Viktor Orbán : divorce politique au Parlement européen

À moins de trois mois des élections européennes, rien ne va plus dans le premier parti du parlement européen. En campagne, le Fidesz de Viktor Orbán vient d’être visé par une procédure d’exclusion du Parti populaire européen (PPE). Une suite logique aux vues des provocations du Fidesz envers son propre parti européen, notamment envers le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker mais aussi de la CDU d’Angela Merkel. En conséquence, le président du PPE a annoncé le début d’une procédure de suspension voire d’exclusion du Fidesz.

Une Hongrie qui n’en est pas à son premier avertissement

Le 12 septembre dernier, les députés du Parlement européen avaient déjà déclenché l’article 7 contre la Hongrie. En cause, la violation de l’État de droit. La majorité des deux tiers avait été obtenue grâce aux votes de membres du PPE contre leurs camarades de groupe du Fidesz. Le résultat doit maintenant être validé par le Conseil européen à l’unanimité. Sachant déjà que la Pologne mettra son veto, la condamnation était surtout symbolique. Malgré les tensions, la possible exclusion du Fidesz n’avait pas été discutée.

Affiche de campagne du Fidesz : Gros titre : « Vous avez aussi le droit de savoir ce que Bruxelles prépare.»
Sous-titre « Ils veulent instaurer le quota de réinstallation obligatoire [des migrants, NDT], affaiblir les droits des Etats-membres à défendre leurs frontières, faciliter l’immigration au moyen d’un visa de migrant. » – Traduction Courrier international

L’immigration et le PPE : Juncker vs Orbán

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est une affiche. Celle-ci montre Georges Soros mais aussi Jean-Claude Juncker (affilié PPE) accusés de planifier les quotas de migrants obligatoires, ce que la Hongrie a toujours refusé. Le pays n’accepte que les réfugiés vénézuéliens chrétiens, souvent d’ascendance hongroise. Ce n’est pas la première manifestation des tensions qui existent entre Orbán et Juncker. Ce dernier avait même, dans une séquence ahurissante, qualifié le Premier ministre hongrois de dictateur en lui claquant la joue devant les journalistes.

La droitisation du Fidesz

Si Viktor Orbán est affilié au PPE, c’est qu’il n’a pas toujours été un dirigeant d’extrême droite. À l’origine, le Fidesz été plutôt un parti chrétien-démocrate de centre-droit, europhile et anticommuniste. Mais il a peu à peu changé de nature. Les thèmes identitaires, obsession des hongrois méfiants vis-à-vis de l’étranger, se sont imposés pour permettre au Fidesz de conserver le pouvoir.

Des hongrois estimant leur souveraineté bafouée

Les hongrois sont encore traumatisés par le traité de Trianon de 1920 qui avait amputé la Hongrie des deux tiers de son territoire, laissant vivre 30% des hongrois hors de la Hongrie. Il existe aussi un sentiment de menace identitaire vis-à-vis de l’immigration, qui existe partout en Europe centrale. Ce sentiment s’explique par une démographie en berne, avec 1,45 enfant par femme et des jeunes hongrois qui partent travailler en Allemagne. La hantise fantasmée des hongrois est que l’Union européenne veuille les contraindre à compenser leur perte de population en faisant venir des immigrés, dont le taux de natalité serait lui, plus élevé.

Le parlement hongrois – Budapest

Une procédure au dénouement incertain

C’est le président du PPE, le strasbourgeois Joseph Daul, qui a annoncé la procédure d’exclusion ou de suspension du Fidsez : « Douze partis membres du PPE de neuf pays ont demandé l’exclusion ou la suspension du Fidesz ».Selon cette même source, une réunion aura lieu le 20 mars afin de trancher la question. Selon Joseph Daul, « La décision incombe à tous les membres du PPE et je ne peux anticiper l’issue de la discussion ». En attendant cette date, on peut essayer de peser le rapport de force.

Un PPE divisé…

Pour l’instant, seuls douze partis des soixante-dix ont demandé l’exclusion ou la suspension du Fidesz. Mais aucun des grands partis n’y figurent ; ni la CDU/CSU, ni Forza Italia, ni le parti populaire espagnol, ni Plate-forme civique polonaise, ni Les Républicains (LR). Plus encore, François-Xavier Bellamy, tête de liste LR pour les européennes « regrette la division du PPE ». Les douze partis ayant lancé la procédure sont la CdH et le CD&V (Belgique), Kokoomus (Finlande), Nea Demokratia (Grèce), le TS/LKD (Lituanie), la CSV (Luxembourg), Hoyre (Norvège), le CDA (Pays-Bas), le CDS-PP et le PSD (Portugal), Kristdemokraterna et Moderaterna (Suède). Regroupant à eux tous seulement 32 eurodéputés du PPE sur 211.

… mais un PPE excédé

Pourtant, le Fidesz dérange bien au-delà de cette liste. Même le chancelier autrichien Sebastian Kurz, ayant pourtant fait une coalition avec l’extrême droite, critique la Hongrie. Pour le chancelier « la campagne d’Orbán contre Juncker est inacceptable Ainsi, Il est difficile de savoir si l’exclusion a des chances d’aboutir ou s’il s’agit juste là d’un énième rappel à l’ordre d’un PPE impuissant. Jean-Claude Juncker lui même avait estimé dans un entretien donné au Monde que le Fidesz n’avait plus sa place dans le PPE.

Sommet du PPE, Bruxelles, Mars 2017

Le Fidesz et le PPE jouent le tout pour le tout

Pour le PPE, le Fidesz est un dilemme. Cinquième plus grand parti du PPE avec douze eurodéputés, le Fidesz est assuré d’en fournir au moins autant aux prochaines élections. Cependant, le Fidesz peut éventuellement rebuter le Parti socialiste européen ou les écologistes dans le cadre de la reconduite d’une grande coalition européenne. En même temps, le parti n’est jamais plus populaire que quand Bruxelles le réprimande. Cependant, sur le long terme la Hongrie risque de s’isoler durablement de ses partenaires européens.

La stratégie hongroise

Le service de presse du Fidesz a communiqué au journal Mediapart sa ferme intention de rester dans le PPE : « Nous sommes prêts à débattre pour présenter notre position. Fidesz ne veut pas quitter le Parti populaire, notre but est de renforcer les forces anti-immigration au sein du PPE.» L’objectif de Viktor Orbán est clair : rester dans le premier parti européen et le réformer de l’intérieur pour lui donner une inclination plus identitaire. Viktor Orban s’est engagé à mettre fin à la campagne contre Jean-Cluade Juncker et s’oppose à son exclusion : « Une telle exclusion n’est pas une option rationnelle. Cela dépasse les limites de notre entendement », a-t-il déclaré.

Résultats provisoires aux dernières élections européennes de 2014.

Qui sont les alliés potentiels du Fidesz ?

En cas d’exclusion, une alliance avec le Groupe des nations et des libertés (Ligue du Nord, Rassemblement National…) peut à première vue sembler être l’allié naturel du Fidesz. Ceux-ci partagent une vision souverainiste de l’Union européenne, une rhétorique anti-immigration ou la défense de l’héritage chrétien… Mais le problème d’une alliance entre souverainistes est que les intérêts souverains de chaque pays sont souvent en contradiction. Ainsi, le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, lutte contre la convention de Dublin qui stipule que le premier pays d’arrivée des migrants doit prendre en charge les migrants. Il préfère une plus juste répartition en Europe via l’instauration de quotas, ce que refuse Viktor Orbán. Si cette alliance est possible, elle demeure incertaine.

Reste encore le groupe des conservateurs et réformistes européens de leurs alliés polonais, Droit et Justice, voire même le groupe de la liberté et de la démocratie directe. Le 8 mars dernier, Viktor Orbán a finalement indiqué préférer une alliance avec le parti polonais (Droit et Justice) allié aux conservateurs à l’entente avec le Groupe des nations et des libertés (FN/Ligue du nord): « Je préférerais réformer le PPE pour que les forces anti-immigration comme nous y aient toute leur place, mais […] si nous devons envisager autre chose, c’est avec la Pologne que nous négocierons en premier.» 

Russe: Le président russe Vladimir Poutine rencontre le Premier ministre hongrois Viktor Orbán,
Source Service de presse du président de la Fédération de Russie

Une fracture entre Europe de l’Ouest et Europe Centrale

Une exclusion définitive du Fidesz, pourrait aggraver la fracture entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe Centrale. Si la dépendance économique de la Hongrie vis-à-vis de l’Allemagne reste forte, elle cherche de plus en plus des partenaires au-delà de l’Union européenne. Ainsi, on constate une amélioration des relations entre la Hongrie et la Russie de Vladimir Poutine. La Chine de Xi Jinping s’intéresse également de près à la Hongrie dans le cadre de son projet de la nouvelle route de la soie. Après le port du Pirée en Grèce et la route des Balkans, la Hongrie est la nouvelle cible d’influence chinoise en Europe.

Viktor Orbán inaugurant l’ouverture de la Bank of China à Budapest, NewChina TV, 2015
Photo de bannière : Sommet du PPE, Bruxelles, Mars 2017

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