Intégration régionale « par le bas » : quand les populations pallient les lacunes des institutions

En Afrique centrale, constatant les limites, lacunes et réticences des institutions dans le processus d’intégration sous-régionale, les populations s’adonnent à une intégration « de fait ». 

Si la mondialisation entraîne, ou vise, la porosité des frontières, elle induit aussi, à une moindre échelle, une intégration régionale et sous-régionale, c’est-à-dire un processus visant à favoriser les échanges entre pays d’une même région, continent ou sous-continent. La création d’organisations régionales manifeste le plus souvent la concrétisation du désir d’intégration. Pourtant, même si les initiatives intergouvernementales ne manquent pas, certaines organisations régionales peinent à réaliser des objectifs parfois trop ambitieux. Tel est le cas de l’Afrique Centrale qui fait figure de mauvais élève de l’intégration sous-régionale en Afrique. Ayant montré les limites d’une intégration régionale « par le haut » – c’est-à-dire par l’intervention des Etats et des organisations créées à cet effet – le sous-continent a vu naître une intégration régionale impulsée « par le bas », par la population.

L’Afrique centrale dispose d’organisations régionales certes. Mais celles-ci peinent à se montrer efficaces, faisant souvent face à une forme d’égoïsme des Etats. L’intégration régionale a ainsi pris une forme pour le moins originale mais qui sait pour autant se montrer efficace et réaliste. L’exemple le plus probant de ce phénomène s’observe au croisement du sud-Cameroun, nord-Gabon et de la Guinée Equatoriale, au cœur de l’ethnie Fang. Cette ethnie est elle-même subdivisée en sous-groupes, puis en tribus, et enfin en clans. Le clan représente le cœur nucléaire de l’organisation. 

Les frontières – établies durant la colonisation – ne représentent dans la région des trois pays, que des limites administratives. Mais elles sont difficilement décelables en pratique. Christian-Yann Messe Mbega, directeur des études à l’Université Continentale de Libreville, dans « Les régions transfrontalières : un exemple d’intégration sociospatiale de la population en Afrique centrale ? » décrit des clans dont les échanges reposent en priorité « sur la base de leurs liens de filiation » et qui « n’accordent que très peu d’intérêt aux frontières établies durant la colonisation ». Ainsi comme l’auteur le décrit, les Fangs organisent des échanges commerciaux, ayant pour point de ralliement central une éthique commune transcendante. L’éthique revêt ici une valeur quasi-juridique, et devient norme de conduite pour la population, supplantant les prescriptions des Etats. 

Une forme de « coopération décentralisée »

Le cas des Fangs met en avant une organisation centrée sur la « coopération décentralisée », c’est-à-dire un mode de coopération protéiforme entre plusieurs pays se développant à échelle locale. Cette coopération décentralisée semble ainsi amorcer une intégration régionale, s’imposant de facto, à l’échelle locale. Les populations pallient donc, de manière effective, les carences et l’inertie des Etats, notamment en matière de décentralisation des pouvoirs. Cela permet, à terme, une intégration régionale en bonne et due forme : s’exerçant aussi au niveau local. Ainsi, le Centre de développement sous régional de l’Afrique Centrale relevait en 2003 que l’intégration régionale en Afrique centrale était « une affaire des politiques et des officiels […] que les programmes ont été conçus et mis en œuvre sans réelle mobilisation des populations autour des enjeux ». La matérialisation des intérêts des habitants serait donc plus effective en décentralisant les pouvoirs, rendant la région adaptée aux besoins des populations.

Un tracé des frontières en décalage avec les réalités ethniques

Le cas des Fangs démontre également l’impertinence du tracé des frontières. Définies pendant la période coloniale, les frontières ne répondent pas à une réalité géographique et historique régionale. Elles divisent les peuples et ethnies entre les différents pays du sous-continent. Ce décalage avec le découpage ethnique de la région rend plus que jamais nécessaire de procéder à une intégration régionale qui permettrait d’invisibiliser davantage les frontières entre ces différents pays. Pour autant, l’intégration régionale en Afrique centrale est loin d’être aboutie, et accuse toujours un retard par rapport aux autres sous-continents africains. 

Le cas des Fangs nous permet ainsi de constater que l’intégration régionale « par le bas » est parfois bien plus performante que l’intégration par le biais du politique. On y observe également que l’éthique l’emporte, à l’échelle individuelle, sur les normes politiques. Cela questionne la validité des normes aux yeux du citoyen. Ces normes édictées au plus haut niveau correspondent-elles réellement aux besoins des populations ? Une intégration régionale effective nécessiterait peut-être, pour répondre pleinement aux besoins des populations, une décentralisation efficace. Enfin, une intégration sous-régionale est-elle pleinement envisageable lorsqu’elle fait face à une inertie des Etats, souvent les plus riches, qui renâclent à s’engager dans un processus qui pourrait davantage leur coûter que leur rapporter ?

Vous aimerez aussi