Une autorité fiscale mondiale pour lutter contre les inégalités ?

Professeur Photis Lysandrou est un économiste et enseigne à l’Université de Londres (City). Il appelle à la création d’une puissante entité fiscale internationale pour lutter contre l’inégalité des richesses à l’échelle du monde. Dans son nouveau livre, Commodity: The Global Commodity System in the 21st Century (non-traduit), il avance que la disparité des revenus et la concentration des richesses peuvent être tenues responsables de la crise financière de 2008. L’autorité qu’il suggère de créer aiderait à récupérer les grandes sommes d’argents qui nous échappent à cause de l’évasion et de l’exil fiscaux.

Le Journal International : Chez les gilets jaunes, en France, beaucoup des revendications tournent autour de l’impôt et des taxes, et plus particulièrement autour de la justice fiscale. Beaucoup défendent l’idée que, en démocratie, le principe de consentement à l’impôt est fondamental. L’impôt n’a-t-il pas une valeur symbolique, en plus de l’argent qu’il rapporte ?

Photis Lysandrou : Ce qu’il faut comprendre à propos des taxes c’est que, sans elles, nos gouvernements ne pourraient fournir les services qu’on attend d’eux, ou que le secteur privé ne propose pas. L’impôt n’est pas juste un symbole mais est absolument crucial dans notre économie. Actuellement, le problème est que les dépenses des gouvernements sont limitées, faute de financements que peut générer l’impôt sur le revenu. On doit cela aux plus riches dans la société qui ne paient par leur juste part. Ils sont très mobiles et utilisent des paradis ou des abris fiscaux pour minimiser leur exposition fiscale. Les gouvernements autour du globe font face à cette problématique, y compris en France.

JI : Macron a décidé de remplacer l’ISF (l’impôt de solidarité sur la fortune) par l’IFI (l’impôt sur la fortune immobilière). Était-ce une mesure sage et censée – quand on sait que les détracteurs de l’impôt sur la fortune déplorent l’exil fiscal et donc le manque à gagner que cela peut engendrer – ou une erreur ?

PL : C’est une question centrale, qui fait écho à la situation actuelle en France. L’ISF était plus équitable puisqu’il portait aussi bien sur les capitaux financiers que sur la propriété. Dans le monde, la majeure partie des capitaux détenus par les super-riches se trouvent être dans des titres financiers tels que des actions ou des obligations. Hollande a essayé d’imposer cet impôt mais, faute d’harmonisation, cela ne marche pas car les très riches sont extrêmement mobiles. Il nous reste donc deux options. La première est de modifier cet impôt, comme Macron l’a fait, en ne taxant que le capital mobile, comme la propriété. Cette solution est problématique car le fardeau ne pèse pas sur les super-riches, ce 1% des plus fortunés, mais sur les classes moyennes et populaires. L’option alternative, que je propose dans mon livre, est de créer une autorité internationale qui viendrait coordonner les politiques fiscales de tous les gouvernements d’un côté, et mettre en œuvre un impôt sur les plus fortunés de l’autre.

JI : Vous ne croyez donc pas à la théorie du ruissellement (il ne faudrait pas taxer les plus riches car leurs revenus sont réinjectés dans la société via leurs investissements et bénéficient à tous) ?

PL : Absolument pas. En 2015, les 145 000 personnes les plus fortunées dans le monde [ndr. ceux dont la valeur nette dépasse les 30 millions de dollars] détenaient des capitaux à hauteur de 21 000 milliards. On parle bien de super-riches, comme Donald Trump, Bill Gates ou Warren Buffet qui sont si incroyablement fortunées que, même si on ne taxait qu’un petit pourcentage de leur revenu, cela générerait des milliards qui pourraient aider les pays du tiers-monde à faire face au changement climatique par exemple.

JI : Vous affirmez que les inégalités à l’échelle du monde provoquées par ce système mènent à des crises financières à répétition. Contrairement à Thomas Piketty, vous identifiez la concentration des richesses comme la cause principale de la crise de 2008. Comment expliquer-vous cela ?

PL : Piketty a tort. Dans son livre, Le Capital au XXIème siècle, il avait raison de suggérer une taxe mondiale sur la fortune mais Thomas Piketty n’y voyait qu’une justification morale, et non pas économique. Le fait est qu’il n’arrivait pas à démontrer comment les inégalités mondiales, de manière générale, et plus particulièrement la concentration des richesses ont été déterminantes dans la crise financière. Dans les 700 pages que contiennent son livre, seules deux y sont consacrées. Dans ces deux pages, il déclare que les inégalités ne sont pas une cause primaire à la crise, encore moins la seule cause. Je ne suis pas d’accord. Les deux faces des inégalités, soit la disparité des revenus et la concentration des richesses, ont bâti la charpente de la crise.

JI : Quel est le rapport entre ces deux faces de l’inégalité et ce qu’on appelle communément la crise des « subprimes » de 2008 ?

PL : Au cœur de la crise, on trouvait les CDO (« Collateralized Debt Obligations », ou « Obligations Adossées à des Actifs » en français), des titres toxiques, financés par des crédits immobiliers dits « subprime » [ndr. désigne la catégorie d’emprunts plus risqués pour le prêteur mais à meilleur rendement que la catégorie « prime »). D’un côté, la raison pour laquelle il a fallu introduire davantage d’emprunteurs à risque [subprime] car il n’y avait pas suffisamment d’emprunteurs ordinaires [prime] qui contractaient des crédits. À cause de la stagnation des salaires, le nombre de ces emprunteurs « prime » est limité et c’est pour cela que le système bancaire a dû s’en remettre à des emprunteurs « subprime » – ce qui a créé toutes les conditions requises aux CDO [responsables de la crise]. Il s’agit-là du côté de l’offre : stagnation des salaires, faibles revenus, précarité du travail. Du côté de la demande, les fortunes mondiales ont joué un rôle clef car la plupart de leurs capitaux sont dans des titres financiers, tels que les obligations [que l’on retrouve dans les CDO]. Comment le système financier a-t-il réagi face à la question des rendements ? Ils ont dû créer des obligations supplémentaires. Et les riches ont répondu présents, directement ou indirectement, via les fonds spéculatifs – qui détenaient alors 46% des C.D.O. Les inégalités, d’un côté comme de l’autre, sont responsables de la crise financière.

JI : Quel serait le rôle de l’entité que vous appelez les dirigeants mondiaux à créer ? Les entreprises n’ont-elles un rôle à jouer dans un système international et dans l’effort fiscal ?

PL : Ce que je défends est la création d’une autorité fiscale mondiale, composée d’experts venus des 200 pays du monde [195 selon les Nations-Unies], qui aurait deux fonctions. La première : coordonner les régimes fiscaux nationaux. Pour l’instant, les politiques fiscales dans le monde sont dans un état chaotique. Les pays appliquent différents systèmes de taxation et, dans de nombreuses juridictions comme les Bahamas, les Îles Caïmans ou le Luxembourg, il existe même presque aucun système fiscal en place du tout. Nous avons donc besoin d’un régime fiscal coordonné à l’échelle de la planète pour empêcher un nivellement vers le bas, notamment l’impôt sur les entreprises qui ne fait que baisser. Rien qu’au sein de l’Union européenne, l’impôt sur les sociétés moyen était de 25% il y a 20 ans. Il est aujourd’hui de 20%. Et une des mesures de Macron et d’abaisser le taux français, aujourd’hui de 33% à 25% d’ici à 2022. Je souhaite également que la seconde fonction soit de coordonner un impôt sur les ultra-riches en commençant pas les 145 000 individus les plus fortunés du monde, par facilité et commodité. Nous savons qui ils sont. Ils sont très bons pour médiatiser leur fortune, dans le magazine Forbes. On a qu’à commencer par eux !

JI : Au lieu de créer une nouvelle instance, pourquoi ne pas investir des organisations internationales comme les Nations unies de nouveaux pouvoirs pour leur permettre de mettre en place une meilleure redistribution des richesses à l’international ?

PL : Je n’y vois pas d’inconvénient si ce n’est que, pour l’ONU, seuls 5 pays ont le droit de veto. Que nous ayons une autorité mondiale fiscale distincte ou au sein de l’ONU, cela revient à la même chose. Cela ne se fera pas sans opposition de la part des fortunes mondiales qui, jusqu’à maintenant, sont dans des positions de pouvoir. Aux États-Unis, Donald Trump est un Président milliardaire. En Russie, Poutine est entouré d’oligarques. Autour du globe, les super-riches contrôlent la politique, directement ou indirectement. Aussi, peu importe ce que nous fassions, peu importe la façon dont nous allons le faire, cela ne sera pas facile. Il faut imposer cette exigence à l’ordre du jour.

JI : Ces dix dernières années, on assiste à un sentiment de crainte des pays face à la perte de leur souveraineté nationale. Votre proposition ne représente-t-elle pas une menace pour ces nations et, par conséquent, une raison pour eux de ne jamais soutenir votre initiative ?

PL : Quand Macron et son gouvernement ont abrogé l’ISF et l’ont remplacé par l’IFI, quelle était sa principale motivation ? « On a taxé les riches sous Hollande et ils ont simplement fui ». Un pays qui affronte cela seul n’y arrivera pas. Quand des pays comment l’Irlande disent : « Ne vous mêlez pas de notre taux d’imposition sur les sociétés [22% aujourd’hui] parce que c’est mon droit souverain », il nous faut répondre que la souveraineté d’un pays sape la souveraineté des autres à l’ère de la grande mobilité des plus riches. Les entreprises comment Amazon ou Facebook paient très peu d’impôts. Nous devrions exercer la souveraineté collectivement si on veut s’attaquer à cet immense problème. En France, selon les statistiques, 66 000 millionnaires ont fui le pays sans rien payer ces dernières années.

JI : Comment espérez-vous que les pays se mettent d’accord alors que, même au sein de l’UE qui manque certes d’harmonisation fiscale, on peut anticiper de nombreux points de frictions pour trouver un consensus autour d’un système qui s’attaquerait aux inégalités ?

PL : Si on prend l’exemple de l’UE, il existe une coordination dans de nombreux secteurs et même, au sein de la zone Euro, de la politique monétaire. L’unique domaine où la cohésion est minimale est la fiscalité. Ce qui se produit désormais, depuis ses 20, 30 dernières années avec la financiarisation et la mondialisation, ce sont des inégalités qui ont atteint un niveau indécent. La concentration des richesses est énorme et les sociétés comme les plus riches ne s’acquittent pas de leur part. Nous avons donc un autre problème à l’ordre du jour qui nécessite une nouvelle approche. Les riches ne veulent pas payer et cela nous pousse à l’austérité. On voit des coupes budgétaires partout. Au Royaume-Uni, le gouvernement réduit le budget des services de police, de la santé. Jusqu’où pouvons-nous aller ? Et qu’est-ce qu’il se passe ? La montée du populisme et ces frustrations, les manifestations que vous voyez en France, les gilets jaunes. C’est n’est pas juste l’expression de la colère, mais de la frustration face à la stagnation des salaires, aux dépenses de l’État. Quand allons-nous faire quelque chose ?

JI : Il ne s’agit pas seulement d’une « première initiative qui pourrait mener à la création de bien d’autres » selon vos mots, mais d’aborder le système actuel sous une lumière différente ?

PL : À l’heure actuelle, nous avons 200 États et nations indépendantes, qui s’occupent de leurs frontières et de leurs lois. Mais, de l’autre côté de l’équation, il n’y a qu’un seul marché économique mondial. Ce système, certes, génère du progrès sur le plan technique, médical ou scientifique mais il fait également la promotion permanente des inégalités au point on nous ne pouvons plus survivre dans ce monde où le populisme grimpe, où les gens se retournent les uns contre les autres. Il nous faut une série d’initiatives qui contrôle ce système marchand et son fonctionnement. Je pense qu’une autorité fiscale mondiale serait le premier pas vers un contrôle de ce système. Jusqu’à maintenant, nous avons simplement des entités internationales qui ne contrôlent pas le système mais en facilite le fonctionnement. Par exemple, l’Organisation Mondiale du Commerce n’intervient pas pour contrôler les vastes inégalités que le système peu générer. Commençons avec une initiative qui pousserait les gens dans le monde à s’organiser. Pourquoi ? Parce que les plus fortunés dans le monde ont une seule priorité prépondérante : « Ne taxez pas notre monde ». Quant à la population mondiale, il existe des centaines de priorités et, résultat, cela ne mène nulle part. Commençons avec une priorité prépondérante, comme celle que les riches ont. Commençons par l’autorité fiscale et, en chemin, on s’intéressera à d’autres initiatives qui peuvent s’en prendre à la déforestation, la destruction de la forêt Amazonienne, le plastique dans l’océan et ainsi de suite. Et ainsi de suite.

Propos recueillis le 19 Décembre 2018 par Mathieu Pollet

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