élèves de la Fédération des Étudiant(e)s Francophones, « la question des portes fermées ne se pose pas ». Officiellement, en Belgique, « ce système permet à n’importe qui de suivre le cursus supérieur qu’il souhaite, tant qu’il est issu de la filière générale ». Ainsi, rien n’empêche un élève ayant un profil plutôt littéraire de réaliser des études de médecine. La suppression de la labellisation du bac repose sur une logique similaire à celle employée chez les belges.

Cette meilleure perméabilité des cursus universitaires et professionnels risque pourtant de s’avérer relativement inefficace en fin de compte. En France, les disciplines scientifiques, en particulier les mathématiques, fonctionnent historiquement comme des critères de sélection et d’accès à certaines formations de l’enseignement supérieur. Or, les mathématiques ne figurent pas dans les enseignements du tronc commun, comme c’est le cas en Belgique ou même en Italie. Dans cette uniformisation de l’enseignement secondaire français, les futurs bacheliers pourraient donc finalement être plus limités en termes d’orientation que ne le laissent présager les exemples et modèles tacites de nos voisins européens.

L’apparition du contrôle continu, fin d’une exception hexagonale

Sur les vingt-sept États membres de l’Union européenne, le modèle français a toujours fait figure d’exception. Un bon nombre de pays ont opté pour un système de notation mixe mêlant contrôle continu et examen de fin d’études. En Italie, le contrôle continu constitue un quart de la note finale tandis qu’en l’Allemagne, sa part s’élève à plus de 60%. Avec la réforme du bac, la France introduit également le contrôle continu comme modalité d’évaluation à hauteur de 40% de la note finale. Ce contrôle continu comporte les bulletins scolaires ainsi que les épreuves communes.

Une décision controversée, au nom de l’égalité de traitement vis-à-vis des examens de fin du secondaire. Les professeurs et leurs syndicats dénoncent un baccalauréat devenu non plus national mais local. Le corps enseignant craint alors de potentielles discriminations. Selon l’établissement dans lequel ils étudient, les élèves pourraient être sous-notés ou, au contrainte, sur-notés ; entaillant de fait des déséquilibres d’accès aux parcours supérieurs et aux postes professionnels. Un élément qui, en Belgique ou en Allemagne, ne choque pas nécessairement et que l’on reconnait ouvertement. Au sein du royaume belge, les communautés linguistiques sont compétentes, donc responsables, en matière d’enseignement. Si le programme scolaire demeure spécifique à chaque communauté, c’est l’établissement qui compose les sujets d’examens de fin d’études secondaires et en gère la correction. « Ce modèle renforce le caractère inégalitaire des écoles » assument les représentants de la Fédération des Étudiant(e)s Francophones de Belgique. Mais, pour eux, les inégalités existent indépendamment du système d’examen propre à chaque établissement. Ce dernier ne ferait que les rendre plus visibles. Il en sera probablement de même pour l’enseignement français.

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