En Irlande, l’avortement est toujours illégal

En juillet dernier, le Parlement irlandais rejetait un projet de loi légalisant l’avortement. Depuis, les femmes peinent à se faire entendre en terre catholique. Le 8ème amendement de la Constitution irlandaise donne des droits égaux au fœtus et à la mère. Une situation révélant en filigrane la difficulté d’associer religion et modernité en société.

Selon Amnesty International, chaque jour, entre 10 et 12 femmes vivant en Irlande se rendent en Angleterre pour un avortement. La majorité d’entre elles ont entre 20 et 34 ans. En Europe, cinq pays interdisent encore l’avortement sauf circonstances exceptionnelles. La Pologne et Chypre n’autorisent l’IVG qu’en cas de viol, d’inceste ou de malformation du fœtus. Andorre admet l’avortement en cas de risque réel pour la santé de la femme. A l’inverse, Malte l’interdit strictement, peu importe la situation. Quant à l’Irlande, elle ne le permet que si la grossesse fait courir à la femme de vrais risques pour sa santé. C’est en juillet dernier que le débat a connu de nouveaux rebondissements suite au rejet du projet de loi visant à légaliser l’avortement par le Parlement.

Depuis des mois, les Irlandaises réclament l’abrogation du 8ème amendement de la Constitution. Il établit un droit à la vie égal pour le fœtus et la mère. Il est de fait impossible pour une femme d’avorter en cas de malformation du fœtus ou de viol, sauf si elle court un « risque réel et substantiel pour sa vie ». Avorter en Irlande, c’est encourir jusqu’à 14 ans de prison.

Une négation des droits des femmes

En juin dernier, le comité des droits de l’Homme de l’ONU avait demandé à l’Irlande de modifier sa loi sur l’avortement, jugeant qu’elle soumettait les femmes à « un traitement cruel, inhumain et dégradant ». L’organisme international accusait l’Irlande de violer les droits de l’Homme en interdisant l’IVG. Au regard de leurs obligations en matière de droits humains, les États sont tenus de dépénaliser l’avortement. Ils doivent par conséquent en garantir l’accès, au minimum en cas de risque pour la santé, de malformation, d’inceste ou de viol.

Le droit international relatif aux droits humains (DIDH) stipule que les femmes ne doivent pas encourir de sanctions pénales pour un recours à l’avortement. Déjà en 2015, Amnesty International publiait un rapport intitulé « Ce n’est pas une criminelle ». Dans celui-ci, l’organisation appelait les autorités irlandaises à se conformer à leurs obligations au regard des droits humains. L’été dernier, elle rendait également au Ministre de la Santé irlandais une pétition de 270 000 signatures dans le but de réformer la loi sur l’avortement. Rien n’a bougé depuis.

Le mouvement Repeal the 8th lançait en juillet son projet: la mode pour financer le changement. Crédits Repeal Campaign.

Le mouvement Repeal the 8th lançait en juillet son projet : la mode pour financer le changement. Crédit Repeal Campaign.

Savita Halappanavar, un choc nécessaire

L’Irlande possède une des législations les plus restrictives au monde en matière d’avortement. Cela fait 20 ans que le pays refuse de réformer son cadre légal, malgré les nombreux appels de la communauté internationale et alertes lancées par la société irlandaise elle-même. En 2012, l’histoire de Savita Halappanavar, une jeune femme de 32 ans, a été particulièrement médiatisée. Alors qu’elle était en train de faire une fausse couche, Savita s’était vue refuser un avortement dans un hôpital du pays. Elle en est morte. La réaction fut internationale : de nombreuses manifestations eurent alors lieu devant les ambassades irlandaises de Berlin, Londres ou encore Bruxelles. Suite à cela, le Parlement a daigné modifier la loi en 2013, ne rendant l’avortement légal que si la vie de la femme est menacée, y compris si elle risque de se suicider.

Un cas de refus d’avortement légal au regard de cette loi a eu lieu plus récemment. Il montre les difficultés que rencontrent encore certaines femmes pour faire valoir leurs droits. Une jeune femme enceinte à la suite d’un viol, présentant des tendances suicidaires, a été contrainte par des médecins à mener sa grossesse à terme et subir une césarienne. La protection du fœtus a pris l’ascendant sur la prise en compte de la santé mentale de la mère. Le 8ème amendement se traduit de fait par une grande attention portée à la vie du fœtus, primant parfois sur les risques pour la santé et la vie de la femme. Une telle situation n’est pas conforme au droit international relatif aux droits humains. Le DIDH ne reconnait pas le droit à la vie du fœtus, les droits humains ne s’appliquant qu’à la naissance.

L’Église et l’État institutionnalisent une violence genrée

Maeve Taylor est responsable de la stratégie et du plaidoyer de l’Association irlandaise du planning familial (IFPA). En 2014, elle affirmait que « la Constitution irlandaise promeut des notions stéréotypées de la maternité qu’elle érige en rôle naturel et principal des femmes. Elle qualifie les femmes qui choisissent de mettre un terme à une grossesse de peu féminines, anormales et déviantes ». Ces stéréotypes formeraient une société où les lois, politiques et pratiques institutionnalisent les violences envers les femmes. L’Église catholique a joui d’une position privilégiée dans la Constitution irlandaise de 1937, établissant une conception patriarcale et traditionnelle de la famille au sein de laquelle les femmes doivent tenir le rôle de mère. Le 8ème amendement participe de cette vision conservatrice érigeant la maternité en devoir.

Ces stéréotypes de genre contribuent à maintenir une forte réprobation sociale envers l’avortement dans le pays. À l’école, aucun enseignement n’est donné au sujet de la sexualité, de la prévention ou encore des maladies sexuellement transmissibles. Une loi datant de 1995 sur la réglementation des informations interdit tout encouragement ou promotion de l’avortement. Un professionnel de santé encourt une amende de plusieurs milliers d’euros s’il informe ses patientes enceintes sur les possibilités d’interruption de grossesse. La loi légalise la censure sur les informations pour avorter à l’étranger.

Manifestation de la Pro Life Campaign le 4 juin à Dublin, pour fêter les vies sauvées grâce au 8ème amendement. Crédits Pro Life Campaign.

Manifestation de la Pro Life Campaign le 4 juin à Dublin, pour fêter les vies sauvées grâce au 8ème amendement. Crédit Pro Life Campaign.

Une société divisée

La question de l’avortement en Irlande est taboue. Deux mouvements s’affirment sur la scène médiatique : Repeal the 8th, pro-avortement, et Pro Life Campaign, anti. L’un et l’autre organisent des manifestations partout dans le pays, particulièrement à Dublin. La capitale est régulièrement témoin de nombreux accrochages entre les militants des deux groupes. Cora Sherlock, porte-parole de Pro Life Campaign, affirme que des milliers de vies ont été sauvées grâce au 8ème amendement. Elle estime que « le retirer de la Constitution, c’est retirer un droit de l’Homme : celui des enfants à naître ». Les groupes anti-avortement sont très actifs en Irlande, et ont une stratégie d’intimidation publique, comme les campagnes de dénigrement. Le site internet de la Pro Life Campaign fait d’ailleurs écho aux stéréotypes de genre invoqués par l’Église catholique. Selon le mouvement, l’avortement est une simple solution de facilité.

Cet acte médical provoquerait un traumatisme chez la femme choisissant d’avorter plus fort que chez la mère continuant sa grossesse. Pour Cora Sherlock, « avorter est souvent la réponse à une situation sociale difficile. Le conjoint ne veut pas la soutenir et l’employeur fait pression sur elle. Les femmes avortent parce qu’elles n’ont pas le choix ». La femme ne « choisirait » pas pour elle, mais par rapport aux hommes : le conjoint et l’employeur. Selon le mouvement, le viol n’est pas une situation légitimant l’avortement, qui est d’ailleurs un crime pur et simple.

87 % des Irlandais seraient en faveur d’une extension de l’avortement selon Amnesty International. En mai 2015, l’Irlande apparaissait prête aux changements en légalisant par référendum le mariage homosexuel. Les droits des femmes, eux, semblent encore à acquérir.

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