Un retour impossible: les souffrances sans fin des Rohingyas

Traduit par Meyriam Bouali, rélu par Natacha Perrin

Alors que la situation désespérée des Rohingyas semble sans fin, peu d’efforts ont été consacrés afin d’aborder les questions relatives aux conflits en cours, au rapatriement des réfugiés ainsi qu’au racisme ancré dans le nationalisme birman, à l’origine de la crise du gouvernement de Aung San Suu Kyi.

Quelques jours plus tôt, le monde se rejouissait par l’annonce de la libération de deux journalistes de Reuters, Wa Lone et Kyaw Soe Oo, qui avaient mis en lumière le génocide de Rohingyas par l’armée birmane. Ils avaient initialement écopé d’une peine de 7 ans d’emprisonnement pour atteinte à la loi relative aux secrets d’État heritée de l’ère coloniale, bien que des preuves montrent que des policiers leur aient tendu un piège en leur donnant lesdits documents.

Le bilan national désastreux en matière de liberté d’expression s’est sans doute amélioré à la suite de la grâce présidentielle accordée aux deux journalistes. Cependant, les obstacles entravant le chemin du retour pour les Rohingyas restent bien réels.

Depuis août 2017, près de 700 000 personnes (à majorité musulmane) originaires du nord de l’État de Rakhine, ont fui leurs maisons détruites, ou menacées par les autorités pour aller au Bangladesh. Ces événements furent d’ailleurs qualifiés « d’exemple type de nettoyage ethnique », en matière des droits de l’Homme par des officiels de l’ONU

Selon Médecins sans-frontières, l’oppression génocidaire exercée par les groupes bouddhistes a entraîné la mort d’au moins 6 700 Rohingyas, un mois après le début de cette tragédie. Amnesty International a également rapporté des cas de femmes Rohingyas ayant été violées et maltraitées.

Les critiques ont vite accaparé les gros titres des principaux médias à travers le monde, Mais elles ne semblent pas avoir contraint les forces armées à abandonner la violente oppression qu’elles mènent aujourd’hui encore.

Pas plus tard que cette année, en avril, un hélicoptère militaire a conduit une attaque sur une ville siutée au nord de Rakhine, faisant 5 morts et de nombreux blessés.

Des efforts de rapatriement vains

En parallèle, les efforts menés par le Bangladesh pour rapatrier les Rohingyas disséminés dans des colonies du district de Cox’s Bazar se confrontent au manque de coopération des fonctionnaires birmans à la suite d’un accord signé en novembre 2017 par les deux pays frontaliers.

Selon le Dhaka Tribune, plusieurs jours auparavant, « la quatrième réunion du groupe de travail conjoint, réunissant le Bangladesh et la Birmanie, s’est terminée vendredi à Naypyidaw, sans aucune avancée concernant le rapatriement des Rohingyas, qui aurait dû débuter il y a plus de 15 mois.

Par-dessus tout, le désir des Rohingyas d’être rapatriés devrait être pris en compte dans l’équation. En novembre 2019, en dépit des véhicules mis à disposition dans les colonies du district de Cox’s Bazar, le rapatriement s’est révélé être un échec puisqu’aucun volontaire n’a voulu monter à bord de l’un d’eux.

 

                                                       
Un enfant Rohingya tenant une pancarte disant « nous ne retournons [retourneront] jamais en Birmanie sans notre citoyenneté et no[s] droit[s] », à Cox’s Bazar, au Bangladesh. (Crédit : Reuters)

 

La réticence des réfugiés à « rentrer chez eux », est liée aux politiques nationalistes birmanes qui remontent historiquement à l’ère coloniale britannique et à la division entre l’Arakan – plus ou moins l’Etat actuel du Rakhine – et les civilisations birmanes s’étant développées le long du fleuve Irrawaddy au cours de plusieurs décennies.

La division historique entre les Arakanais et les Birmans

Avant 1784, l’État d’Arakan était soit autogéré, soit sous le règne du Bengale, qui s’étendait au-delà de l’actuel Bangladesh jusqu’à des territoires d’Inde du Nord-Est. Or, cette année connut la conquête de l’empire birman, [la dynastie] Konbaung.

En raison de la première guerre anglo-birmane en 1826, l’Arakan fut cédée à la Compagnie britannique des Indes orientales, régie par la présidence du Bengale de l’Inde britannique. À cette époque, de nombreux colons de la province voisine Chittagong (actuel Bangladesh) s’étaient installés dans l’Arakan. C’est seulement en 1852 que l’Arakan fut intégré à la Birmanie britannique.

La situation historique complexe entre les différentes ethnicités en Birmanie, combinée au dominant nationalisme birman bouddhiste ont conduit à l’arrivée fulgurante de plusieurs groupes armés rebelles, dont l’armée de l’Arakan (AA) et l’armée du salut des Rohingyans de l’Arakan (ARSA), et ce, dans de multiples zones postindépendance à minorité ethnique.

Le corps militaire birman, connu sous le nom de Tatmadaw par les locaux, fait souvent référence aux séries d’attaques orchestrées par l’ARSA (Armée du Salut des Rohingya de l’Arkan), sur de nombreux postes de sécurité dans l’État de Rakhine en 2017. Ceci leur permet de justifier la raison des prétendues opérations de « nettoyage » militaires envers la majorité musulmane.

La loi discriminatoire birmane de 1982 sur la citoyenneté était donc un produit de l’héritage historique et de la montée en puissance du nationalisme birman bouddhiste postindépendance. Il convient de souligner que 135 groupes ethniques ont été identifiés officiellement, desquels les Rohingyas musulmans furent exclus. La loi offre une vision prédominante des Rohingyas musulmans comme étant des immigrés illégaux, qui sont couramment appelés « bengalis ».

Ces dernières années, la division entre le bouddhisme et l’islam s’est intensifiée avec la prévalence de la rhétorique islamophobe, soutenue par la majorité des bouddhistes du pays. Les moines, très estimés dans le pays bouddhiste, ont appuyé la législation reposant sur la race et la religion en prenant pour cible les musulmans. Dans une interview de la BBC en 2013, la réponse du dirigeant civil du pays n’a fait que soutenir cette rhétorique. « Il y a un sentiment selon lequel le pouvoir musulman, le pouvoir international musulman, est très grand. Et sans aucun doute, ce sentiment est partagé dans beaucoup de parties du monde, et dans notre pays également », dit-elle.

 

                                         

L’exode des Rohingyas – fuyant la Birmanie pour le Bangladesh. (Crédit : Getty Image)

Une solution face à cette crise ?

À l’heure actuelle, la majorité des Birmans n’ont exprimé aucune objection à la persécution militaire des Rohingyas. Le mutisme absolu de Aung San Suu Kyi concernant ce crime contre l’humanité, qui se produit dans son pays ne fait que rappeler ce qu’elle a dit dans une interview de 2015 – « Je ne suis juste qu’une politicienne ».

Malgré des pressions croissantes et une vive réaction de la part des émissaires et des ONG internationales, le dirigeant de facto du pays semblait s’intéresser uniquement à constituer de nombreuses commissions d’investigation de crise et à fournir des recommandations politiques, cependant, il ne passera pas à l’action pour les exécuter.

Un exemple notable fut l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan – qui a siégé à la commission consultative de l’État de Rakhine. La commission avait soumis 88 recommandations au gouvernement en 2017. Toutefois, c’est seulement jusqu’au début du mois de mai dernier que le gouvernement a commencé à examiner le progrès de cette mise en œuvre.

Afin de promulguer les recherches effectuées par la commission, le Conseil consultatif du Comité pour la mise en œuvre des recommandations de l’État de Rakhine a été fondé la même année. Mais le Conseil consultatif fut vite entaché, puisqu’un membre et homme politique vétéran des États-Unis, Bill Richardson, quitta son poste au début de l’année 2018, décrivant ainsi le conseil comme une « équipe de majorettes » au New York Times.

En fin de compte, l’attitude d’Aung San Suu Kyi face à la libération des deux journalistes de Reuters semble résumer à elle seule la raison pour laquelle le retour des réfugiés Rohingyas chez eux semble toujours peu probable.

En janvier 2018, M. Richardson évoqua le cas des deux journalistes Reuters au cours d’une réunion du Conseil consultatif avec le conseiller d’État. « Son visage entier tremblait, » souligna M. Richardson, « et si elle était un peu plus proche de moi, elle m’aurait frappé, elle était furieuse. ». 

 

 

Photo de bannière : Un garçon Rohingya pleurant au milieu des autres réfugiés. (Crédit : Getty Image)

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