Vers une revalorisation scientifique et artistique des déchets

   Ceci n’est pas une énième piqûre de rappel sur la nécessité d’un engagement écologique. Mais les déchets sont partout. On a beau les enterrer, les oublier, les rejeter hors de toute visibilité, ils nous submergent. Les écologistes les exècrent par-dessus tout, les archéologues les louent comme de véritables trésors. En effet, être archéologue, c’est porter un regard inédit sur ce que l’on a coutume de voir comme un objet de dégoût.

C’est bien ce que suggère l’utilisation par certains scientifiques du terme « anthropocène » pour qualifier notre époque : l’activité humaine aurait atteint un tel niveau que nous serions entrés dans une nouvelle ère géologique. L’être humain chercherait à rivaliser avec les lois de la nature. Certes, le terme fait débat. Il n’en demeure pas moins que les détritus incarnent devant nos yeux la destruction de notre écosystème.

L’archéologue face aux déchets

D’emblée, l’étymologie nous éclaire sur le statut qu’on réserve d’ordinaire aux déchets. Le mot provient du latin « cadere » qui signifie tomber. Ainsi, le propriétaire du déchet a tendance à l’abandonner sur le bord de la route. Le déchet renvoie aussi à la décadence et à la déchéance. Mais l’archéologue perçoit le déchet comme une ressource précieuse, susceptible d’ouvrir sur un nouveau monde. Dans son essai Le Sombre Abîme du Temps, Laurent Olivier rappelle que l’archéologue est « un chiffonnier du passé qui collectionne les vestiges des temps anciens ». Les objets du passé apparaissent comme des résidus dans le présent et il appartient à l’archéologue de les étudier. La fouille archéologique correspond à l’acte par lequel ces restes d’autrefois sont reconvertis en déchets d’aujourd’hui. Les archéologues représentent, en quelque sorte, les éboueurs de l’Histoire. Voilà pourquoi le concept de déchet est intrinsèquement lié à la discipline archéologique. Marcel Mauss, le père de l’anthropologie française, expliquait à ce propos « qu’en fouillant un tas d’ordures, on parvient à reconstituer toute la vie d’une société ».

L’art de faire parler les restes

Le 21 mai 2016, sur France Culture, l’émission radio Le Salon Noir, consacrée au domaine de l’archéologie, s’intitule : « Les archéologues sont-ils surtout des fouilleurs de poubelles ? ». Pouvant paraître subversive au premier coup d’œil, cette interrogation décrit simplement le travail de l’archéologue. Pour ce dernier, les poubelles ne mentent jamais. C’est d’ailleurs l’approche d’une discipline scientifique baptisée rudologie et née dans les années 80. Selon Gérard Bertolini, économiste français spécialiste de la question des déchets, la rudologie équivaut à l’art de faire parler les restes. Nos déchets nous révèlent. Parfois, ils nous trahissent. La poubelle fait tomber les masques. Cependant, lire dans les poubelles constitue un exercice complexe. Il arrive que les déchets soient hermétiques à tout type d’interprétation. L’enseignant-chercheur américain d’archéologie William Rathje en a fait le constat dans les années 70, lors d’une expérience scientifique nommée « Tucson Garbage Project » qui consistait à collecter des poubelles pendant un an afin d’établir une grille de lecture archéologique et sociologique des déchets.

Nouvelles méthodes dans un nouveau contexte

Depuis l’avènement de la société de consommation, la discipline archéologique a emprunté un tournant. Face à un nouveau contexte détritique, un changement méthodologique a dû s’opérer. Autrefois, l’archéologue avait tendance à tout ramasser. Aujourd’hui, il doit faire preuve de modération. Lorsqu’on réalise des chantiers de collections, on se questionne désormais sur la sélection du mobilier archéologique. Cette problématique a été formalisée dans une ordonnance de 2017 relative aux règles de conservation, de sélection et d’étude du patrimoine archéologique. Sont prévus une sélection ainsi qu’un déclassement du domaine public pour le mobilier ayant perdu son intérêt scientifique. Dès lors, on peut organiser la vente, la destruction ou la cession de mobilier « pour les besoins de la recherche, de l’enseignement, de l’action culturelle, de la muséographie, de la restauration de monuments historiques ou de la réhabilitation du bâti ancien ». Les déchets archéologiques non-conservés peuvent donc faire l’objet d’une récupération pédagogique ou artistique. Par exemple, l’artiste Manuel Barbeito a créé des enseignes fabriquées avec des débris de verre, grâce à des rejets de cristalleries du maître-verrier Legras dans le quartier Plaine Saint-Denis.

Une reconversion positive des déchets

Tout n’est pas à jeter dans le déchet. On peut lui redonner de la valeur. En reconvertissant des déchets en œuvres, les artistes contemporains le prouvent. Quelquefois, les déchets n’ont même pas besoin de médiation artistique. C’est le cas de Fatberg (la banquise de gras en français). Exposé au Museum of London, cet amas de graisse urbaine retrouvé dans les égouts de la ville a véritablement suscité la curiosité du public.

 

« Fatberg », exposition au Museum of London

 

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