Une lecture sociologique du Covid-19 : matière à réflexion sur nos sociétés contemporaines

 Au temps de la crise du Covid-19, décrite comme exceptionnelle, les expertises ne manquent pas. Médecins, infectiologues, épidémiologistes, politiciens, etc… Mais pas, ou peu, de sciences humaines et sociales à l’horizon. Pourtant, cette pandémie mondiale confère une matière riche à la réflexion sur nos sociétés contemporaines.

Le premier élément frappant c’est la construction par les États d’une argumentation au « nom de la vie » pour légitimer leurs politiques. C’est au nom de la vie (biologique) que le confinement ou encore le couvre-feu est décrété, mais c’est aussi à l’inverse au nom de la vie, sociétale cette fois, que naît une argumentation en faveur de l’arrêt de la mise en pratique de mesures jugées coercitives. Par exemple, Donal Trump argumentait au nom de la vie en expliquant que la crise économique à venir ferait plus de morts que la Covid-19.

L’application de la biopolitique : indicateur de perception et d’inégalités

La construction argumentative : entre protection et coercition ?

Ce qui en ressort c’est que l’application de ces politiques « au nom de la vie » influencent notre quotidien : port du masque, confinement, utilisation de Zoom pour le distanciel, distanciation sociale, etc… Plusieurs chercheurs s’accordent à dire que nous nous situons actuellement dans un cas d’école de l’application de la biopolitique que décrivait Foucault. Il décrit ce concept comme les procédés de pouvoir et de savoir, qui prennent en compte les processus de la vie en entreprenant de les modifier et de les contrôler. En d’autres termes, la biopolitique c’est l’internalisation du biologique dans les décisions politiques.

Cette application de la biopolitique, « au nom de la vie », met en avant qu’en temps de pandémie il y a une sacralisation de la vie. Pour le philosophe italien de renommée internationale, Gorgio Agamben nous sommes plutôt en train de mettre en avant un état de « survie ». Spécialiste des notions de « dispositifs » et de « commandement » il confie au journal Le Monde, que « la santé est devenue une obligation juridique à remplir à tout prix ». Il se montre très critique à l’égard de la mise en pratique de la biopolitique et y voit une forme de légitimation d’un « état d’exception ».

Il considère que « face au terrorisme on affirmait qu’il fallait supprimer la liberté pour la défendre, de même on nous dit qu’il faut suspendre la vie pour la protéger ». Cette affirmation vient relever une fracture dans la hiérarchisation des préoccupations lors de cette pandémie. Pour les États, il s’agit de protéger la vie biologique alors que pour le sociologue il faut ménager la vie « sociale ». Pour ce dernier l’état d’exception est devenu la norme, nous enfermant dans un climat de peur et d’insécurité. À ce propos, l’ONG Amnesty International s’était déjà élevée contre la gestion des attentats en Europe. L’État d’urgence était alors vu comme moyen coercitif puisqu’il a été renouvelé à de nombreuses reprises notamment en France entre 2015 et 2017. Contre la crise sanitaire, l’ONG ne manque pas non plus de rappeler que cet état exceptionnel peut déboucher sur des dérives autoritaires. La troisième édition du Global Democracy Index publié par le journal The Economist, conclu qu’il y a un recul des démocraties dans 70% des pays du monde. Cette étude met en avant qu’il y a un recul des libertés individuelles dans les démocraties « avancées ».

On se retrouve alors dans une vive controverse opposant deux perceptions : entre un régime employant des moyens pour la protection de ses citoyens ou au contraire abusant de son autorité.

La pandémie : révélatrice d’inégalités et de vulnérabilités sociales

Autre élément intéressant, le biopouvoir exercé durant cette pandémie vient mettre en exergue les inégalités et les vulnérabilités de certains citoyens (intermittent du spectacle, restaurateur, étudiant, etc…). Avec la modernisation et l’essor technologique, la lutte des classes semblait entérinée. Or l’application des mesures sanitaires a révélé une disparité dans les conséquences subit par une portion de la population.

Théoriquement, le risque de contracter le virus est semblable entre tous les membres de la population. Néanmoins il est clair que les populations défavorisées s’exposent à un risque plus élevé. Par exemple, une famille nombreuse partageant un petit appartement, multiplie les risques de contagions. De plus, nous oublions bien souvent que, pour fournir l’effort de guerre du confinement, nous avons besoin de travailleurs de l’ombre qui encourent un risque plus élevé que la population confinée. En définitive, même si tous les éléments ne sont pas encore clairs, il apparaît que cette crise agit comme une mise en exergue de la césure économique.

La crise sanitaire en tant que prisme pour la mutation vers la crise environnementale ?

L’application de la biopolitique se ressent aussi dans un changement de perception du risque. En effet, le confinement sert à écarter les agents de contagions (les personnes) parce qu’elles possèdent un risque (aléa négatif) de transmettre la maladie. Espérons alors que cette focalisation sur les agents de contagion ne permette pas de cacher d’autres enjeux, peut-être encore plus importants, notamment liés à notre société de production. Pour le sociologue Bruno Latour, cette crise sanitaire permettrait de se préparer à la mutation climatique. Dans un article très critique vis-à-vis de l’application de la biopolitique dans cette crise sanitaire, il questionne l’évidence qui est apportée à la protection de la vie. Il se demande en quelque sorte, pourquoi les différents États peuvent mettre en place si « facilement » des mesures de biopolitique alors que pour la crise environnementale elles tardent à structurer nos vies ?

La crise sanitaire est certes immédiate, jouant avec ce biais de proximité et temporel, mais nous savons aussi que la crise environnementale marquera au fer rouge nos sociétés. Il y a pour ainsi dire une minoration de la crise environnementale alors même que l’émergence de maladies infectieuses dans le monde, en majorité les zoonoses (des pathogènes portés par des animaux sauvages), sont liées aux activités anthropiques. Cependant, cette minoration n’est pas vraiment étonnante puisqu’elle est connue depuis longtemps en sociologie. La crise environnementale a plus de prégnance dans l’esprit des acteurs sociaux sous le prisme d’une crise sanitaire. C’est peut-être alors en cela que la crise actuelle permettra une mutation vers la crise climatique.

La société du risque et la culture du risque

Le concept de risque, c’est-à-dire de la probabilité de l’occurrence d’un aléa négatif, est théorisé par Ulrich Beck dans La Société du risque. Il explique que la société actuelle construit du risque, d’une part au travers de ses technologies, et d’autre part au travers de sa perception de ce risque. Ainsi un risque est seulement considéré comme tel quand la population le perçoit ainsi. Pour lui, ces risques sont des menaces qui échappent à nos sens. Ils sont invisibles, comme la pollution ou encore les virus. Il explique également que bien souvent ce sont des externalités de la production humaine. Dans un article précédent, nous avons essayé de montrer que l’augmentation constante de maladies infectieuses dans le monde est liée aux activités anthropiques. Au point que des chercheurs expliquent que cette augmentation est « le coût caché de la production économique humaine ».

On peut alors voir dans l’application de la biopolitique une internalisation du concept de risque. Le confinement ou encore la distanciation sociale servent à gérer le risque sanitaire (biologique) de contagion. Ces mesures biopolitiques sont une application du principe de prévention qui sert à gérer des risques en essayant de réduire leur probabilité d’occurrence. Si parfois on considère que la gestion de la crise est hasardeuse, il faut toutefois prendre en considération que la gestion du risque est avant tout une gestion d’incertitudes. C’est donc seulement en accumulant des données que l’on peut a postériori avoir une vue d’ensemble plus globale.

Il faut également noter qu’il y a plusieurs risques concurrents. Ainsi, les individus hiérarchisent les différents risques auxquels ils sont exposés. Le chercheur sociologue Patrick Peretti-Watel explique que certaines personnes sont prêtes à s’exposer au risque d’être infectées en refusant l’application de la biopolitique. Ceci vient souligner que pour ces personnes il y a des risques, jugés plus élevés que la crise sanitaire. Patrick Peretti-Watel affirme que « le risque de santé que les autorités cherchent à gérer n’est pas forcément la priorité pour tout le monde ». À ce sujet, on peut observer que partout en Europe des manifestations naissent contre les mesures biopolitiques. En Autriche, en Belgique ou encore au Danemark des manifestations d’opposition aux mesures anti-Covid-19 ont vu le jour. Ceci illustre que la hiérarchisation des risques n’est pas la même pour tous les individus et qu’elle est dépendante de la perception des différents risques. Pour ces personnes, le risque de perdre leur emploi, de solitude et du manque de lien sociaux sont alors plus grands que celui de la crise sanitaire. En arriver à une manifestation montre qu’il y a une rupture entre la perception du risque d’une population avec celle imposée par l’État. Cela est un problème épineux pour ce dernier, qui doit non seulement gérer le risque sanitaire, mais aussi ceux perçus par sa population.

Le confinement, en créant une distanciation sociale, nous rappelle que nous sommes tous des vecteurs de contagion. C’est un moyen de mettre en avant la responsabilité individuelle qui se trouve très souvent en première ligne dans les campagnes de santé. Une autre lecture permet de voir que le confinement opère un déplacement du risque qui se situe dorénavant chez autrui, ce qui tend à invisibiliser les conséquences de notre modernité.

Une peur qui bouscule ?

La peur comme moteur de la mobilisation ?

L’essence de l’application de cette biopolitique puise dans la peur. Plus précisément, c’est cette peur du risque et de ses aléas qui nous font internaliser la gouvernance du corps biologique dans les décisions politiques menant donc in fine à la biopolitique. Ici, la philosophie offre plusieurs lectures. Par exemple, pour le philosophe Roland Barthe, la peur est un affect positivement mobilisateur. C’est alors un mécanisme qui permet de rester sur ses gardes en faisant appel au principe de prévention. Ce dernier stipule que, quand il y a des incertitudes, alors il faut être prudent. C’est la peur face à un risque potentiel qui permettrait de le prévenir. En ce sens, la peur des aléas négatifs devient le moteur des réformes anti-Covid-19.

Pour d’autres philosophes, la peur est tout simplement mauvaise conseillère. Il est difficile de trancher en définitive sur ce point tant cela dépend des perceptions de tout un chacun. Ce qui est indéniable, c’est que la peur vient bouleverser nos certitudes et influence nos actions, pour le meilleur ou le pire.

La crise sanitaire souligne notre obligation morale envers les générations futures

Comment parler de peur sans énoncer le spécialiste dans la matière le philosophe allemand Hans Jonas ? Très grossièrement il explique que pour vivre, il faut faire peur. En ce point, il partage donc l’approche de Roland Barthes. Son originalité tient du fait qu’il forge une « éthique du futur » en s’interrogeant sur l’impact des techniques modernes. Pour cela, il forge le principe de responsabilité qui interroge sur l’héritage que nous voudrons léguer aux générations futures.

Il explique, tout comme Ulrich Beck, que la science produit de l’incertitude ou encore des risques. Elle est donc d’un côté le fer de lance de la modernité tout en étant la principale source d’incertitudes de cette dernière. C’est notamment ce que l’on peut observer dans la controverse liée à la vaccination. Le vaccin contre la Covid-19 est présenté comme une avancée technologique et scientifique, alors qu’une portion de la population considère que les risques liés au vaccin n’ont pas encore assez été évalués. Pour résoudre ce paradoxe, il faudrait donc investir dans une science qui analyse les risques de ses propres avancées. En d’autres termes, il faut en quelque sorte promouvoir une modernité réflexive qui doute et se remet en question en permanence.

Si nous considérons que la crise sanitaire est aussi une crise environnementale parce qu’elle vient mettre en exergue des défaillances du système économique actuel, alors le recoupement de la société du risque d’Ulrich Beck ainsi que l’approche de Han Jonas permettent de comprendre qu’il faut non seulement investir dans une modernité aux effets immédiats, mais aussi les évaluer. L’intégration des générations futures dans le calcul des coûts et avantages de notre modernité nous confirme qu’il faut se projeter dans une temporalité plus longue.

Malgré le fait qu’en pratique la théorie de Hans Jonas se montre souvent inopérante nous pouvons très schématiquement illustrer les concepts que nous venons de voir à l’aide d’une infographie.

Conclusion

La crise sanitaire actuelle est une matière riche à la réflexion. Pour reprendre l’expression de l’un des fondateurs de l’anthropologie, Marcel Mauss (1872-1950) nous sommes face à un « fait social total » tant les domaines convoqués sont divers et variés. Les sciences humaines et sociales offrent une nouvelle lecture de cette crise. Elles soulignent la césure économique, les différentes perceptions des risques, les vulnérabilités sociales, l’utilisation du pouvoir, l’émergence de controverses et aussi nous questionnent sur notre héritage.

Crédit image : Unsplash @enginakyurt

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