Sicile, quelles relations avec le reste de l'Union Européenne? Crédits : Elisa Querré

Sicile : les acteurs solidaires préparent les élections européennes

Souvent critiquée, l’Union européenne n’est pas toujours vue d’un bon œil dans le sud de l’Italie. Les Italiens du sud se sentent exclus ou non concernés par ce qui peut se passer dans les centres de décisions européens. Rencontre avec le mouvement pan-européen Volt et le centre social autogéré Anomalia. Ces organisations œuvrent toutes deux sur le territoire, dans deux optiques différentes.

Giorgio Martinico est militant du centre social autogéré Anomalia et Alessandro Anzà est membre du mouvement Volt. Bien que ces deux organisations semblent radicalement opposées sur le plan politique, notamment sur les questions regardant l’Union européenne, la mise en discussion de leurs arguments permet de mettre en lumière et comprendre les points de vue pris par les siciliens sur leur attachement ou non, à cette union entre états.

S’engager sur le territoire sicilien

Le centre social autogéré Anomalia existe depuis décembre 2011. Il est implanté dans le quartier de Borgo Vecchio à Palerme. « C’est un des seuls quartiers qui ne fait pas parti de projet de gentrification », explique Giorgio Martinico. C’est un quartier populaire mais où il n’y a pas trop d’exclusion sociale. Nous occupons donc cet endroit [des anciens bureaux administratifs de la ville de Palerme] ». Les activités s’articulent entre le soutien scolaire, la salle de sport et le dispensaire, qui offre des soins médicaux totalement gratuits, et « des initiatives plus ponctuelles, comme des concerts ou des ciné-forums. « [L’objectif est de] renforcer les liens communautaires à l’intérieur du quartier, et informer les personnes sur leurs droits ». Des activités très implantées dans le quartier de Borgo Vecchio et tournées vers ses habitants.

Volt Europa se veut être le premier mouvement paneuropéen transnational sur le continent européen. Le mouvement est présent dans près de trente-deux pays, au-delà même des frontières de l’Union européenne. Il se divise ensuite en treize partis politiques, dont Volt Italie, né en 2018. « Le troisième niveau est celui de l’intégration sur le territoire local, grâce aux comités locaux, spécifie Alessandro Anzà. Ainsi Volt Italie regroupe un ensemble de cinquante équipes au niveau local qui ont des actions ancrées dans leurs territoires respectifs. »

Campagne de signatures du mouvement Volt Palerme Crédits : Volt Palermo

Campagne de signatures du mouvement Volt Palerme Crédits : Volt Palermo

Quelle économie pour la Sicile?

Alessandro Anzà confie qu’aujourd’hui il « existe une forte division en Italie. Il y a ceux qui croient dans le projet d’une Union européenne et ceux qui voient l’Europe comme un ennemi ». Ce désaccord part du fait que la Sicile est souvent considérée comme faisant partie de la périphérie de l’Europe, ou que ces habitants la considère comme telle. La plate-forme en ligne « What Europe does for you ? » permet de voir tous les projets et initiatives réalisés grâce aux fonds européens sur un territoire. « Un Palermitain est entouré de projets réalisés grâce à des fonds européens mais ne le sait pas. Le fait de ne pas le savoir crée une distance avec l’Europe. La principale difficulté que nous devons ainsi affronter en Sicile, mais en général dans le Sud de l’Italie, est de prouver qu’il n’existe pas de fossé entre la Sicile et l’Europe. »

La Sicile est aujourd’hui victime d’une fuite des cerveaux. Les jeunes étudient ici mais partent ensuite finir leurs études ou travailler à l’étranger : « En réalité, les compétences et les ressources existent. Volt, dans son programme spécifique pour le sud de l’Italie, voudrait permettre aux jeunes d’avoir le choix entre partir ou rester travailler dans leur pays, et ne pas le faire par obligation. Donc l’objectif est de créer des opportunités d’études et de travail aussi dans le sud de l’Italie. »

Giorgio Martinico oppose, au contraire l’idée que « le modèle économique proposé à ce jour par l’Union Européenne n’est plus adapté à notre temps. Il y a des pôles industriels qui ont dévasté des parties entières du territoire sicilien. C’est aussi ici qu’on extrait le pétrole et où passe le gaz pour tout le reste de l’Italie. Cependant, il ne reste rien de toute cette richesse produite, il reste seulement toute la pollution produite. » L’ambition serait donc de créer un nouveau modèle économique en Sicile, qui apporte à la fois des opportunités aux jeunes et respecte le territoire existant.

L’avancée de l’extrême droite en Sicile

C’est la première fois que des partis politiques de droite font une campagne en Sicile. Jusque-là, ces partis ont toujours critiqué le sud de l’Italie. Alessandro Anzà observe que le fait de « ne pas connaître l’Europe ou ne pas savoir ce qu’elle peut t’apporter, peut créer de l’exclusion et amener à croire dans ces politiques qui disent qu’il faut sortir de l’Europe, se refermer sur la nation italienne. »

Le centre Anomalia est très lié au mouvement politique indépendantiste sicilien Antudo. C’est la parole d’ordre utilisée en 1282 pendant la dite Révolution des Vêpres en Italie, contre la domination des Français en Sicile. Antudo est un acronyme pour Animus Tus Dominus, le courage est ton Seigneur. « Nous pensons qu’une organisation politique implantée dans les campagnes siciliennes est une nécessitée. En effet, une grande partie de ces habitants ira votée pour Salvini aux prochaines élections européennes, témoigne le militant du centre Antudo. L’idée n’est pas de se refermer sur notre territoire, que représente la Sicile, mais plutôt de retrouver notre souveraineté.»

À quelle échelle prendre les décisions politiques ?

Le mouvement Volt est convaincu par l’idée d’une Union européenne. « Le défi est de pouvoir porter le même projet politique de Volt Europe dans n’importe quel endroit du territoire européen. C’est un beau projet mais difficile à mettre en place. Ce sont des défis différents dans des contextes divers ». Chacun s’engage au niveau de son territoire mais arrive à parler une langue commune, avancer avec la même idée politique, réaliser ce projet politique et culturel commun, donner un sens d’appartenance européen. Les groupes d’écoute vont à la rencontre des habitants des quartiers. Donner une voix en politique signifie donner des solutions concrètes.

La position du centre Anomalia vis-à-vis de l’Europe est claire. Les institutions européennes ne connaissent pas les réalités des territoires. Elles ne sont pas à même de prendre des décisions adéquates : « Ce qui nous intéresse est de compter dans les décisions. Nous voulons décider par nous même ce que nous voulons pour notre propre territoire, notre développement, nos progrès sociaux et matériels, pour nos infrastructures et nos droits. »

Le centre social autogéré Anomalia, actif dans le quartier Borgo Vecchio à Palerme Crédits : Elsa Pécot

Le centre social autogéré Anomalia, actif dans le quartier Borgo Vecchio à Palerme Crédits : Elsa Pécot

Giorgio Martinico devant le tag "Sicily is not Italy" du centre social autogéré Anomalia Crédits : Elsa Pécot

Giorgio Martinico devant la fresque “Sicily is not Italy” du centre social autogéré Anomalia Crédits : Elsa Pécot

Existe-t-il une identité européenne?

« Je ne pense pas qu’en ce moment il y ait un processus d’identification. Les gens ne se sentent pas spécifiquement Européens. Je ne pense pas qu’en termes de politique moderne il puisse exister une identité européenne », soutient Giorgio Martinico. Les échanges entre territoires, oui certainement, mais qui a dit sous quelle forme ils devaient avoir lieu ? Les connexions entre les personnes sont une chose très belle. Cela peuvent être des connexions en Europe, en Méditerranée, à Gaza en Palestine ». La salle de sport du centre Anomalia a, par exemple, organisé des échanges entre des boxeurs palermitains et palestiniens. « Ces connexions doivent être construites sur une volonté d’échange qui vient directement des territoires, et non imposées par quelques programmes. Habiter sur un territoire, pour moi, c’est s’engager sur celui-ci afin de l’améliorer. »

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Au contraire, le mouvement Volt se revendique européen de part sa création. C’est un mouvement créé juste après le Brexit par trois jeunes d’Italie, de France et d’Allemagne. « Nous les jeunes, entre 20 et 30 ans, faisons partie d’une même Europe. Nous avons ce sentiment d’appartenance à une même communauté, affirme le membre de Volt Palerme. Le défi de Volt est de l’amener à des personnes qui peut-être ne l’ont pas ou ne le partage pas. Ce mouvement politique n’a pas seulement une ambition politique. Il souhaite aussi proposer une vision culturelle et éducative. » La délimitation géographique de l’Union Européenne et la monnaie commune ne suffisent pas à créer une identité européenne. L’ambition est de développer une culture et une éducation plus similaire afin de fonder une identité européenne.

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