Sens Interdits : le festival de théâtre international qui remue la ville de Lyon

Sens Interdits est un festival brûlant et indispensable. Lyon, ses 500 000 habitants, son cardinal destitué, son vieux maire qui s’accroche à son strapontin, son musée des Confluences au dérapage financier abyssal, son grand stade privé qui s’est construit sur des polémiques éthiques. La capitale des Gaules est loin des deux villes désignées les plus violentes au monde, Ciudad Juárez et Tijuana, deux cités mexicaines au centre de deux spectacles du festival avec des résultats très inégaux.

Au cœur d’octobre pluvieux, cette sixième édition du festival Sens Interdits, le « théâtre de l’urgence », est une bouffée de chaleur pour s’ouvrir sur le monde, un cri primal qui déchire le bel ordonnancement de la cité pour ceux qui sont restés en ville, puisque les vacances ont envoyé les autres dans leurs résidences secondaires. Cela libère aussi ses deux théâtres phares (Les Célestins et le Théâtre de la Croix-Rousse), parfait étalage de spectacles créatifs mais dénué d’un vrai esprit de subversion. Réjouissons-nous du choix de Patrick Penot, le directeur du festival : « Le but est de découvrir des regards singuliers d’artistes, des préoccupations culturelles et sociales aux antipodes des nôtres, des savoir-faire déroutants mais aussi des engagements exemplaires et possiblement contagieux, des révoltes inspirantes. »

C’est ce qui s’est produit à Oullins, au Théâtre de la Renaissance, ce samedi 19 octobre. « La Brisa » est une proposition théâtrale dans un décor nu, investi par quatre femmes : trois actrices mexicaines et une uruguayenne, Tamaras Cubas, qui signe la mise en scène. Son talent est de réussir à nous plonger avec effroi et crispations dans le quotidien glauque d’un territoire de femmes déchirées des années 90 à Juárez.

Ciudad Juárez en 2010 © AFP

Dès le début, un amplificateur cracheur participe à nous rendre le moment insupportable. Ça grésille, ça se déshabille, ça lance des cargaisons sous les injonctions invisibles des narcotrafiquants. Les textes dits par les actrices balisent le terrain de cette clientèle éclectique qui vomit une vie de désespoir et de meurtres. Juárez a connu, depuis 1993, une série de féminicides qui fera plus de 2 000 femmes disparues. Ce qui se détraque dans ce spectacle vient de la mise en scène a minima. La batterie fait du bruit, les déambulations corporelles laissent de marbre, les douze amplis qui diffusent des Larsen agacent, le message peine à se transmettre et à nous toucher. On perçoit le dessein de la metteure en scène de faire crier, d’installer du bruit, de nous présenter un corps nu. Mais cela reste un effet d’atelier. Inabouti et lourd. On sort du spectacle déconcerté et abruti. A la fin, le public a retenu ses applaudissements. Les quatre actrices ont boudé les spectateurs et ne se présentent pas devant lui. « C’est la pièce, c’est l’espace vide avec le son dans cette aridité du paysage » justifie l’actrice et productrice Alicia Laguna. « La Brisa » nous a brisé.

« La Brisa » © Teatro Línea de Sombra (Mexico)

Pourtant, deux jours avant, « Tijuana » a été ovationnée au Théâtre Nouvelle Génération dans le quartier de Vaise. Théâtre d’immersion qui nous aspire et nous rince. Gabino Rodriguez, acteur-investigateur mexicain, nous raconte sa plongée pendant cinq mois dans une usine. Ville mexicaine, Tijuana est considérée comme la deuxième ville la plus violente au monde, derrière sa rivale Ciudad Juárez. En 2008, on recense entre 5 300 et 5 500 meurtres liés à l’activité des cartels dans cette ville aux multiples dangers. L’homme a fait l’expérience d’abandonner sa vie d’artiste pour s’immerger dans cette usine et vivre avec 4,70$ par jour. L’équilibre entre sa prestation orale et sa vidéo apporte un suspense incarné plein de tonus. Gabino Rodriguez parle de lui, de ses collègues ouvriers, des femmes de passage, de la misère, de l’usine, du découragement et de la vie tout de même. Une ode vivifiante qui innerve notre for intérieur. C’est loin de nous mais c’est maintenant en nous.

Une décharge électrique de problématiques au-delà de notre rétine, voilà ce que représente le festival de théâtre international Sens Interdits. Et quand près de la moitié de spectateurs compte moins de 26 ans, on se dit que c’est décidément une destination urgente.

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