Schisme de l’église orthodoxe russe et ukrainienne

Depuis plusieurs années règne une atmosphère exécrable entre les différentes Églises orthodoxes, pourtant liées entre-elles par le patriarcat de Constantinople (Istanbul). Malgré tout, le 11 octobre dernier, cette même Constantinople a reconnu l’autocéphalie (l’autonomie) de l’Église ukrainienne vis-à-vis de l’Église russe. Cette décision fait suite aux revendications du patriarche Philarète de Kiev qui luttait depuis longtemps pour une Église ukrainienne libérée de l’influence du patriarche Cyrille de Moscou.

N’acceptant pas cette autonomie, ce dernier a alors annoncé la rupture totale de l’Église russe avec Constantinople. Il s’agit là d’un véritable schisme, le plus grand qu’ait connu la chrétienté depuis des siècles. S’il ne faut pas faire du patriarche de Constantinople Bartholomé Ier, l’homologue du pape, celui-ci est tout de même Primus inter pares (premier parmi ses pairs).  La rupture symbolique est donc forte entre Constantinople et la plus grande Église orthodoxe au monde.

Cette querelle n’est pas uniquement un conflit théologique entre vieux patriarches mais est aussi éminemment politique, divisant encore un peu plus russes et ukrainiens.

Philarète de Kiev (gauche) et Cyrille de Moscou (droite). Source : Wikipédia.

Quand la foi est à la fois religieuse et politique

Il est loin le temps de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), où le Kremlin persécutait les Églises orthodoxes ! Aujourd’hui, les Églises d’Orient ont entièrement regagné leurs places dans les sphères politiques des sociétés slaves. Vladimir Poutine a lui-même noué une alliance solide avec l’Église orthodoxe, un cléricalisme électoral qui lui permet de transformer ses élections en plébiscite. De son côté, Petro Porochenko, le président ukrainien, montre aussi fréquemment sa proximité avec l’Église orthodoxe.

Ainsi, les deux frères slaves appuyaient leurs nationalismes antagonistes, en invoquant jusqu’alors la même Église. Cette situation paradoxale ne pouvait qu’aboutir sur une scission. Le président ukrainien a lui-même largement encouragé l’abrogation de l’obédience de l’Église ukrainienne à Moscou.

De son côté le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, accuse les États-Unis d’Amérique«Le patriarcat ukrainien n’a pas tourné le dos à l’Église orthodoxe russe car l’Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou s’oppose aux provocations du patriarche Bartholomée avec le soutien public de Washington ».

Vladimir Poutine et Cyrille de Moscou (gauche) et Petro Porochenko et Philarète de Kiev (droite). Source : Wikipédia.

Aux origines de la crise

Afin de mieux comprendre cet événement il est nécessaire ici de mobiliser l’Histoire. L’Église orthodoxe est née en 1054 lorsque le patriarche de Constantinople et l’empereur byzantin refusèrent la supériorité de la papauté. Constantinople se considérait depuis longtemps comme une seconde Rome, c’est-à-dire un siège de la religion chrétienne. Et effectivement, Constantinople et l’Empire byzantin contrôlaient de facto tous les chrétiens d’Orient, envoyant elle-même des évangélistes prêcher auprès des païens, notamment les slaves. Ce fut le cas des Rus’, ancêtres des russes dont le capital n’était autre que… Kiev, aujourd’hui capitale de l’Ukraine ! C’est pourquoi toutes les Églises orthodoxes se réclament de Constantinople.

Vladimir Poutine plonge dans les eaux glacées du lac Seliger pour célébrer l’Épiphanie orthodoxe, le 19 janvier 2018. Crédit : Alexey Druzhinin / Sputnik / AFP.

Mais en 1453 Constantinople tombe aux mains des turcs, laissant l’orthodoxie sans empire. Les tsars russes, depuis installés à Moscou, se voient en troisième Rome, nouvelle protectrice des Églises orthodoxes. Cependant, Constantinople parvient à se maintenir malgré l’occupation Ottomane. Et le rêve du Kremlin, celui de contrôler le monde orthodoxe comme le faisait l’empereur byzantin, est toujours présent.

Tour de force en Ukraine

S’il y a bien un pays où le patriarcat de Moscou ne veut pas perdre la main c’était bien en Ukraine. C’est à Kiev qu’est né l’Église russe en 988. Cette dernière, chassée de son berceau, luttera sans nul doute pour conserver son influence, ainsi que les nombreuses églises et monastères dont elle demeure aujourd’hui propriétaire.

Cette nouvelle Église ukrainienne est une grande victoire pour le patriarche de Kiev qui prend officiellement la tête des trois Églises qui existaient jusque-là en Ukraine (Patriarcat de Moscou, Kiev et l’Église autocéphale d’Ukraine). L’autre grand gagnant est évidemment le président ukrainien Petro Porochenko. En difficulté en vue des élections présidentielles de mars prochain, il apparaît alors comme le grand défenseur du nationalisme ukrainien.

Effectivement, les fidèles vont enfin pouvoir entendre les cérémonies religieuses en ukrainien et non plus en vieux-slavon. La langue ukrainienne, est un refuge et un outil contre l’influence de la Russie.

Pourcentage de la population ukrainienne dont la langue maternelle est le russe (2001). Wikipédia.

Et demain ?

Reste maintenant à savoir comment ce divorce théorique va se traduire concrètement. Le sud de l’Ukraine est fortement peuplé par des populations russophones. Au-delà du statut ambigu de la Crimée, deux oblasts (régions) ukrainiens sont majoritairement russophones, l’oblast de Lougansk et celui de Donetsk. Ces deux oblasts forment une province que l’on appelle historiquement le Donbass. Depuis 2014, les populations russophones de ces oblasts se sont constituées en Républiques et militent pour l’autodétermination. Il semble probable que ces populations restent fidèles à l’Église russe, amoindrissant encore l’espoir du retour de l’unité en Ukraine. Dans les oblasts bilingues d’Odessa, Zaporijia ou Kharkiv, une lutte d’influence entre les Églises russe et ukrainienne semble inévitable.

Reste à savoir comment va évoluer le dialogue pan-orthodoxe. Des revendications d’autocéphalies existent dans les Églises du Monténégro, de Macédoine voire de Biélorussie. La Moldavie est aussi divisée entre la domination de l’Église roumaine et russe. Quant au patriarcat de Constantinople, privé de la plus grande Église orthodoxe, il semble encore plus archaïque qu’auparavant, jusqu’à en paraître anachronique.

On peut donc réellement se demander si parler de l’Église orthodoxe au singulier a encore un sens.

Photo de bannière. Des croyants assistent à un service religieux au siège du patriarcat de l’église orthodoxe ukrainienne de Moscou à Kiev le 14 octobre 2018. Crédits : Volodymyr Shuvayev / AFP – AFP


Pour aller plus loin :

Émission radio France culture:
https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/pouvoirs-et-religions-les-liaisons-dangereuses-24-russie-ukraine-divorce-a-lorthodoxe
https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/orthodoxie

Article Courrier international :
https://www.courrierinternational.com/article/religions-lorthodoxie-au-bord-du-schisme

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