L’ « affaire SENAME» -Service national des mineurs- est au cœur du débat public chilien. Les différents drames qui l’entoure font régulièrement la une des médias nationaux, sans qu’aucune mesure ne vienne régler les problèmes d’insécurité qui sont périodiquement révélés par le flux des faits-divers invariablement sordides concernant le service.

Si les causes du problème sont identifiées depuis longtemps grâce au travail de l’UNICEF et de différentes ONG de protection de l’enfance, les solutions politiques apportées par le gouvernement sortant de Michelle Bachelet n’ont rien changé. Manque de communication criante, des propositions insuffisantes faites pendant la campagne présidentielles, de nombreuses questions restent en suspend.

Modifier rapidement et massivement le Système

Créé en 1979, Le service national des mineurs (SENAME) est une institution étatique en charge à la fois de la protection des enfants et des adolescents vulnérables, et de ceux qui sont en conflit avec la Loi. Le service s’occupe également de contrôler le processus d’adoption au Chili.

Depuis une enquête sur le fonctionnement du SENAME, financée en partie par le fond des Nations Unis pour l’enfance (UNICEF), les regards sont tournés sur ce qui se passe au sein de l’institution. Si l’on peut invoquer un « cas SENAME », c’est parce que le rapport émanent de l’enquête est sans appel : les abus sexuels, la violence et la maltraitance y sont monnaie-courante. Sans parler d’autres défaillances comme les cas de déscolarisations, l’usage de drogues et les sorties nocturnes des mineurs.

Cependant, ce qui à réellement révolté l’opinion et mis le cas SENAME au centre du débat public, c’est la tentative du pouvoir judiciaire d’enterrer le rapport, le maintenant occulte jusqu’en mars 2013 avant que les révélations du journal d’investigation Ciper lèvent le voile sur l’affaire.

Rappelons que le Chili est l’un des pays signataires de la Convention relative aux Droits de l’Enfant qui propose une vision intégrale de la protection des enfants et des adolescents en leur garantissant des droits sociaux, économiques, culturelle et politiques. Si le comité en charge de vérifier périodiquement l’harmonie entre la convention et le droit chilien reconnait des efforts législatifs pour protéger les droits des mineurs, le cas du SENAME était resté jusqu’en 2013 un point interrogation.

Ces violations des droits de l’Homme qui gangrènent l’institution sont causées par des années de mauvaise assignation des ressources, le manque de vigilance, le manque de formation du personnel et l’opacité de l’utilisation des fonds publics par les sous-traitants privés en charge de 63% des centres du SENAME.

Au sein de ces centres, les jeunes sous le coup d’une peine judiciaire et ceux pris en charge pour des causes de vulnérabilité (absences de tuteurs légaux, pauvreté,…) vivent ensembles sans aucune forme de séparation. Le rapport que nous avons mentionné est équivoque : 25% de ces jeunes vivent continuellement en situation de danger. Il est causé par des problèmes chroniques comme l’insalubrité, le retard scolaire, les périodes d’internement étendues de manière arbitraire sans qu’aucun contact ne soit maintenu avec la famille ou les proches. Le rapport sonne l’alarme, il faut modifier rapidement et massivement le système.

Entre léthargie de la puissance publique et cupidité du secteur privé, la situation se détériore

Quatre an après l’affaire, bien que la lumière ai été faite sur l’atrocité du système, la publication de divers documents d’ONG proposant des mesures précises pour améliorer la situation n’a rien changé.

Le 11 avril 2016, Lissette Villa est le troisième enfant a perdre la vie dans un centre du Sename en 24 mois. La fillette de 11 ans, prise en charge suite à des histoires d’abus sexuels, a succombé à une crise médical. Le personnel sans formation n’a pas su la gérer. La loi oblige pourtant la présence de personnel médical qualifié dans les centres. Cette tragédie témoigne de la dure réalité de plus de cent mille enfants entre les mains de l’Etat.

Un an plus tard, en 2017, une nouvelle investigation a été réalisée par l’action conjointe du pouvoir judiciaire et de l’UNICEF. Le compte-rendu n’a pas été dévoilé mais le Centre d’Investigation Journalistique (Ciper) est, de nouveau, parvenu à mettre la main dessus. La situation ne s’est pas améliorée. Pire, les ressources assignés à la formation ont été divisées par quatre et des millions d’euros d’argent public se sont perdus dans les mains des sous-traitants privés.

Les solutions proposées par Sebastian Piñera, le président fraîchement élu

Sebastian Piñera est loin d’être un inconnu de la scène politique chilienne. Il avait déjà tenu la présidence du pays entre 2010 et 2014. Ce milliardaire représente la droite économique libérale. Il prône l’ordre public et est associé à une bonne santé pour le marché du travail. Pour le moins du point de vue des entreprises. Cependant, sa réputation est rongée par différentes affaires de corruption. Il est aussi la cible de la haine d’une partie de la population qui souffre de la pauvreté générée par l’AFP ; le système de pensions de retraite mis en place par son frère. Il a tout de même été élu devant le candidat de centre-gauche Alejandro Guiller qui portait le bilan de Michelle Bachelet, la présidente sortante.

Sebastian Piñera ne peut pas échapper à ses responsabilités en pointant du doigt la faute du précédent gouvernement : le cas SENAME a éclaté quand il était au pouvoir.
Lors de la campagne présidentielle, les deux hommes ont formulé des propositions similaires : poursuivre l’effort de la présidente actuelle en matière de législation, réorganiser le SENAME pour en faire un lieu où les droits de l’enfance sont respectés, appliquer les recommandations de l’UNICEF.

Le socialiste s’est concentré sur l’importance de la scolarisation et de l’accès à la santé. Le conservateur a, lui, pointé du doigt la nécessité d’aider les familles pour prévenir les situations de vulnérabilité et proposent de mettre en place un système d’amendes contre les centres qui ne rempliraient pas les critères légaux.

Seulement, ces propositions ont un goût amère. Pendant quatre ans, huit projets de lois ont vu le jour et les quelques-uns qui ont été promulgués n’ont pas eu d’effets sur le fond. Aucun n’a eu pour but de séparer les enfants pris en charge pour cause de vulnérabilité de ceux présents pour des délits. Les candidats n’ont même pas évoqué le sujet. 

En somme, il semble peu probable que le service souffre d’une refonte profonde au cours des prochaines années.

 

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