Voir la « crise migratoire autrement » : le cas libyen [3/3]

Cette série de trois articles est le résultat d’un travail de recherche en géopolitique d’un an, effectué à l’Institut Français de Géopolitique (IFG), sous la direction de M. Ali Bensâad, chercheur renommé et spécialiste de la Libye. Ce projet d’environ 150 pages, se fonde sur un large corpus documentaire et une enquête de terrain d’un mois à Tunis en juin-juillet 2018 où est délocalisée depuis 2014 la réponse internationale à la crise libyenne (UE, ONU, HCR, ONG…). Des diplomates, des journalistes ou des chercheurs ont été interviewés dans le cadre de cette recherche. Cette série tentera donc d’offrir une perspective relativement originale sur la crise migratoire de la méditerranée centrale à l’aide des éléments de cette production en géopolitique.

Y’a-t-il une alternative à la crise migratoire ?

Les images sont insoutenables. Dans une mise en scène macabre, le bateau de Sea-Watch, une ONG allemande de sauvetage en mer, se dispute la vie de migrants en détresse avec un navire de la garde-côtière libyenne. Là, alors qu’aucune vie n’aurait dû être perdue, une vingtaine de personnes vont périr, noyées. Plus intéressés à dégainer leurs smartphones et à filmer le drame, les garde-côtes libyens participent allègrement à ce massacre, affichant une désinvolture morbide et contribuant activement au décès de plusieurs personnes par des manœuvres et des gestes inconsidérés. La vidéo fait frémir : que serait-il arrivé si le bateau de Sea-Watch n’avait pas été là, et que va-t-il advenir des malheureux reconduits en Libye ?

Le court-termisme paye

Désormais, ces images relèveraient presque de l’anecdote. En 2018, environ 2260 personnes sont mortes en Méditerranée et les caméras et les plumes des journalistes sont toujours moins nombreuses à relater leur sort. Les bateaux de sauvetage, à l’instar du navire de sauvetage Sea-Watch, sont, eux, maintenus à quai ou dépouillés sans scrupules de leur pavillon. L’Union européenne, elle, semble paralysée, ne sachant quoi dire ni quoi faire. Ce mutisme est alors comblé par la véhémence des partis populistes, pour qui la migration représente une ressource paradoxale, à la fois répulsive et indispensable. Tout juste reste-t-il donc assez de « crise migratoire » pour que s’en abreuvent Salvini et consorts, qui en ont fait leur véritable fonds de commerce électoral. Pour eux, la victoire est presque actée. Tout en s’épargnant d’échafauder des solutions à long-terme, ces derniers maintiennent l’attention sur l’urgence de la situation et le besoin impérieux de freiner coûte-coûte les départs d’embarcations, annihilant ce qu’il reste de droit international, de raison, et d’humanité. C’est que le court-termisme paye, et les chiffres ne sont pas là pour dire le contraire : depuis près d’un an, les candidats à l’Europe sont bien moins nombreux au large des côtes libyennes.

Sur terre en revanche, personne n’ose regarder. Ce qu’il s’y passe dérange. Maintenues dans un anonymat relatif, les souffrances endurées dans les geôles libyennes suivent leur cours tandis que des cadavres jalonnent toujours le bas-côté des sentiers de la migration. Comme le résume Tarek Megirisi, chercheur à l’ECFR (Conseil européen sur les relations étrangères), « personne ne voit, personne donc ne s’y intéresse »[1]. En effet, comment les opinions publiques européennes peuvent-elles s’offusquer d’un phénomène désormais presque imperceptible ? Fort heureusement, et peut-être au plus grand dam des pourfendeurs de « l’immigration illégale », des gens continuent de documenter cette tragédie, à l’image des caméras du New-York Times. Quelles « solutions » sont donc possibles hors l’hystérie – et le silence – générale ?

Quelles alternatives ?

Tout dépend du point de vue. Si l’on se place du côté de l’Europe, la priorité se situe manifestement dans la réduction rapide des flux migratoires. Non que ces migrations représentent une menace objective – jusqu’à présent, aucun terroriste n’utilise la route libyenne et l’UE est loin d’être submergée de migrants et de réfugiés – mais leur persistance renforce l’arsenal des eurosceptiques, effritant par contrecoup le peu de crédit qu’il reste au projet européen. Or, comme nous avons déjà pu le voir, la crise migratoire libyenne est bien plus profonde qu’il n’y paraît. Il faut donc, pour envisager seulement de la juguler, rompre avec la politique de l’immédiateté. Sur ce point, si l’UE n’est pas exempte de tout reproche – les garde-côtes Libyens sont financés en partie par les autorités européennes – elle ne paraît pas pour autant faire partie des plus mauvais élèves. En tout cas, le personnel européen de Tunis affirme vouloir s’inscrire dans le long-terme[2] et fustige les postures erratiques de ses homologues italiens ou britanniques. Pour ce membre de la délégation, « c’est une crise qu’il faut résoudre à long terme », et « l’approche doit s’appuyer sur le temps long et une vision globale, la Libye c’est la dernière partie du problème [3]». Mais comment procéder ?

Agir dans le temps n’équivaut pas à freiner précipitamment les départs de bateaux et, incidemment, causer plus de désordre (garde-côtière incontrôlable, détournement de l’aide, mise en danger des migrants et des réfugiés…). Il convient au contraire de se déprendre de l’urgence et de réaliser, par exemple, que l’amélioration de la situation politico-sécuritaire en Libye est toute aussi déterminante dans l’endiguement des flux, car elle permettrait de recouvrer un contexte favorable à l’intégration économique de travailleurs étrangers, auparavant très nombreux en Libye. Visiblement aveuglés par le volet migratoire, les acteurs internationaux en finissent par oublier que « les libyens ont d’autres problèmes [4]», comme le souligne très justement un diplomate européen. Selon lui, la question a pris « une importance excessive », contribuant ainsi à éclipser et à parasiter d’autres sujets jugés bien plus brûlants par la population libyenne. Or, en dépit de récents signes d’encouragement, la résolution des conflits en Libye reste un casse-tête quasi inextricable, inutile donc de complexifier les choses. Les attentes des Libyens doivent également être satisfaites.

Mais, en attendant, les tourments des migrants et des réfugiés se poursuivent, et il faut parallèlement y répondre. Tout en traitant les plaies profondes, l’UE et d’autres organisations doivent s’atteler à soulager les symptômes. Ce fin dosage entre long-terme et court-terme nécessite de l’Europe qu’elle se dote d’un plan d’action clair, audible et surtout coercitif vis-à-vis des ingérences d’États membres. En clair, sans stratégie collective, c’est-à-dire sans une Europe « univoque », les chances de renouer avec un semblant de rationalité ou de sérénité sont minces.

D’autres solutions existent

Aussi, d’autres alternatives existent. Moins répressives, moins contre-productives et moins coûteuses en vies humaines, elles émanent souvent de spécialistes et de chercheurs, trop souvent ignorés. Ce diplomate européen plaide en ce sens en faveur de « voies légales d’immigration » : « Dans une Europe qui a une démographie faiblissante moi, personnellement, je serais pour qu’il y ait beaucoup plus d’avenues légales aux migrations, y compris pour des migrants qualifiés vulgairement de migrants économiques“. Dans l’optique d’une réduction des flux, cette stratégie peut s’avérer payante.

Explications. Contrairement aux poncifs pullulant dans l’espace public, l’aide directe au développement ne contribue guère – jusqu’à un certain point – à faire diminuer les flux migratoires en direction de l’Europe, ce qu’explique Michael Clemens, économiste au Center for Global Development (CGD) : « L’effet le plus probable de cette aide (au développement) sera d’augmenter la migration globale. Pour beaucoup de pauvres, la migration est un investissement : un coût initial pour un bénéfice futur important. Et l’investissement dans la migration augmente à mesure que les revenus augmentent, pour la même raison que d’autres investissements augmentent à mesure que les revenus augmentent. Avec des revenus plus élevés, les gens ont plus de ressources pour payer les coûts directs de la migration : transport, documents, frais de visa et frais de contrebande. Et plus important encore, les personnes ayant des revenus plus élevés reçoivent plus d’éducation, ce qui aide et encourage la migration[5] ».

Or, comme le rappelle l’European Council on Foreign Relations (ECFR), l’un des plus importants think-tanks pan-européens, « le flux mondial de rémitances (la part des revenus gagnés à l’étranger que les migrants rapatrient chez eux) est estimé par la Banque mondiale à plus de 400 milliards de dollars par an et dépasse de loin tout ce que l’UE peut offrir en matière d’aide au développement [6]. Pour donner des exemples concrets, en 2017, pas moins de 21,3% du PIB de la Gambie, 7,7% de celui de la Guinée Bissau ou encore 13,7% du PIB du Sénégal étaient issus de l’envoi de rémitances !

Directement perçues par la population locale, les rémitances irriguent les économies des pays d’origine sans réellement s’encombrer d’intermédiaires. Elles constituent, pour cette raison, un facteur de développement plus efficient et susceptible de faire baisser à long-terme les flux de migrants vers l’Europe. Il convient toutefois de raisonner ici à l’échelle du continent africain et non pas uniquement à partir du seul cadre libyen qui n’est, en réalité, que la partie la plus visible du phénomène migratoire. Ce qui n’implique pas néanmoins de renoncer à redoubler d’effort dans le pays, bien au contraire.

Remettre les pieds en Libye

Du point de vue européen, la priorité devrait être tout d’abord de remettre les pieds en Libye et de cesser de naviguer à vue, depuis Tunis. Le 13 janvier 2019, Ghassan Salamé, chef de la mission UNSMIL (l’ONU en Libye) s’est par exemple rendu pour la première fois dans le Sud Libyen. Un prélude au retour des acteurs internationaux sur le terrain ? Peut-être. Chistophe Biteau, le précédent chef de la mission MSF Libye, estime par ailleurs: « il faut arrêter de considérer la Libye comme un pays extrêmement dangereux et d’y aller avec des casques et des gilets pare-balles. Il faut au contraire savoir se faire accepter par la population locale ». Pour l’UE, – mais aussi pour d’autres acteurs internationaux – un retour sur place permettrait assurément de bien mieux contrôler les actions mises en place, en particulier concernant la très décriée garde côtière libyenne, ou à propos des geôles sordides dans lesquelles croupissent les personnes récupérées en mer. Dans l’immédiat, les souffrances des migrants et des réfugiés, principales victimes de cet engrenage, seraient probablement allégées.

« L’OIM (l’Organisation Internationale des Migrations) dit s’occuper du médical. Oui j’ai vu…ils voient 300 personnes sur un point de débarquement et ils déclarent : nous avons fait 300 consultations ce matin ! Je vois de mes propres yeux ce qui se passe dans les centres de détention. L’OIM n’a pas de médecins expatriés. Les « médecins libyens » rentrent dans les cellules de détention en se bouchant le nez car ils essayent d’éviter d’y rentrer par peur d’attraper des maladies… ils ne savent pas que le Sida ne s’attrape pas en respirant, ils n’y connaissent rien ! C’est pour cela que quand l’OIM se satisfait d’avoir fait 300 consultations, ce n’est en réalité que de la communication [7]».

Grâce à une supervision étroite, l’Europe se rapprochait également des rives du droit international, des grands principes aujourd’hui bien lointains, tant l’hystérie générale engendrée par la crise migratoire les a réduits au silence. Une nouvelle posture plus que jamais nécessaire pour que l’UE puisse se ressaisir de la question migratoire, abandonnée aux chantres du court-termisme, du repli sur soi et du nationalisme.

La crise ou la victoire de l’irrationalité ?

Pour Mattia Toaldo, ancien chercheur à l’ECFR, le constat est clair : « Les politiques actuelles se concentrent sur la réduction du nombre de migrants, mais aboutissent à l’effet inverse. L’arrêt des processus de migration économique légale a entraîné une augmentation de la migration illégale, ce qui a accru le sentiment d’insécurité physique et économique que ressentent de nombreux citoyens de l’UE lorsqu’ils pensent à la migration en provenance de la région MENA (région Moyen-Orient Afrique du Nord)[8] ». Ceux-là même qui s’évertuent à faire barrage aux migrants et aux réfugiés à grands renforts de mesures sécuritaires et sur-répressives, concourent donc, à l’aune de nombreux indicateurs, à générer paradoxalement plus d’instabilité, de morts et…de migrations vers l’Europe. Se tourner vers le terrain plus insoupçonné du discours et de la sémantique peut faire office d’alternative.

Ce que laisse entendre ce membre de la délégation européenne : « (…) quand on dit problème, on donne déjà une connotation négative à l’objet auquel on s’intéresse. Phénomène, par contre, cela veut dire phénomène, dans le sens où la migration a toujours existé ». Seif Eddine Trabelsi, de Humanitarian Dialogue, une importante organisation de médiation, va même plus loin : « Il y a un dogme, un prisme de lecture de la question de la migration. Les gens parlent de “crise migratoire” et de “problème. Il faudrait déjà aborder cet enjeu selon un angle moins anxiogène, plus rationnel ». Mais est-ce seulement possible dans une Europe gagnée par l’euroscepticisme et polluée par la vindicte xénophobe, ou dans une Afrique lézardée par l’instabilité, les conflits ou les défis climatiques ? Transformée en une sorte de prophétie auto-réalisatrice, la « crise migratoire » semble dorénavant détenir ses propres logiques. Ce processus est-il irréversible ?

Image de bannière. Emma Pirot

Dans le même dossier :

La Libye, terre de « crise migratoire » avant l’heure ? [1/3]
Les failles de la réponse internationale à la crise migratoire [2/3]


[1] Entretien juillet 2018

[2] Lire pour mieux comprendre le 2ème article de ce dossier

[3] Entretien Tunis, juin 2018

[4] Entretien Diplomate Européen, Tunis juin 2018

[5] Michael Clemens, Development aid to deter migration will do nothing of the Kind, Refugees Deeply, 31 octobre 2016

[6] Andrew Lebovich, Misunderstanding migration in North and West Africa, ECFR, décembre 2017

[7] Entretien Tunis, Juin 2018

[8] Mattia Toaldo, Don’t close borders, manage them : how to improve EU policy on migration through Libya, ECFR, juin 2017

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