Un dénigrement agricole européen?

Alors que des agriculteurs français dénoncent « l’agri-bashing » [dénigrement agricole] ambiant, le Parlement européen clos, au terme d’un an de travail, le « dossier épidermique » du glyphosate. Pas de quoi raviver le sentiment de stigmatisation exprimé l’an dernier par le monde agricole, assurent les eurodéputés.

Il y a un an, l’Europe se passionnait et se déchirait autour du vote sur le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate. Tous positionnements sur la substance confondus, aucune partie n’était parvenue à prendre l’avantage. L’industrie du glyphosate n’obtenait pas la reconduction de dix à quinze ans qu’elle réclamait, tandis que les ONGs environnementalistes ne parvenaient même pas à faire valoir une interdiction du produit dans les trois ans à venir. La nécessité pour l’Union européenne (UE) de trancher techniquement sur la dangerosité, ou non, de la substance (sous peine de poursuites en carence), avait été mise en difficulté par ces affrontements, puis éclipsée par des soupçons de conflits d’intérêt et de défaillances de son protocole d’analyse des produits phytosanitaires. Si l’UE était alors critiquée pour l’opacité de son système démocratique, les agriculteurs l’étaient pour leur recours au modèle agricole conventionnel.

PEST, la solution?

En amont du renouvellement pour cinq ans – contre dix proposés initialement, par la Commission européenne -, l’eurodéputé socialiste (S&D), Éric Andrieu, réclamait l’instauration d’une commission spéciale, chargée  de « rétablir la transparence, la confiance des citoyens […] évaluer la procédure, l’analyser, puis faire des propositions, s’il y a dysfonctionnements ou problèmes dans le protocole d’évaluation des pesticides ». Redouté par les fonctionnaires de la Commission européenne, cet outil de contrôle parlementaire de leur travail, baptisé PEST, est acté le 6 février dernier. Neuf mois lui sont attribués pour mener, sous la présidence d’E. Andrieu, des auditions d’experts et des contrôles d’acteurs impliqués dans le protocole, en particulier au sein de la Commission et de ses agences.

À son terme, le 6 décembre, les trente membres adoptent le rapport final de leur commission, concluant à certaines insuffisances du processus d’évaluation. Bien qu’adopté à vingt-trois voix pour, cinq contre et une abstention, ce vote quasi-consensuel devra être réitéré en session plénière le 17 janvier prochain. « L’ambition est d’avoir un vote large, pour que la position du Parlement ne puisse être contestée, notamment au regard des enjeux de santé pour les citoyens européens » rappelle, confiant, É. Andrieu, car restera à la Commission européenne la liberté de prendre, ou non, le rapport en compte.

« C’est maintenant le monde politique qui est le plus à la traîne. »

Faire front afin d’influencer la Commission européenne : la chose est d’autant plus complexe, que, dans le cas du glyphosate, l’intérêt général est souvent opposé à celui des agriculteurs.

Pour l’eurodéputée libérale-conservatrice (PPE), Angélique Delahaye, initialement réticente à son instauration, PEST vient réconcilier parties et intérêts sur le plan sanitaire « car les agriculteurs sont les premières victimes potentielles des pesticides ». Comme elle, depuis février, d’autres eurodéputés reconnaissent une baisse de l’utilisation des pesticides et une meilleure réception du travail de PEST par le secteur agricole ; « c’est maintenant le monde politique qui est le plus à la traîne » concède É. Andrieu. La Chambre d’agriculture d’Alsace, comme l’Agence Bio, le confirment. Une meilleure gestion de l’efficacité des produits, le développement de méthodes de substitution et la reconfiguration des systèmes de production, ont permis une baisse de 15% à 20% de l’utilisation des pesticides en 2018.

Dans les mêmes proportions, le début d’année 2018 est marqué par l’accélération des conversions d’exploitations conventionnelles en biologique, alors même qu’en 2016 et 2017, 10 000 exploitations avent déjà fait le pas ; chiffres plutôt satisfaisants pour Florent Guhl, président de l’Agence Bio. Mais loin de résulter de la sensibilisation des agriculteurs aux dangers des pesticides, ces évolutions procèdent d’une anticipation de leur abandon, à long terme. Même réduite, leur utilisation constitue toujours une assurance « indispensable » pour la production et les revenus des agriculteurs, au risque de limiter la transition vers une production biologique.

Plaine agricole d’Alsace du Nord, assez portée sur l’agriculture biologique. Crédit : Luca Campisi

La transition financée par une réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) ?

Décrié et qualifié de « bricolage de la Commission » par des eurodéputés – tous groupes parlementaires confondus -, le projet de réforme de la PAC soumis par la Commission européenne au Parlement est actuellement amendé par les membres de la commission AGRI (Agriculture) et influencé par le travail de PEST. « Un encouragement plus important pour le bio dans le cadre de la PAC est nécessaire », plaide M. Tarabella, socialiste belge, membre de PEST et d’AGRI, pour qui l’utilisation moindre, voire nulle, de pesticides pourrait devenir condition de l’allocation des aides européennes. Sans soutenir directement la proposition, É. Andrieu, également rapporteur du second volet de la PAC, souligne certes la « valeur-ajoutée en terme d’emploi, d’économie territoriale et sur le sol […] d’un modèle agricole, à encourager », par le biais d’aides, comme d’accompagnements politiques et matériels des agriculteurs, mais pas à tout prix. Veiller à ne pas brusquer les agriculteurs et changer soudainement de système, c’est aussi et étonnamment, la position défendue par F. Guhl.

L’objectif d’une telle mouture de la PAC passerait aussi, selon lui, par le financement d’une meilleure accessibilité et promotion des circuits courts car « ce n’est pas logique d’importer, de loin, un produit vertueux ». D’où la complexité du système proposé par M. Tarabella. Instauré en Suisse, il a entraîné une diminution de la production agricole, obligeant la Fédération à importer des productions européennes excédentaires. Ajoutée à d’autres, la mise en place partielle d’un tel mécanisme d’aides, par l’UE, pourrait ramener les secteurs agricoles européens excédentaires à l’équilibre, rehausser les prix de revient, tout en diminuant l’utilisation des pesticides. Mais l’idée ne séduit pas les premiers concernés, dont L. Baehl, producteur conventionnel alsacien, qui semble préférer l’abandon de la PAC, à une incitation à la transition ; « cela éviterait de dire que les agriculteurs sont des chasseurs de primes ». Déplorant que certains agriculteurs dépendent à 80% de la PAC, il sous-entend ainsi qu’elle produit une forme d’agri-bashing sociétal, dont le secteur se passerait bien.

Photo de bannière. Crédit : Luca Campisi.

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