Turquie : Hasankeyf, une ville vieille de 12000 ans bientôt noyée dans le Tigre

Dans le cadre du projet GAP, la Turquie a construit sur le fleuve Tigre un nouveau barrage, Ilisu. Cependant, le remplissage du réservoir menace la ville d’Hasankeyf. Celle-ci abrite, entre autres témoins de l’Histoire, des caves habitées par des Hommes il y a 12 000 ans. La population s’inquiète pour son avenir et celui de son patrimoine culturel…

20:40, dans la ville Hasankeyf, dans le Sud-Est de la Turquie. Un habitant arrose les plantes, le long de la voie publique. Paradoxal quand on sait que dans peu de temps, les eaux du Tigre submergeront la ville.

À Hasankeyf, le projet d’irrigation et d’hydroélectricité d’Anatolie du Sud-Est (Güineydogu Anadolu Projesi, GAP), n’est pas de l’histoire ancienne. Lancé dans les années 1960, ce projet de 30 milliards de dollars a été la source de hautes tensions entre la Turquie, l’Iraq et la Syrie depuis les années 1980. Il a pour but d’utiliser les resources du Tigre et de l’Euphrate pour irriguer l’Anatolie et pourvoir la Turquie en énergie hydraulique. En effet, ces deux fleuves prennent naissance dans les hauteurs de l’Anatolie. Ils se dirigent ensuite vers l’Irak pour le Tigre, et vers la Syrie puis l’Irak en ce qui concerne l’Euphrate. Depuis les années 1980, plusieurs barrages ont déjà vu le jour sur l’Euphrate. Sur le Tigre, le barrage Ilisu, à 80 km en aval d’Hasankeyf, va élever le niveau du fleuve de 60 mètres, dans la vallée. Ankara avait annoncé sa construction en 1999.

Ce barrage est le plus grand projet d’électricité hydraulique en Turquie. Une fois terminé, il devrait alors produire 3,800 GWh d’énergie par an, selon le ministère des Affaires Étrangères turc. Cependant, une fois abouti, le projet va mener à l’engloutissement de la ville et de son riche passé.

Les vestiges d’un pont de l’époque Artukide vont bientôt sombrer sous les eaux du Tigre. Photographie par Adèle Tanguy

12 000 ans d’Histoire sous les eaux

La vallée d’Hasankeyf fait partie des témoins des débuts de l’humanité que possède la Mésopotamie. Des grottes taillées dans a roche et habitées par l’Homme il y a environ 12000 ans entourent la ville. Au fil des siècles, les différents peuples, religions et cultures qui ont habité la région ont marqué à leur manière la ville. Un tumulus datant de 10000 a.C., un pont et un hammam Artukides, un mausolée d’une dynastie turcomane, plusieurs mosquées… C’est donc tout un patrimoine historique qui est voué à disparaître. Certains spécialistes avancent d’ailleurs qu’environ 300 sites archéologiques qui n’ont pas encore été explorés vont être recouverts, dans la région.

Le ministère des Affaires Étrangères se veut rassurant. Il affirme que «  Hasankeyf, une petite ville, est la seule à être touchée, les parties basses de la ville étant inondées. La citadelle restera au-dessus de l’eau. Des archéologues et spécialistes de Turquie et de plusieurs autres pays travaillent à un projet visant à fouiller, à enregistrer et à conserver autant que possible  ».

En effet, non loin de là, la nouvelle ville, Yeni Hasankeyf, se prépare à accueillir quelques uns des monuments historiques. Le Kultur Park a donc été conçu pour devenir un espace touristique, exposant les monuments déplacés. Cependant, en parallèle, une partie des grottes creusées il y a 12000 ans par des Hommes dans la roche sont rebouchées. Et ce « afin de prévenir l’érosion », comme le spécifient les autorités locales.

« 150 villages affectés »

Le projet dans son ensemble prévoit la création de 3,5 millions d’emplois, selon les annonces du gouvernement. « Mais c’est un mensonge », affirme Ayboga Ecen, co-fondateur de l’association «  Initiative pour protéger Hasankeyf » et ingénieur. « Les autres projets de barrage au sein de GAP dans les bassins de l’Eurphrate et du Tigre ont prouvé que ce n’était pas le cas. Il n’y a pas plus d’emplois, la région touchée s’est appauvrie et beaucoup de personnes migrent encore vers les grandes villes comme Istanbul. Seules certaines grandes entreprises, certaines sociétés locales et certains propriétaires bénéficient du projet, pas le reste de la population. Bien sur, le gouvernement central bénéficie également du projet, qui offre un contrôle sur les politiques énergétiques, les eaux, l’exportation de produits agricoles et la domination du Moyen-Orient  ».

D’ailleurs, dans un restaurant de l’ancien centre-ville, Sarkom, le serveur, exprime son anxiété. « Le restaurant sera bientôt englouti  », s’inquiète-t-il. Quant à savoir l’emploi qu’il occupera, après l’inondation, la question semble compliquée.

Et cette situation ne concerne pas que le restaurant de Sarkom. Assis en terrasse d’un salon de thé, un artisan, un retraité et un officier discutent. « Cette partie du projet va affecter 150 à 200 villages », raconte l’un d’eux. Il montre de loin Yeni Hasankeyf, le nouveau village dans lequel les habitants vont être déplacés. « Moi aussi, je vais devoir abandonner ma maison dans le centre », soupire-t-il. « Nous ne sommes pas déplacés dans la nouvelle ville tout de suite, nous serons prévenus ».  Donc les gens continuent leur vie à Hasankeyf tant que cela reste possible.

Jusqu’à 100 000 déplacés

En effet, alors que les travaux ont pris fin, la date à laquelle les habitants devront quitter leurs foyers reste incertaine. « Après le début du remplissage du réservoir, il faudra au moins 4 mois avant que le niveau d’eau ne submerge la ville. En fonction du débit de la rivière, cela peut prendre jusqu’à 10 mois  », raconte Ayboga Ecen. « Comme nous ne savons pas quand le remplissage commencera, il est impossible de dire quand la ville de Hasankeyf sera inondée », explique-t-il soucieux. « Il est possible que le gouvernement commence dès la fin du mois. Mais ce serait symbolique car Yeni Hasankeyf est toujours en construction. La relocalisation prévue de certains monuments n’est pas terminée. Le gouvernement veut commencer maintenant pour donner aux habitants le sentiment qu’il ne sert à rien de resister. Cependant, nous pensons qu’avant 2020, il n’y aura pas de réel remplissage du réservoir  ».

Ainsi le projet Ilisu est controversé non pas seulement pour son impact culturel mais aussi pour ses effets sur les populations de la région. Selon des déclarations officielles de 2005, 15 000 habitants auraient besoin de quitter leur domicile, les autres ne perdraient qu’une partie de leurs terres.

« Cependant, selon nous, ces chiffres ne sont pas corrects », précise Ayboga Ecen. « Jusqu’en 2005, le nombre de personnes touchées était de 78 000. Depuis 2005, 23 000 personnes disent ne pas avoir été comptées. Elles auraient été forcées de partir dans les années 90, lorsque l’armée turque a évacué de force 80 des villages. En outre, 2 500 à 3 000 familles nomades qui utilisent les ressources du Tigre en souffriraient également directement. Donc selon nos estimations, ce sont en fait environ 100 000 personnes qui sont concernées. Nous pensons que le nombre de 15000 personnes à devoir partir n’est pas non plus correct. Entre-temps la population a augmenté. Dans l’ensemble, une grande partie des 41 000 personnes quitteraient également leur région d’origine à cause de la perte de leurs terres, principalement des terres fertiles ». 

Des compensations « très faibles »

Certains habitants de Hasankeyf se sont vu refuser un appartement à New-Hasankeyf. C’est par exemple le cas des adultes célibataires ou possédant une autre résidence qu’à Hasankeyf. En effet, ceux-ci ne sont pas éligibles pour la relocation à Yeni-Hasankeyf. Ils devront ainsi acheter une nouvelle maison, à un prix qu’ils peuvent souvent difficilement payer.

Le gouvernement a tout de même prévu une compensation financière pour aider les habitants et commerçants atteints par la montée de l’eau. Les membres de l’« Initiative pour sauver Hasankeyf » la jugent cependant trop faible. «  Le taux de compensation ne garantit pas le maintien du niveau de vie. C’est pour cette raison que tous, sauf les grands propriétaires terriens, s’endetteront  », confie Ayboga Ecen. Il explique que ceux qui vont perdre leur maison ont reçu environ 60 000 livres turques. Ils doivent cependant payer le double pour acquérir un appartement neuf à Yeni Hasankeyf, voire encore plus pour emménager dans la ville de Batman, non loin.

« De plus, environ 15 000 à 20 000 des personnes touchées à Diyarbakir et Batman ne possèdent pas de terres agricoles et ne reçoivent aucune indemnité. Ils vont presque tout perdre  », soupire-t-il.

Vue du marché d’Hasankeyf. Photographie par Adèle Tanguy

L’énergie hydraulique, pas si verte

L’argument du gouvernement pour justifier ces externalités est, notamment, la création d’énergie hydraulique, renouvelable. Cependant, cette énergie est en fait moins verte qu’on peut le penser. En effet, les barrages de ce type rejettent de grandes quantités de méthane. Les experts critiquent aussi les effets des barrages sur la biodiversité et l’écosystème du fleuve. Ces conséquences écologiques s’ajoutent à l’impact social du barrage. Et certains arguent que l’argent injecté dans le projet pourrait servir à améliorer les infrastructures existantes et leur rentabilité énergétique. 

Ces arguments amènent à s’interroger sur les raisons du projet. Or, la région étant majoritairement peuplée par les Kurdes. Cela confère alors un aspect politique à ce projet de barrage. « Les enjeux du projet sont économiques et politiques. L’enjeu politique a deux volets. Le premier est de déplacer et assimiler les Kurdes et détruire  toute forme de résistance contre la politique d’assimilation de l’État turc. Ensuite, utiliser l’eau comme arme contre l’Irak  », affirme alors Ayboga Ecen.

Une source de conflit interne et externe

Ainsi, le barrage peut sous certains aspects ressembler à un mouvement politique. Les personnes touchées feraient face non seulement à la perte de leurs moyens de subsistance, mais aussi à la perte de leur culture, de leur identité et de leurs structures de solidarité. En effet, le barrage va déplacer les populations au contact des régions kurdes d’Irak.

« Le projet Ilisu intensifiera l’assimilation des Kurdes, mais aussi des populations Arabes de Hasankeyf. Les barrages contribuent au contrôle du territoire par l’État. C’est important, alors que la guérilla kurde continue de manifester une forte résistance armée », explique Ayboga Ecen.

Mais comme l’affirme le militant, le barrage est aussi source de conflit extérieur. Le contrôle du débit du Tigre peut permettre d’assoiffer l’Irak et en particulier les Kurdes du Nord du pays. L’Irak dépend énormément des décisions politiques de la Turquie concernant le Tigre et l’Euphrate, et donc du projet GAP. En effet, le pays obtient 100% de son approvisionnement total en eau du Tigre et de l’Euphrate.

« On ne perd pas espoir »

Ce jour là, la ville est étrangement agitée. Militaires et policiers surveillent à plusieurs points de la rue principale, et de l’autre côté du pont qui relie les deux rives du Tigre. « Des étudiants ont prévu une manifestation aujourd’hui », racontent les trois hommes buvant leur thé. Cependant, celle-ci est finalement sans succès. Ayboga Ercen déplore l’arrestation de 33 personnes dans la journée. Un nouvel échec pour l’opposition au projet, qui s’ajoute à beaucoup d’autres. L’année dernière, certains pays ont déposé un recours auprès de la Cour européenne des Droits de l’Homme. Cependant, celle-ci a jugé la Turquie libre de mener ses propres politiques. 

Pour faire porter la voix des opposants au barrage, la plate-forme « Initiative pour sauver Hasankeyf » a été créée en  2006. Elle regroupe 56 maires de la région, des scientifiques, des ingénieurs et des ONG. «  Habituellement, le gouvernement ignore nos actions », se plaint cependant Ayboga Ecen. « Les autorités locales de HDP (parti kurde, ndlr) s’opposent aussi au projet. Mais ils ont une faible influence car ils font également face à la répression exercée par l’État  ». En effet, HDP est majoritaire dans la région. Cependant, le gouvernement central, aux mains de l’AKP, limite sa marge de manoeuvre. « Mais nous ne perdons pas espoir, il n’est pas trop tard… ».

Au lieu d’un projet technocratique qu’ils critiquent, les membres de l’association appellent à un processus de consultation démocratique. « Nous souhaitons la participation de la population locale, de toutes les municipalités, et des organisations professionnelles, environnementales et culturelles », précise Ayboga.

Et après ?

De l’autre côté de la Mésopotamie, dans la ville d’Halfeti, l’histoire d’Hasankeyf prend un air de déjà-vu. Cette ville sur les rives de l’Euphrate est déjà sous l’eau depuis 2000. Comme bientôt à Hasankeyf, le patrimoine historique du village a sombré sous les eaux du fleuve avec les habitations. Des balades en bateau proposées aux touristes permettent de visiter les vestiges du village. Le clou du spectacle est le minaret de la mosquée dépassant de la surface du fleuve.

À Halfeti, le minaret de la mosquée dépassant du fleuve est une attraction touristique. Photographie par Adèle Tanguy

La nouvelle ville se dresse un peu plus loin. Des restaurants sur des péniches flottent, le long de la rue principale maintenant bordée par le fleuve. Les commerçants bénéficient de cette étrange forme de tourisme. Les bénéficiaires sont nombreux, comme le patron de l’un de ces restaurants, rencontré dans la ville. Il avait un restaurant dans l’ancien village. « Après l’inondation, les compensations financières m’ont permis d’ouvrir ce nouveau restaurant. Et l’arrivée massive des touristes m’a vite permis de gagner plus d’argent que je n’en avais perdu», s’exclame-t-il.

Ainsi, évidemment, tout n’est pas noir dans le projet GAP. Mais la comparaison entre Halfeti et Hasankeyf permet de se demander si ce n’est pas parce que les perdants ont tout simplement été déplacés, qu’Halfeti semble tant avoir profité du barrage…

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