Tunisie : le théâtre d’improvisation pour s’évader

Discipline originaire du Québec, le théâtre d’improvisation est apparu il y a deux ans en Tunisie et a trouvé ses adeptes. Au risque de chambouler les habitudes de la société tunisienne. Coup d’œil sur cette pratique avec les Kalam’art, la première troupe de théâtre amateur tunisienne du genre.

Les pas de la quinzaine de personnes résonnent dans la pièce. On entend quelqu’un crier « un », suivi de clameurs répondant « en avant », en français ou en arabe. C’est dans le sous-sol de la maison de la culture Ibn Rachick, à Tunis, que la troupe se réunit tous les mardis pour s’entrainer. D’autres chiffres passent, toujours accompagnés par un mot ou un geste, puis d’autres exercices arrivent. Il y a par exemple le « kiosque», dont le  principe est simple : un joueur se met sur scène, tandis que d’autres s’avancent à tour de rôle pour articuler une phrase et commencer une scénette, sans plus de préparation. « Une sorte de « sparring » de l’improvisation », plaisante  Anne-Céline, la coach  qui anime les ateliers.

C’est cette institutrice française, vivant en Tunisie depuis près de six ans qui, avec son mari Mohamed, a eu envie de faire de l’improvisation dans le pays. Au début, il s’agissait d’une troupe composée uniquement de Français, faute de personnes en Tunisie connaissant l’activité. C’est à force de représentations que l’équipe finit par se trouver un public. Après les spectacles, des Tunisiens intrigués demandent à les rejoindre. Quelque temps plus tard, la troupe des Kalam’art est créée.

Trois des membres doivent jouer au festival d’improvisation de  Mahdia,  une ville située à 200 km de Tunis, du 4 au 7 octobre. Ils se prêtent au jeu tandis que les scénettes, toutes sur le ton de la comédie, s’enchainent. Malgré l’imminence du spectacle, l’ambiance reste détendue et les rires fusent rapidement. Il suffit de leur demander pourquoi ils aiment venir ici pour le comprendre.  « L’ambiance est cool, simple, pas comme d’autres répétitions théâtrales » résume un membre de la troupe. Pour d’autres c’est également l’occasion de se déconnecter du quotidien où « lorsque tout va mal et rien ne va plus, il y a toujours l’impro ».

Une liberté de ton

L’exercice précédent étant terminé, l’équipe passe au suivant. Il s’agit de se mettre en groupe de quatre pour faire un caucus (temps très court pendant lequel les comédiens se concertent pour trouver une idée pour démarrer l’improvisation) et de présenter ses idées devant tous les membres. L’équipe s’en donne à cœur joie et toutes les thématiques sont abordées. Des plus poétiques (le thème « sur le bord de la plage » devient le rêve d’un prisonnier rêvant d’une île paradisiaque) aux plus osés.  « Je ne suis pas prêt » devient ainsi l’histoire d’une personne homosexuelle sur le point d’avoir un premier rapport sexuel. Une liberté de ton qui n’a pourtant rien d’évident en Tunisie, où certains sujets de société sont tabous. Pour Anne-Céline,  « le théâtre d’improvisation permet de passer outre certaines barrières. Ici, les joueurs osent aborder des thématiques sensibles telles que le sexe, les relations amoureuse, la politique. On sent que les gens ont envie d’en parler et ce, librement. » Une audace qui risque de fâcher le public ? Bien au contraire. « Une fois [lors d’un spectacle] j’avais briefé les joueurs pour qu’ils évitent de parler de sexualité. Le spectacle commence, je demande au public un sujet, une femme voilée me répond le sexe. Les comédiens se tournent vers moi ne sachant quoi faire. Je les laisse finalement improviser dessus. »

L’échauffement terminé, les vraies improvisations commencent. En voyant jouer les comédiens amateurs, on ne peut s’empêcher de penser à la question de la pérennité de l’activité en Tunisie. D’autres troupes ont également émergés. Malgré tout, elles restent peu nombreuses. Les salles pour jouer sont également rares, faute de reconnaissance dans le milieu. Aussi, le développement du théâtre d’improvisation repose sur ses comédiens. Succès durable ou simple effet de mode ? La réponse risque d’être encore longue à venir mais qu’importe, l’improvisation reste avant tout l’art du moment présent.

Pour aller plus loin :

La troupe communique régulièrement ses activités sur Facebook et poste parfois des vidéos de leurs spectacles : https://www.facebook.com/ATIT2016/
Envie de connaître comment s’est passé « Mahdia improvise », le festival d’improvisation cité dans l’article ? Voici le lien de l’évènement : https://www.facebook.com/MahdiaImprovise/

Photo de bannière : la troupe en plein spectacle. Crédits : Kalam’art

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