Le défi colombien de la paix

Plus d’un an après la signature de l’accord de paix entre le gouvernement colombien et la guérilla d’extrême-gauche des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) et leur transformation en parti politique, cet accord ne fait toujours pas l’unanimité auprès de la population.

Le référendum tenu le 2 octobre 2016 en témoigne : le « NON » de la population à cet accord, bien qu’obtenu à une courte majorité de voix – 50,2 % – est sans appel. Pourtant, après de légères modifications du texte, le gouvernement a signé une seconde version de l’accord le 24 novembre de la même année. Il en a soumis cette fois-ci la ratification non pas à l’approbation du peuple mais à celle du parlement. L’accord a donc été perçu par une partie de la population comme un « coup de force » de la part du pouvoir en place et de Juan Manuel Santos qui, rappelons-le, a obtenu le prix Nobel de la paix en 2016 pour ses efforts et son implication dans cet accord.

Une frange de la population qui se sent lésée

En outre, une frange de la population se sent lésée par les termes de cet accord promettant une amnistie aux anciens combattants des FARC accusés de crimes « mineurs » dans le cadre de la jurisdicción especial para la paz (JEP) mise en place par l’accord. De nombreuses voix se lèvent et notamment l’une d’elle que nous avons recueillies d’un homme qui a souhaité garder l’anonymat : « Chaque famille a été touchée de près ou de loin par ce conflit. Chaque famille a connu lenfer de lenlèvement d’un proche. Moi-même ai été obligé de quitter mes terres. Et ils pensent quils pourront sintégrer dans notre population sans payer. Ils se trompent ».
Cette animosité s’illustre dans les faits par de nombreux assassinats à l’encontre de militants des droits de l’homme, de leaders sociaux mais également d’anciens membres des FARCS et de leur famille. Selon un rapport de la Fondation Paix et Réconciliation publié en juillet 2017, « cinq homicides de membres de cette guérilla et dix autres proches de guérilleros ont été enregistrés ». Témoignage d’une opposition forte de la part d’une frange de la population, opposition qui cependant fragilise davantage l’accord et paradoxalement pourrait entraîner une forme de retour à un conflit violent. C’est pourtant ce que la population reproche depuis plus de 50 ans à la guérilla.

 

Carte de la Fondation pour la Paix et la Réconciliation.

Une fracture du monde politique à quelques mois de l’élection présidentielle

Outre le clivage de la population face à cet accord, le monde politique est en émoi. L’ex-président Alvaro Uribe, aujourd’hui sénateur, a été une tête de proue de la campagne pour le « NON » lors du référendum de 2016. Lors de sa présidence, il a mis en place avec l’aide des Etats-Unis un grand plan de lutte armée contre le narcotrafic et les groupes armés sur le territoire colombien. Davantage partisan de la lutte plutôt que de la négociation. C’est encore le cas aujourd’hui.
Sur le plan de l’implantation législative et juridique de l’accord, des complications se mettent en place. En mars 2017, le congrès colombien a refusé d’entériner sous forme de décrets de nombreux points de l’accord. Au motif qu’ils n’étaient selon eux, pas suffisamment argumentés par le gouvernement. De nombreux recours juridiques sont régulièrement posés par des opposants politiques de l’accord, ce qui allonge dans le temps l’implantation législative du texte. Cette implantation légale est importante car doit permettre de donner à l’accord une valeur contraignante, pour le gouvernement comme pour le parti politique des FARC. C’est pourquoi le gouvernement actuel a lancé une procédure couramment nommée le « fast-track ». Celle-ci permet d’abréger le temps nécessaire pour approuver les « leyes de la paz », -les lois de la paix-.
Le 16 novembre 2017, la cour suprême de Colombie a entériné l’acte législatif numéro 2 de 2017. Ceci consiste en le « blindage » législatif de l’accord de paix pour les trois prochains mandats présidentiels. Ce qui implique qu’il ne peut être remis en question. Cependant, certains journaux colombiens et un autre rapport de la Fondation pour la Paix et la Réconciliation dénoncent le fait que des « chemins détournés » pourraient être trouvé par un éventuel prochain chef d’Etat défavorable à cet accord pour ne pas respecter cette décision. Il serait par exemple possible de passer par une consultation populaire pour contourner celle-ci. Des mécanismes institutionnels sont donc utilisés par les deux camps dans le but d’accélérer ou de freiner l’implantation de cet accord.

Un long chemin avant une paix totale

Au-delà de l’accord de paix entre le gouvernement et les FARCS, il existe également d’autres sources de conflit armé en Colombie. La signature de cet accord ne signifie pas la fin de la violence dans le pays.
En effet, le rapport de la Fondation pour la Paix et la Réconciliation met également en évidence que dans beaucoup de municipalités dans lesquelles avaient opérées les FARC, il n’y a strictement aucune présence étatique. D’autres groupes armés s’y sont donc déplacés pour en exploiter l’espace et les ressources.
Parmi les principaux groupes armés encore présents et actifs sur le territoire colombien, nous pouvons citer l’ELN – Ejército de liberación nacional – ou encore le gang de trafiquants de drogue le plus important aujourd’hui en Colombie : le clan Del Golfo. Bien que l’ELN soit actuellement sous le joug d’un cessez-le-feu et entre dans des négociations avec le gouvernement, la paix totale est encore une utopie. De la même manière, le clan Del Golfo, bien que prêt à se rendre selon Juan Manuel Santos, a en parallèle récemment été responsable de la plus grosse saisie de drogue de l’histoire de la Colombie.
L’accord de paix avec les FARC pose donc un paradoxe : d’un côté, volonté est faite d’une marche vers la paix mais de l’autre, d’autres groupes armés de prendre leur place.
Dès lors, si la violence tend à diminuer et la paix à se montrer au loin, il reste encore une longue marche à faire.

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