Un enjeu géopolitique : les câbles sous-marins

Les câbles sous-marins sont un des nouveaux enjeux géopolitiques du XXIe siècle. Ils sont un des outils indispensables pour faire transiter des milliards de données au sein de notre monde interconnecté. Dans un contexte de cyberguerre, ils deviennent une des cibles et convoitises pour accéder aux données des autres pays.

Une fibre optique indispensable

Un câble sous-marin, aussi appelé “pipeline de l’économie numérique”, est un câble de fibre optique posé ou enterré dans les fonds marins. Il permet l’acheminement de télécommunications et d’énergie électrique. Le premier essai de câble s’est déroulé en 1838 avec pour matériau le caoutchouc. En 1951, le câble commercial sous-marin télégraphique fonctionne pour la première fois.

Arrivée à New York du premier câble sous-marin reliant l’Italie à l’Amérique du Nord en 1925

Aujourd’hui, il en existe plus de 450. Les nouveaux câbles transportent une énorme quantité d’énergie : jusqu’à 150 MW de circuit avec des lignes sous-marines de 138 kV. Selon Paul Gabla, spécialiste d’Alcatel Submarine Networks (ASN), les câbles sont posés dans les fonds marins, ou enterrés pour la plupart entre 1 à 3 m de profondeur, sauf dans les zones sismiques. Il faut ensuite les raccorder à une station terrestre.

La fibre optique est d’environ 1,75 cm de diamètre. Elle est étroitement entrelacée avec d’autres fils, puis elle est recouverte d’une épaisse couche de métal d’environ 10 cm pour la protéger.  Les câbles sont construits pour durer en moyenne 30 ans. En 2018, Jean-Luc Vuillemin, directeur réseaux et services internationaux chez Orange, indiquait qu’un câble pouvait contenir entre 4 et 8 paires de fibres. En revanche, certains construits par Google pouvaient en contenir 12. D’ici 2024, les câbles pourraient contenir 16 paires de fibres.

Il existe 3 axes majeurs d’acheminement de câbles : Europe-Etats-Unis, Europe-Asie, et Etats-Unis-Japon. Les axes secondaires relient quant à eux l’Amérique du Sud et l’Afrique. Le plus puissant des câbles sous-marins, appelé “Marea” de Microsoft et Facebook relie Virginia Beach à Bilbao. Il mesure plus de 6400 km, et transporte 160 térabits par seconde, ce qui représente les ¾ du trafic Internet. Les câbles transpacifiques font plus de 30 000 km de longueur. En 2019, il existait plus de 1 milliard de km de câbles au sein des océans, ce qui représente plus de 32 fois le tour de la Terre. Pour relier un continent à un autre, il faut débourser jusqu’à 700 millions d’euros. Les Hubs de câbles se situent à New York, Bombay, Marseille, Singapour, et Hong Kong.

Un monde interconnecté et dépendant des câbles sous-marins

Les câbles sous-marins permettent de développer les pays, et relient entre elles les puissances. De nos jours, 99% du flux d’information mondial passe par le biais de ces câbles. Contrairement aux idées reçues, les satellites sont utilisés uniquement pour les lieux à faibles réseaux, comme les zones rurales. Cela représente moins de 0,4 % de données. Chaque année, le trafic de données progresse de 35 %, et un seul câble peut désormais connecter 200 millions de personnes. Il existe donc une réelle dépendance à ce réseau, qui nous permet d’avoir internet, la télévision, le téléphone, ou d’effectuer des transferts financiers. Cette dépendance renvoie alors à des enjeux stratégiques, géopolitiques, économiques mais aussi diplomatiques majeurs. En 2014, durant le conflit de la Crimée, celle-ci avait été isolée par des coupures physiques de communications.

Le marché annuel du câble sous-marins représente plus de 2 milliards de dollars. Il existe donc une véritable guerre d’influence, commerciale et géopolitique à travers ce réseau. La préservation des câbles sous-marins a représenté un enjeu important dès la fin de la Première Guerre Mondiale entre les Etats-Unis et l’Europe. La dépendance à ces câbles peut s’avérer dangereuse. En effet, en cas de panne ou d’endommagement, l’économie du pays est directement touchée.

En 2014, une morsure de requin dans un câble a causé une coupure de réseau au Vietnam. Il existe une centaine de pannes par an dues aux morsures de requins, chalutiers, et tsunami. Mais les câbles peuvent aussi être sectionnés volontairement pour affaiblir les ennemis. En effet, durant les guerres, les ennemis coupent les câbles pour rendre les adversaires plus vulnérables, et détruire leurs moyens de télécommunications. Certains pays utilisent aussi ces câbles pour espionner d’autres Etats.

Nessie II, un moulin à pose pour un maximum de 14 m de profondeur d’eau

Une guerre du cyberespace passant par les câbles sous-marins

La question de l’instrumentalisation des entreprises privées par les Etats se pose de plus en plus. Il est possible de citer l’exemple de la Chine avec son groupe Huawei, qui est aussi un des constructeurs mondiaux. Le Royaume-Uni a même lancé une alerte quant au rôle de la Russie dans cette lutte. L’Australie a par ailleurs refusé un contrat permettant la mise en place d’un câble par l’entreprise Huawei.

Des pays ont créé des organisations pour surveiller les données qui transitent dans le monde. Par exemple, l’organisation Fives Eyes est une alliance entre le Canada, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, et la Nouvelle Zélande. Ils ont contrôlé un peu plus de 200 câbles.

Cependant, le 6 juin 2013, à Hong Kong, Edward Snowden, lanceur d’alerte et ancien agent de la NSA, a révélé que les services de renseignement, quels qu’ils soient, sur la base de “l’intérêt national”, collectent des informations concernant des citoyens, et d’autres Etats. Cela a soulevé la question d’une mise en danger de la démocratie.

L’espionnage des câbles avait déjà commencé durant la Seconde Guerre Mondiale par les américains pour espionner les soviétiques. Cette récolte d’informations est rendue possible grâce à des mouchards posés sur les câbles. Mais elle est également possible dès la construction des câbles, grâce à du matériel technologique pointu comme le Big Data et l’algorithmie. Les espions peuvent ensuite reconstituer les données dans leur ensemble.

Il est aussi important de préciser que les GAFAM, c’est-à-dire Google, Facebook, Apple, Amazon et Microsoft, sont tous des géants du web américain. En conséquence, 80% des données transitent par les Etats-Unis. Suite aux incidents des Fives Eyes, certains pays comme le Brésil, ont construit leur propre câble relié à l’Europe pour ne pas passer par les Etats-Unis. La Russie se protège aussi de l’espionnage par son faible nombre de câbles internationaux. Elle ne possède en effet que quatre câbles, qui la relient avec la Finlande, la Géorgie et le Japon.

Des câbles aux nombreuses faiblesses

Le Général Didier Tisseyre, membre du ministère des armées et plus particulièrement de l’OG COMCYBER, et Raphaël Marchez, chef du service “Réseau interministériel de l’Etat” DINSIC, rappellent que l’information est cruciale. Il existe un double volet, un aspect de défense et d’offensive des données par les Etats. Sans information, il n’y a pas de pouvoir.

Des limites aux câbles et à leur défense se posent puisqu’ils n’ont pas été construits pour être défendus ou protégés face à un acteur extérieur. Ces câbles sont donc une mine d’or pour tous les acteurs qui souhaitent se renseigner et amoindrir des ennemis ou potentiels ennemis. Les failles de l’architecture d’Internet sont nombreuses, et les transits bancaires en font partie. Mais Solange Ghernaouti, professeure titulaire de la Légion d’honneur pour ses travaux sur la cybersécurité et la lutte contre la cybercriminalité, déclare que le maillon faible d’Internet est son infrastructure matérielle qui relie les continents et les systèmes. Le territoire informationnel comprend de nouveaux enjeux, et notamment celui de la maîtrise des câbles sous-marins.

Les attaques sur ces câbles permettent la désinformation et la manipulation de l’information. Les câbles sous-marins possèdent une vulnérabilité physique c’est-à-dire de sabotage, mais aussi économique et logistique. Concernant la menace physique, les câbles peuvent représenter une menace existentielle des Etats, et des dangers pour les routages qui donneraient accès à une masse d’information importante. De plus, les conséquences à long terme de ces attaques sont difficilement évaluables, et les commanditaires de cet espionnage sont difficilement identifiables, étant donné qu’ils peuvent passer par de multiples intermédiaires.

Des armées étatiques comme acteur de défense des réseaux sous-marins

Actuellement au sein d’une cyberguerre mondiale, le terrorisme économique est très présent par l’intermédiaire du vol de données de ces câbles. Il est donc primordial de mener une surveillance accrue et constante de ceux-ci. Ces câbles représentent un écosystème numérique mondial global interconnecté entre différents acteurs. Ces derniers peuvent être étatiques ou privés, mais aussi criminels ou terroristes.

La Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017 en France, sous le mandat d’Emmanuel Macron, évoque l’importance de ces câbles sous-marins. C’est pour cela que des entreprises comme Orange Marine s’occupent de leur surveillance et maintenance avec les Etats. Cette surveillance se fait grâce à des prises de vue sous-marines, mais aussi des écoutes. Les câbles officiels sont cartographiés. Cependant, ces câbles restent cachés par les différentes armées étatiques.

En France, la Marine Nationale est un acteur important pour la sécurité de ces câbles grâce à des chasseurs de mines, et une cellule “plongée humaine et intervention sous la mer”. La DGSE surveille également les données transitant par les câbles arrivant du Moyen Orient et du Maghreb. En OPEX, l’utilisation des câbles privés est très limitée pour favoriser l’autonomie des moyens.  Il existe de nombreux protocoles qui assurent aux armées de défendre ces câbles pour permettre une résilience optimale en cas d’attaques des territoires.

Près des côtes, les câbles ne sont pas installés très profondément, et sont donc plus vulnérables. Ils sont alors blindés pour être protégés notamment par les ancres des bateaux. Il existe aussi des câbles ensevelis à des niveaux de profondeur très importants. Le niveau de sophistication pour un sabotage de ces câbles demande des moyens énormes, et serait donc lié à un sabotage d’ordre étatique. Les câbles les plus à risque sont ceux situés à un niveau intermédiaire. Ces derniers sont donc particulièrement protégés.

Us Navy ramenant un câble à terre

Entre appartenance privée et égide étatique

Les propriétaires de câbles sont pour la plupart des conglomérats, en raison de l’importance du niveau de financement demandé. Suite à leur construction, ils vendent des droits d’usage. Les géants comme Google et Facebook sont des exceptions. Les fournisseurs de contenus comme Netflix sont très intéressés par l’acquisition de ces pipelines numériques.

Garance Mathias, avocate au barreau de Paris au sein du cabinet Mathias dans les assises de la cybersécurité, précise que les câbles correspondent à une volonté étatique et de souveraineté. Les Etats veulent maîtriser le contenu économique et géopolitique de l’information et des données. En conséquence, même si les grands groupes comme Orange sont propriétaires de ces câbles, ils les posent avec la permission des Etats. Les câbles sous-marins représentent sous l’égide du droit public international, un cadre de coopération entre les Etats. Il existe donc un cadre juridique, c’est-à-dire le droit du cyberespace, où les câbles sous-marins ont leur place et où la fourniture d’accès appartient encore aux opérateurs téléphoniques.

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