Classico diplomatique entre l’Arabie Saoudite et le Qatar

Un classico est un match, généralement de football, opposant deux équipes historiquement rivales. Cette image du classico, qui renvoie majoritairement au Real Madrid versus le FC Barcelone dans l’imaginaire collectif, semble pourtant pouvoir s’appliquer également au match diplomatique qui voit s’affronter depuis des années l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Le sport : terrain de jeu favori du soft power qatarien et nouveau champ de bataille diplomatique

Il faut savoir qu’au Qatar, le sport est une institution et l’une des clés de voûte de la diplomatie. En effet, le monarque du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani s’appuie très largement sur le sport pour étendre son soft power à l’échelle mondiale. La Coupe du Monde de Football 2022 se déroula au Qatar, symbole de cette volonté qatarienne de s’imposer dans le domaine sportif. Le pays avait déjà candidaté pour être le pays hôte des Jeux Olympiques de 2020 mais n’avait finalement pas été retenu[1]. La pétromonarchie ne s’est pas découragée pour autant et s’impose dans de nombreux autres sports. Le Championnat du Monde de handball 2015 a eu lieu au Qatar, ainsi que celui d’athlétisme en 2017 ou encore celui de cyclisme en 2016.

Logo officiel de la Coupe du Monde de Football 2022 qui se déroulera au Qatar. Source et crédits : FIFA.com

Le monarque qatarien est conscient que la richesse majeure de son pays repose sur les ressources naturelles dont il jouit: pétrole mais aussi et surtout gaz naturel. Aussi, le pays investit dans divers domaines afin de s’assurer d’autres revenus ne dépendant pas de ressources tarissables. L’achat en 2011 de célèbre club français du Paris Saint Germain (PSG) est l’exemple parfait de cette diplomatie sportive à l’échelle mondiale.

Une diplomatie sportive qui déplaît fortement aux autres monarchies du Golfe. Ces dernières n’apprécient guère de voir leur ennemi commun se forger un solide soft power à l’international. Cette rivalité sportive entre les pays du Golfe est telle que la chaîne beIn Sport, important média qatarien, a été piratée. En effet, une chaîne nommée beOutQ[2] s’est mise à diffuser gratuitement toutes les chaînes de sport de beIn, avec 7 secondes de décalage. Le groupe pirate remplaçait simplement le logo de beIn, y apposait le sien et diffusait le programme piraté. Les spots publicitaires diffusés caricaturaient beIn et le Qatar ; comble de l’humiliation pour le puissant groupe qatarien.

L’Arabie Saoudite fut impliquée dans ce piratage sans précédent : le satellite pirate appartenant à Arabsat, compagnie arabe de de satellites détenue par l’Arabie Saoudite. Les méthodes saoudiennes avaient alors été condamnées par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), pour manquement au respect des droits de propriété intellectuelle.

Écran de télévision montrant les chaînes proposées par beOutQ, chaîne pirate de beIn Sport. Crédits : Jeunafrique.com

Rivalité historique : la conflictualité entre les pétromonarchies

Le conflit plus général entre les monarchies du Golfe qui date des années 2000 voire 1990, n’a de cesse de se décliner dans tous les domaines. Contrariés par les choix diplomatiques du Qatar, les Emirats Arabes Unis (EAU) et l’Arabie Saoudite tentent par tous les moyens de décrédibiliser leur voisin ennemi. Alors que les deux monarchies alliées s’enlisent au Yémen, leurs agissements conjoints ne semblent pas suffisamment affaiblir le Qatar.

Aux yeux de la communauté internationale, le Qatar est tantôt sur le banc des accusés pour son présumé soutien à des entités terroristes, tantôt victime des agissements de ses deux voisins hostiles. Acculé par les régimes saoudien et émirien qui n’ont de cesse de se liguer contre le plus petit émirat de la péninsule, il n’en reste pas moins un acteur important dans la région et à l’international.

Il ne faut en effet par oublier que c’est au Qatar que se situe la plus grande base américaine du Moyen-Orient, à Al-Oudeid. La monarchie de Tamim entretient par ailleurs de plutôt bonnes relations avec l’Iran, avec qui elle partage un gisement de gaz, au grand dam des puissances sunnites. Sur le plan économique, le Qatar a conclu des accords avec de nombreux pays d’Asie et a des liens plus au moins officiels avec Israël puisque la monarchie “finance” la paix à Gaza. En outre, le pays a signé un important accord de défense avec la Russie en 2017. Dans la même veine, le pays a signé un contrat avec la France[4] pour la vente de 24 avions de combat Rafale.

En effet, la France fournit une grande partie de l’armement qatarien et les liens économiques entre les deux pays sont nombreux: le site officiel de la diplomatie française estime à 25 milliards d’euros les investissements qatariens en France pour l’année 2016. La monarchie s’est également rapprochée de la Turquie avec qui elle partage certaines positions diplomatiques notamment vis-à-vis de l’Égypte ou de la Syrie. La stratégie émirienne-qatarienne ne semble donc pas pleinement porter ses fruits. Elle ne cesse de s’accroître à la faveur d’une actualité géopolitique dense, propice à sa fermentation.

Échec de la stratégie d’isolement : trouver de nouveaux terrains d’opposition

A la suite des printemps arabes de 2011, le Qatar a été accusé par ses voisins du Golfe de soutenir les Frères musulmans ainsi que l’Iran, ennemis jurés des EAU et de l’Arabie Saoudite. S’en suivirent des machinations diplomatiques avec, par exemple, de fausses déclarations au nom de Tamim qui aurait qualifié de « légitimes » les mouvements du Hezbollah et des Frères Musulmans.

Une fois encore, les enquêtes ont prouvé que ces déclarations étaient fausses puisque le site de l’agence de presse officielle qatarie avait effectivement été piraté par les EAU. Le point culminant du conflit fut atteint en 2017 quand les EAU et l’Arabie Saoudite décidèrent de mettre en place un embargo à l’encontre du Qatar, extrêmement dépendant des importations étrangères, suivi par bon nombre de nations à majorité sunnite. Cette décision coup de poing fit office de condamnation du Qatar, accusé de largement soutenir et financer le terrorisme islamiste.

Embargo à l’encontre du Qatar : pays impliqués et mesures prises afin d’isoler le pays. Source : Franceinfo Crédits : Visactu

Aussi, les différends sportifs entre les pétromonarchies sont une forme de conflit indirect dans le cadre d’une guerre froide bien plus large entre ces Etats. Un exemple actuel de ce conflit sur les terrains sportifs serait les rumeurs de rachat de l’Olympique de Marseille (OM). Quelques mois plus tôt, le bruit courrait déjà au sujet d’un rachat de l’OM par le milliardaire saoudien Walid ben Talal al Saoud.  Ces rumeurs, bien que n’ayant jamais abouties, ont fortement déplu au président du PSG, Nasser al-Khelaïfi. Pour cause, ce rachat serait un pied de nez fait au Qatar qui détient le club historiquement ennemi de l’OM : le PSG.

Si le président du club phocéen, l’Américain Franck McCourt, assure que son club n’est pas à vendre, les spéculations vont bon train. En effet, il n’est pas rare que les rachats de clubs se fassent en secret, malgré les démentis de la part des officiels. Il semblerait par ailleurs que les Saoudiens aient également un intérêt certain pour le club anglais de football de New Castle qui évolue en Premier League ; ce même club qui intéressait des investisseurs qatariens.

Potentiel rachat de l’Olympique de Marseille : nouvel affrontement des monarchies du Golfe ?

A l’heure où cet article est écrit, il ne s’agit donc encore que de rumeurs, d’affirmations publiées, entres autres, par Le Figaro. L’ancien président du Racing Club Toulonnais (RCT), Mourad Boudjellal, a affirmé que des fonds privés venus du Moyen-Orient allaient faire une offre de rachat pour le club marseillais. Il n’en aura pas fallu plus pour enflammer les réseaux et les médias.

Au cours d’une interview pour l’AFP, c’est l’homme d’affaires franco-tunisien Mohamed Ayachi Ajroudi qui a affirmé travailler conjointement avec des fonds privés saoudiens dans l’optique de racheter l’OM. Cependant, il dément que cela soit dans un but belliqueux à l’encontre du Qatar. L’homme d’affaires parle d’ailleurs de  « tolérance » et de « vivre ensemble » comme valeurs qu’il souhaite prôner.

Mohamed Ayachi Ajroudi, homme d’affaires franco-tunisien qui serait en charge des négociations de rachat de l’OM. Source : Footmarseille.com

Pour autant, le débat reste entier. Le flot d’informations parle de fonds saoudiens, mais également de la possible implication de proches de Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier d’Arabie Saoudite. Les semaines à venir confirmeront, ou non, l’hypothèse crédible d’un rachat du club par des fonds saoudiens. Ces événements sont un exemple supplémentaire illustrant une guerre d’influence bien réelle entre le Qatar, qui détient le club du PSG et l’Arabie Saoudite, qui souhaite faire de l’ombre à son rival.

L’univers sportif est un terrain d’affrontement diplomatique depuis longtemps, et un énième motif de conflit pour les pétromonarchies. Si elles ne s’affrontent pas au sol dans une guerre formelle, elles s’affrontent diplomatiquement dans le monde entier : en Libye, en Syrie, en Égypte, sur les marchés financiers, et même sur les terrains de football.

 

NB : Les noms d’habitants utilisés dans l’article sont en accord avec les recommandations de la Commission d’Enrichissement de la Langue Française (CELF).

  • Pour aller plus loin :
  • Le synthétique documentaire Arte sur la « Nouvelle Guerre du Golfe » :

https://www.youtube.com/results?search_query=guerre+du+golfe

  • L’analyse de Pascal Boniface sur le potentiel rachat de l’OM par des fonds saoudiens et les enjeux sportifs mais surtout géopolitiques derrière tout ceci :

https://www.youtube.com/results?search_query=pascal+boniface

[1] C’est au Japon qu’auraient dû se dérouler les JO d’été 2020, qui sont reportés en 2021 à la suite de la pandémie de Covid-19.

[2] Jeu de mot caricaturant beIn (être dedans). BeOutQ signifie donc « dehors le Qatar ».

[3] Fans inconditionnels de football (ou d’autres sports).

[4] Le contrat fut signé en mai 2015, sous la présidence de François Hollande.

 

 

Crédits photo de couverture : Marseille Mercato (site Web : http://www.marseillemercato.fr/actu-om/derriere-la-vente-om-le-qatar-soupconne-bien-larabie-saoudite/)

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