USA-Chine : “Baroud d’honneur” du président Trump et perspectives du mandat Biden

Le crépuscule mandataire du président américain sortant fut sans surprises marqué par des mesures et déclarations fortes de sa part et de celle de son avant-garde à l’encontre de la Chine. Les dernières semaines du milliardaire à la tête du pays oscillent entre dispositions législatives provocatrices soutenant le Tibet et Taïwan, chasses gardées du parti-état, frénésie règlementaire antichinoise et accusations virulentes envers le grand rival asiatique. Le dernier soupir de l’administration Trump sonne alors comme un baroud d’honneur politique. Cet épilogue s’inscrit indubitablement dans le contexte de guerre économique et diplomatique entre les deux géants dont l’ère Trump constituait l’apogée. Le gouvernement républicain entendait user de ses dernières cartes contre l’Empire du Milieu avant le serment officiel de Joe Biden, son successeur à la Maison Blanche, le 20 janvier 2020. Les réactions véhémentes du régime de Xi Jinping n’ont évidemment pas tardé à fuser.

Cependant, cette passation de pouvoir marque-t-elle réellement la fin de la politique agressive américaine à l’encontre de la Chine populaire ? Le gouvernement de Joe Biden n’a en effet pas l’air de rejeter la doctrine ferme de l’administration sortante, du moins sur le principe. L’ambivalence des récentes déclarations de l’entourage politique du président démocrate reste en faveur de l’agressivité tout en dénonçant la méthode, les moyens et la stratégie mis en place par son prédécesseur.

Quartier asiatique à New York (source image : Nextvoyage sur Pixabay)

Des provocations par leviers diplomatiques

Le “Taiwan Insurance Act of 2020” (TIA) et le “Tibet Policy and Support Act” (TPSA) sont venus amender le plan de relance, de dépenses fédérales et de soutien aux foyers américains pour l’année fiscale 2021. Ils ont été signés et promulgués par Donald Trump les 27 et 28 décembre derniers. Le premier consiste davantage en un approfondissement plus qu’une réaffirmation du soutien stratégique et financier américain à Taïwan. Cette loi prévoit une aide de 3 millions de dollars visant à soutenir l’investissement du pays dans les activités multilatérales, sous l’égide de l’ONU par exemple, mais aussi les programmes bilatéraux entre Taipei et Washington dans de nombreux domaines.

Néanmoins, la défense de l’état insulaire reste l’objet principal du TIA. Textuellement, les États-Unis souhaitent inciter Taiwan à stimuler son budget sécuritaire et militaire. Il prévoit d’ailleurs des facilités de vente et de transferts d’armes, en particulier de drones et missiles de croisière antinavires à destination de l’île. C’est un nouveau pas en avant dans le volet taïwanais de la stratégie de défense américaine en zone indopacifique, l’objectif étant de contrebalancer l’influence chinoise dans la région.

Permettre à leur allié insulaire de peser davantage dans la perspective du conflit asymétrique avec la République Populaire de Chine (RPC) demeure un axe clé de cette stratégie. Il est opportun de rappeler que la RPC ne reconnait pas Taïwan comme un Etat indépendant et perçoit toujours son voisin comme une « province rebelle », rendant l’acte encore plus significatif et provocateur.

Présence américaine sur la place à côté du “Taiwan Provincial Government Hall” (source image : SSR200 sur Wikimedia Commons)

Le second, lui aussi consistant à approfondir les relations avec le Tibet, a le mérite de mettre un pied sur le territoire de la RPC. Le texte donne au Congrès américain, du moins en substance, la possibilité de contraindre la Chine à accorder aux États-Unis un consulat à Lhassa, capitale tibétaine. Entre favoriser l’autonomie tibétaine par sa reconnaissance et une immiscion dans les affaires locales chinoises, la tentative affichée de fragilisation de la Chine est évidente. Le texte ouvre en parallèle la voie à de lourdes sanctions à l’encontre du géant asiatique s’il venait à interférer dans la succession du chef spirituel du Tibet, le Dalaï-Lama. Le peuple tibétain se trouve depuis des décennies étreint par l’étau totalitaire chinois. Le TPSA se place donc comme un parti pris très fort contre la politique chinoise et une provocation non-dissimulée.

Ces choix ont bien évidemment été critiqués de manière véhémente par le Parti Communiste Chinois (PCC), avançant que « les affaires du Tibet, de Taïwan et de Hong Kong concernent la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine ». « Elles font purement partie des affaires intérieures de la Chine qui n’admettent aucune ingérence extérieure », ajoute Wang Wenbin, porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

De son côté, le texte avance que « Préserver la sécurité et la démocratie de Taïwan est crucial pour assurer la paix et la stabilité dans la région, ainsi que pour les intérêts politiques, économiques et de sécurité des États-Unis ». L’administration Trump ne s’est pas gardée, avant de tirer sa révérence, d’user de leviers diplomatiques et législatifs dont elle dispose afin de déstabiliser une dernière fois « l’Usine du Monde ».

Palais du Potala au Tibet (source image : Evelyn_Chai sur Pixabay)

Crépuscule mandataire, frénésie réglementaire

L’administration Trump ne s’est pas gardée non plus d’adopter à la hâte bon nombre d’autres décrets s’inscrivant eux aussi dans cette guerre économique qui divise l’Aigle et le Dragon. Le 14 janvier dernier, six jours avant son départ, l’ex-président a aiguisé le décret portant sur les investissements américains dans les firmes chinoises. Elles posent désormais une interdiction puis une échéance stricte aux investisseurs. En plus de la prohibition d’y investir, ils se voient désormais dans l’obligation de céder avant novembre 2021 leurs parts et actifs dans les firmes chinoises désignées par le département de la Défense, comme « contrôlée » par l’Armée Populaire de Libération.

Le même jour, cette « liste noire » a d’ailleurs accueilli le géant de l’électronique Xiaomi, troisième vendeur de smartphones le plus important de la planète. Une dizaine d’entreprises ont ainsi fait leur entrée dans cette liste comme le géant pétrolier CNOOC, ainsi que les constructeurs aéronautiques Commercial Aircraft Corporation of China (COMAC) et Skyrizon. Les trois plus importants opérateurs télécoms chinois, que sont China mobile, China Telecom et Unicom, ont aussi fait l’objet d’une interdiction d’investissement et de transactions pour les investisseurs américains.  Elles rejoignent d’autres compagnies chinoises  de poids telles que Huawei ou LTE, pour ne citer qu’elles.

Le domaine de la défense ne fut pas épargné par cette hâte réglementaire. Le milliardaire américain a signé un acte le 18 janvier dernier demandant le retrait des drones fabriqués en Chine de la flotte militaire américaine. Elle exige en plus une procédure d’évaluation des risques à propos de ces dispositifs désignés comme « suspects ». Toutes ces mesures sont venues stimuler jusqu’à la fin ce climat de méfiance qui plane sur les relations sino-américaines. Le gouvernement sortant souhaitait manifestement émettre un maximum de ces sanctions économiques surprises dont il a le secret avant de passer le flambeau.

Stand de Huawei à l’ “Internationale Funkausstellung Berlin”, un salon industriel (source image : Matti Blume sur The Wilson Quarterly)

Derniers discours et joutes verbales

En cette fin de mandat, l’arme de communication politique a constitué une nouvelle fois un axe offensif privilégié contre « l’Empire céleste ». Mike Pompeo a d’abord réitéré ses dires, le 15 janvier, accusant la Chine de dissimuler l’origine du Covid-19. Alors que l’Institut de virologie de Wuhan continue de nier toute responsabilité et qu’une équipe d’investigation de l’OMS était arrivé à Wuhan la veille pour enquêter sur l’émergence du virus, le chef de la diplomatie américaine dit détenir de « nouvelles informations » prouvant la  culpabilité chinoise.

Puis c’est la veille de l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche que le secrétaire d’État s’est attaqué à la question des Ouïghours. « J’ai toutes les raisons de croire que ce génocide est toujours en cours et que nous sommes témoins d’une tentative systématique de destruction des Ouïghours par l’État-parti chinois », dit-il. L’utilisation du terme « génocide », crime contre l’humanité au regard du droit international et selon la définition de l’ONU de 1948, est un choix lexical affirmé. Ces mots traduisent d’une intention de marquer fermement l’opinion publique internationale avant que l’administration Trump ne tire sa révérence. Les réponses du PCC ne se sont pas fait attendre, niant le fondement du discours de l’homme que certains médias chinois considèrent comme « le pire Secrétaire dÉtat américain ».

Le discours d’adieu du président républicain est alors venu jeter le rideau sur l’ère Trump du feuilleton sino-américain. Vantant sa fermeté, il se dit satisfait d’avoir « uni » le monde face à la Chine tout en se félicitant d’être le premier président américain à ne pas avoir « déclenché de nouvelle guerre ». Une autosatisfaction à relativiser, puisqu’une guerre conventionnelle n’a certes pas vu le jour entre les deux géants. Mais la guerre économique ou « nouvelle guerre froide » qu’il s’est entêté à embraser est indubitablement ancrée pour des décennies dans leurs relations diplomatiques.

Sans s’interroger sur le bien-fondé de cette politique, l’exaltation de ces hostilités par des biais souvent théâtraux et par sanctions économiques surprises était-elle la voie providentielle à emprunter dans ce conflit ? Ces mesures et déclarations de fin de mandat peuvent être perçues comme des moyens de provocations désespérées, craignant une potentielle discontinuité empruntée par l’administration Biden.

Mike Pompeo, ancien Secrétaire d’Etat de l’administration Trump (source image : Gage Skidmore sur Wikimedia Commons)

La perspective d’une fermeté multilatérale

Mais ces craintes du Président sortant ne seraient-elles pas illégitimes tant la continuité semble être de mise dans les plans du gouvernement nouvellement élu ? Malgré certaines divergences avec les prédécesseurs, on a observé un discours ferme de la part de l’avant-garde démocrate, rejetant une éventuelle passivité au même titre que les méthodes de l’approche trumpiste.

La couleur fut assez rapidement donnée par Anthony Blinken, secrétaire d’État américain et successeur de Mike Pompeo à la tête de la diplomatie américaine. Lors de son audition devant le Sénat du 19 janvier dernier, il a soutenu les accusations de « génocide » lancées quelques heures auparavant par son prédécesseur. Ce rare hommage à un homme critiqué par une large majorité de la communauté internationale est symbolique de cette éventuelle continuité entre les deux stratégies. Pour le nouveau secrétaire d’État, le « principe de base était le bon », la fermeté demeure l’unique position à adopter contre la Chine.

La nouvelle secrétaire au Trésor Janet Yallen assure quant à elle que l’administration Biden entend s’attaquer aux pratiques « abusives, injustes et illégales » de la Chine au cours de son grand oral devant les sénateurs. Elle accuse notamment l’Empire du Milieu de ne pas respecter les règles internationales relatives à la propriété intellectuelle, leur offrant un avantage technologique « injuste », lui aussi.

C’est ensuite au tour d’Avril Haines, nommée pour diriger le renseignement national, de manifester son souhait de maintenir une « position agressive » face à au géant asiatique. Ces statures réalistes se placent aux antipodes d’une utopie imaginant un apaisement soudain des relations sino-américaines. Il est aisé de percevoir que la crainte d’un développement économique et militaire exponentiel chinois reste omniprésente dans les plus hautes instances du pays, même post-passation.

Les premières mesures et décisions du nouveau Président démocrate face à la Chine ne sont venues qu’étayer ces discours. Directement après son arrivé à la Maison Blanche, la stratégie de “containement” de l’hégémonie chinoise en Asie s’est rapidement mise en place. Il a multiplié dans un premier temps la reprise de contacts étroits avec ses alliés historiques dans la région. Après avoir rappelé « l’engagement indéfectible » des États-Unis aux côtés de leur allié japonais sur la question des iles Senkaku revendiquées par la Chine, il s’est tourné vers l’Australie, en plein bras de fer avec le géant asiatique dans l’Océan Pacifique. Au même titre que l’Inde ou la Corée du Sud, Anthony Blinken a à son tour tenu à rassurer les Philippines sur le fait que le traité de défense mutuelle avec ces Etats concerne aussi la mer de Chine méridionale.

Puis ce fut au tour de Taïwan, la pierre angulaire de cette stratégie. En parallèle d’avoir convié la représentante de Taiwan aux États-Unis à l’investiture du Président élu, ce dernier a fait le choix d’envoyer le porte-avion Théodore Roosevelt en mer de Chine méridionale pour montrer son appui à Taipei. Dans un objectif de contrecarrer les ambitions impérialistes de l’Empire Céleste en mer de Chine, l’effort de défense multilatéral fut réaffirmé sans l’ombre d’une hésitation par Joe Biden.

Anthony Blinken, nouveau secrétaire d’Etat états-uniens (à droite) et Marina Kaljurand, ancienne ministre des affaires étrangères en Estonie (à gauche), en 2015 (source image : Ministère des Affaires Étrangère Estonien)

Cependant, c’est justement dans ce multilatéralisme exalté que la rupture avec le gouvernement républicain réside. Cette différence de point de vue sur les méthodes à employer, comme l’a précisé Anthony Blinken, consiste en un rejet de l’unilatéralisme prôné par l’America First de Donald Trump.  Fervent protecteur du multilatéralisme et francophile, le secrétaire d’État souhaite se dresser contre la Chine en s’appuyant sur les alliés historiques du pays, et non pas en marge de ces derniers. Á contrepied de son prédécesseur, Joe Biden a eu le reflexe de réitérer le soutien américain à ses allié, les percevant comme des appuis et non comme des poids.

Les critiques vont à l’encontre du retrait des traités et institutions clés dont les États-Unis étaient partis, de l’accord de Paris sur le climat à l’OMS en passant par l’accord sur le nucléaire iranien. Ces décisions n’ont eu pour effet qu’un affaiblissement et un isolement de l’Oncle Sam sur la scène diplomatique. L’administration Biden veut en somme contenir l’expansionnisme commercial et territorial chinois tout en maintenant l’influence américaine au plus haut à travers le monde.

Le bras de fer sino-américain va sans aucun doute perdurer, tant la perception générale du rival outre-Pacifique ne diverge que peu de la fermeté et de la méfiance affichées précédemment. Il sera intéressant d’observer comment la nouvelle administration va gérer ce numéro d’équilibriste durant les quatre années à venir. Comment traduire l’objectif paradoxal de contenir économiquement son premier partenaire commercial ? Comment conserver une crédibilité internationale en accusant de crimes internationaux le pays où des unités de production d’Apple, de Nike ou encore récemment de Tesla continuent d’éclore ?

Sources

1)https://taiwantoday.tw/news.php?unit=2,6,10,15,18&post=191383

https://www.theguardian.pe.ca/news/world/chinasaysusshouldstopusingtaiwantomeddleinitsaffairs535229/

https://www.challenges.fr/monde/lachinedenonceunsoutienusrenforceataiwanetautibet_743667 https://international.thenewslens.com/article/145100

2)https://www.deccanherald.com/international/worldnewspolitics/uscongresspassestibetanpolicyandsupportactmakingitofficialpolicyontibetanrightshtml

https://www.reuters.com/article/chinatibetusa/update2tibetanleaderwelcomesusbillthatreaffirmsrightsangeringchinaidUSL1N2J20EJ

https://www.chinemagazine.com/lachinedenonceleprojetdeloiamericainenfaveurdestibetains/

3)https://www.reuters.com/article/ususachinacomacmilitaryexclusiveidUSKBN29J2HK

https://www.lopinion.fr/edition/economie/etatsuniswashingtonrenforcedecretinvestissementsdansfirmes232538

4)https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20210120ladministrationtrumpaccusep%C3%A9kindecommettreung%C3%A9nocidecontrelesou%C3%AFghours https://www.bbc.com/news/av/worlduscanada52523351

https://www.chinemagazine.com/ladministrationbidenmaintiendraunepositiondurefacealachine/

5)https://www.lepoint.fr/monde/tensionavectaiwanunporteavionsamericainenmerdechinemeridionale25012021php https://www.reuters.com/article/ususabidenintelligenceidUSKBN29O18J

https://www.lesechos.fr/monde/enjeuxinternationaux/asiejoebidenresserrelesrangsdesesalliesfacealhegemoniedelachine1285723

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