Voir la « crise migratoire autrement » : le cas libyen [2/3]

Cette série de trois articles est le résultat d’un travail de recherche en géopolitique d’un an, effectué à l’Institut Français de Géopolitique (IFG), sous la direction de M. Ali Bensâad, chercheur renommé et spécialiste de la Libye. Ce projet d’environ 150 pages, se fonde sur un large corpus documentaire et une enquête de terrain d’un mois à Tunis en juin-juillet 2018 où est délocalisée depuis 2014 la réponse internationale à la crise libyenne (UE, ONU, HCR, ONG…). Des diplomates, des journalistes ou des chercheurs ont été interviewés dans le cadre de cette recherche. Cette série tentera donc d’offrir une perspective relativement originale sur la crise migratoire de la méditerranée centrale à l’aide des éléments de cette production en géopolitique.

Les failles de la réponse internationale à la crise migratoire

La crise migratoire en Libye charrie avec elle son lot d’organisations internationales : Union Européenne (UE), Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Organisation internationale pour les migrations (OIM), Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL)… Mais si la mobilisation pour freiner les départs de bateaux est totale, elle semble vouée à échouer.

Juillet 2018, début d’après-midi. Sur l’avenue Bourguiba, au cœur de Tunis, patience et ruse sont indispensables pour dénicher un taxi jaune, c’est que les prétendants sont nombreux et l’offre, limitée. Passée cette première épreuve, il faut compter environ 20 minutes de trajet sur l’autoroute, à (trop) haute vitesse et à grands renforts de slaloms, pour enfin atteindre le noyau opérationnel de la crise migratoire libyenne. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est bien ici, dans ce quartier excentré et sans âme de la capitale tunisienne, que se concentrent les états-majors de la réponse internationale aux tumultes libyens. Depuis 2014 et l’éclatement de la seconde guerre civile en Libye, diplomates, analystes ou chefs de projet, sont venus s’y réfugier temporairement, en attendant que le contexte sécuritaire s’apaise. Une situation qui dure maintenant depuis quatre ans. À plus de 600 kilomètres à vol d’oiseau de Tripoli, difficile pourtant d’imaginer les bateaux de migrants et de réfugiés, les centres de détention, ou les routes traversant le désert. Plusieurs fois par mois, des membres de la délégation européenne se rendent bien sur place, mais leurs incursions se limitent à la capitale libyenne et ne durent généralement qu’une journée. Alors, très vite, une question se pose : comment élaborer des solutions à une crise migratoire sans jamais, ou presque, la voir de ses propres yeux ?

Gérer une crise, sans jamais la voir

La gestion à distance de la « crise migratoire » se heurte à une kyrielle de défis, parmi lesquels, celui de la lisibilité. Engluée dans une instabilité endémique, la Libye est aussi privée d’un pouvoir central. Si deux figures se démarquent, celles du maréchal Haftar à l’Est, et du Gouvernement d’Accord National (GNA) de Fayez Al-Sarraj à l’Ouest, les lendemains révolutionnaires ont laissé place à une forte fragmentation politique. Sur le territoire, des milices ainsi que d’autres groupes armés pullulent. La coexistence entre ces seigneurs de guerre de plus ou moins grande envergure est souvent délicate, et débouche régulièrement sur de violents accrochages.

Alors, dans un contexte à l’issue plus qu’incertaine et face à une pluralité de protagonistes, à qui parler ? Pour le personnel de l’Union européenne, du Haut Commissariat aux réfugiés ou de l’Organisation Internationale des migrations, le Gouvernement d’Accord National (GNA) reste l’interlocuteur privilégié. Si les travailleurs internationaux interviewés affirment quasi unanimement « travailler avec les autorités libyennes », c’est en réalité avec la formation de Fayez Al-Sarraj, née des accords de Skhirat en février 2015, que se déroulent une grande partie des pourparlers diplomatiques. Mais, comme le souligne le consortium de chercheurs EUNPACK, la « mainmise du GNA est très limitée[1] ». Fragile, le « pouvoir de l’Ouest » est aussi peu « légitime » aux yeux de la population, qui lui reproche sa dépendance vis-à-vis des Nations unies et son manque de représentativité. Bien plus problématique du point de vue du volet migratoire, le GNA est contraint, faute de capacités suffisantes, de déléguer à des milices ou des brigades une partie de la gestion des centres de détention pour migrants ou des activités de la garde côtière.

Or, d’après Philippe Sacher, responsable de programme au HCR, il existe en Libye une « très forte coopération entre les trafiquants, les passeurs et les milices ». Ces groupes, constitués en « réseaux recouvrant la politique, les affaires et l’administration[2] », jouent pour certains sur les deux tableaux, en organisant le départ d’embarcations la nuit, et en s’occupant des interceptions en mer le jour, paré de l’uniforme des garde-côtes. Le personnel de l’UE, limité dans son accès au territoire et dépendant d’intermédiaires locaux libyens, prend donc le risque de servir indirectement les intérêts des acteurs du trafic. Un danger d’autant plus grand que, depuis la révolution, la migration s’est affirmée peu à peu comme un business florissant.

Loin de se réduire aux seuls trafiquants, ce système économique arbore plusieurs visages et s’adapte à la conjoncture. Mettre à l’eau des embarcations n’est d’ailleurs pas l’activité la plus rentable du moment, comme l’explique le journaliste Mathieu Galtier : « Ce n’est plus les passeurs qui rapportent de l’argent. Maintenant, ce qui rapporte de l’argent ce sont les pirates ou les raids. Les raids sur les camions au cours desquels les trafiquants récupèrent les migrants, les torturent, envoient des vidéos à leurs familles contre rançon [3]». Ces actions, rudimentaires et violentes, contrastent avec d’autres pratiques, plus insidieuses.

Ainsi, dans son empressement à freiner les départs de bateau, l’Union européenne et des états membres comme l’Italie génèrent un autre marché, celui de l’anti-crise. Maryline Dumas, une journaliste indépendante et habituée du terrain libyen, a pu se rendre compte des effets pernicieux de l’implication politique et financière des acteurs internationaux sur la migration : « Les libyens ont constaté qu’il y avait plus d’argent. En septembre, je suis allé voir un centre de détention dans le grand Tripoli et un autre centre à Tajoura, et là j’ai vu que les gens de cette brigade étaient en train de se positionner. Nous n’avons pas de moyens me disaient les responsables de ces brigades mais nous sommes prêts à contribuer si l’Union Européenne veut visiter. On sent qu’ils font des efforts afin de démontrer à l’Union européenne qu’ils sont respectueux des droits de l’homme et qu’ils méritent dès lors d’être financés. Car ils se disent qu’en se faisant passer pour une brigade respectueuse des droits de l’homme, l’Union européenne va peut-être les financer[4] ».

Le business de l’anti-crise, un « système économique qui fonctionne »

Aux yeux de certains Libyens, la situation semble s’être banalisée, au point qu’ils réclament naturellement une contrepartie financière à leur investissement dans la réduction des flux migratoires, laissant parfois le personnel international de Tunis pantois. En témoigne cet épisode surréaliste survenu en 2017 : Ara Pacis, une ONG italienne spécialisée dans la médiation organise, sous l’égide du ministère de l’Intérieur italien, des pourparlers de paix entre tribus rivales du sud libyen. Mais derrière ces tractations, orchestrées par une organisation pas si indépendante[5], se jouent en réalité des enjeux frontaliers cruciaux pour la régulation des flux migratoires. L’opération, qui accouche d’un accord en mars, ne semble pas comprendre de contreparties financières. En tout cas, c’est ce que défend la présidente d’Ara Pacis, Maria Nicoletta Gaida, qui affirme, non sans fierté : « Quelqu’un a-t-il lu l’accord ? Parce qu’on ne parle pas d’argent, tout ce qu’ils veulent, c’est le développement de leurs communautés, pour qu’elles puissent notamment obtenir des emplois ![6] ». Mais, interrogé, un diplomate européen de la délégation ne paraît guère partager cet avis : « Rome encore une fois pourquoi pas, ces initiatives de réconciliation c’est bien, et les italiens ont de bons contacts. Ce qui s’est passé à Rome c’est qu’en fait, beaucoup de choses ont été promises. On a promis de l’argent qui viendrait de l’Union Européenne. Donc les gens rentraient de Rome, passaient par Tunis et rentraient ici dans notre bureau et nous disaient « alors, comment ça se passe, je vous donne mon compte bancaire ? »[7] ». 

Sur le terrain, les choses peuvent même virer au burlesque. Pour Christophe Biteau, chef de la mission Médecins sans frontières (MSF) Libye, l’une des seules à se rendre régulièrement sur place, des libyens profitent allégrement d’un « système économique qui fonctionne » et ce, au nez et à la barbe des organisations internationales : « Mais moi je connais des libyens qui ont cinq casquettes ! Ils touchent de l’argent de partout. Ils peuvent être associés à n’importe qui. Ils cumulent des salaires d’ONG, de représentants, d’autorité libyenne ou d’une société privée. Ils ont raison, puisque ça marche, pourquoi feraient-ils autrement[8] ? ».

Cette situation résulte en grande partie de « ce suivi à distance » des activités. Bien que les membres du HCR ou de l’UE soient épaulés par des organismes de collecte de données à Tunis, certains reconnaissent sans ambages que produire de l’information fiable en étant si éloigné du lieu de son objet d’étude est un véritable défi. Ainsi, ce diplomate européen concède : « La distance rend les choses très difficiles, voire parfois impossibles. C’est une très grande limitation[9] ». Par ailleurs, le flou s’accentue en outre sous l’effet des politiques unilatérales d’États membres, dont la quête de solutions rapides sur la migration complexifie davantage la lecture des évènements en Libye. L’Italie par exemple, est fortement soupçonnée d’être à l’origine d’un marchandage douteux avec un trafiquant notoire de la ville de Sabratha. Dans l’immédiat, ce jeu dangereux a débouché sur une baisse spectaculaire des départs de bateaux, mais il a aussi déclenché en retour un affrontement entre milices locales. Une entrave significative au développement d’une approche au long-terme pour ce membre de la délégation européenne : « Il faut faire très attention de ne pas sacrifier les chances de parvenir à des solutions durables pour de petites victoires chiffrées à court-terme[10] ».

Les difficultés à suivre la mise en place des actions en Libye sont d’autant plus problématiques, que le phagocytage de l’assistance internationale n’est pas uniquement l’apanage des petites mains du marché de l’anti-crise. Aux petits opportunistes s’ajoutent des figures politiques libyennes d’envergure, pour qui l’enjeu n’est pas uniquement économique, mais stratégique. Se positionner en « solutionneur » de la « crise migratoire » reste non seulement le meilleur moyen d’obtenir un appui financier mais aussi d’acquérir reconnaissance internationale et légitimité.

C’est pourquoi, dès 2012, au moment où les départs de bateaux sont pourtant au plus bas (5274), le ministre des Affaires libyen de l’époque s’est empressé d’agiter la menace de la crise, dans des déclarations tout sauf désintéressées : « Nous craignons une aggravation de la situation sur le front de l’immigration clandestine. Nous voulons lancer un signal, un avertissement à l’Italie et à l’UE pour qu’elles affrontent ce phénomène. Pour le moment les migrants Africains ne sont pas nombreux, mais ils pourraient augmenter [11] ». Un discours qui rejoint celui, bien plus récent, de Fayez Al-Sarraj, tenu en mai 2018 en marge d’un sommet à Paris sur la Libye. Un timing tout sauf anodin quand on sait la difficulté du Gouvernement d’Accord National à s’imposer sur le territoire : « Nous avons besoin d’un effort colossal aux niveaux européen et international pour aider la Libye à faire face aux « centaines de milliers » de migrants présents sur son territoire ».

« Ils ne maîtrisent rien du tout »

Avec des diplomates européens regrettant eux-mêmes l’importance « excessive » prise par la thématique migratoire, une gestion à distance problématique, une conjoncture volatile, des intermédiaires locaux peu fiables et une réponse internationale désunie, comment se prémunir contre les manipulations ? Comment, également, ne pas compromettre les chances de parvenir à une solution durable et ne pas aggraver les souffrances des migrants et des réfugiés, principales victimes de cet engrenage ? Pour Christophe Biteau, chef de la mission MSF Libye, la position des acteurs internationaux n’est pas tenable : « Ils ne maîtrisent rien du tout. Ils ne bougent pas de Tripoli. Ils font du vent. Je dis simplement qu’ils devraient reconnaître, officiellement, qu’ils ne peuvent pas faire le travail qu’ils feraient dans un pays normal[12]». Parallèlement, à Tunis, les centaines de personnes qui peuplent les organisations non gouvernementales, les centres de recherche ou les bureaux de l’UE, ne sont majoritairement pas des décideurs politiques, comme le souligne Seif Eddine Trabelsi, consultant pour Humanitarian Dialogue, une ONG spécialisée en médiation de paix : « La plupart de ceux qui sont à Tunis ne décident pas. Aujourd’hui par exemple, la politique de la France en Libye ne se décide pas au Lac (le quartier des Berges du lac à Tunis), mais à l’Elysée [13]». Dans ce contexte, le personnel international de Tunis dispose donc de faibles marges de manœuvre pour inverser le cours de la situation. En serait-il réduit à éteindre les départs de feu…tout en soufflant sur les braises ?

Crédit photo : L’OIM à Sabratha, en Libye. Photo d’archive : OIM/Eshaebi

 


Sources

[1] EUNPACK The Implementation of EU Crisis Response in Libya: Bridging theory and practice, janvier 2018
[2] Entretien Tunis, juin 2018
[3] Entretien Tunis, juin 2018
[4] Entretien Tunis, juin 2018
[5] Les acteurs interrogés à Tunis soupçonnent fortement l’association d’être en réalité une couverture pour le ministère de l’intérieur italien.
[6] Entretien Ara Pacis, Skype, avril 2018
[7] Entretien Tunis, juin 2018
[8] Entretien Christophe Biteau, Tunis, 2018
[9] Entretien Tunis, juin 2018
[10] Entretien Tunis Diplomate Européen, juin 2018
[11] Claire Rodier, “Xénophobie business”, La découverte 2012
[12] Entretien Tunis, juin 2018
[13] Entretien Tunis, juin 2018

Dans le même dossier :
La Libye, terre de « crise migratoire » avant l’heure ?

Étudiant en Master à Science Po Strasbourg, passé par l’Institut Français de Géopolitique. Intéressé par l’Union Européenne, les Relations Internationales, la Politique, l’Histoire.

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